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  • Légion #2, Chapitre 11

    Chapitre 11

    Ezra

     

     

    Octobre 2012,

    Calvi, Corse

     

    Je récupère un vieux bâton que je lance au magnifique jeune labrador noir de Lésia pour qu’il se défoule un peu. Ma meilleure amie m’a sortie de derrière mes rédactions d’articles et de triage de photos en prétextant que les sentiers aux abords de Calvi méritaient quelques shoots saisonniers.

    Du plateau où nous sommes, il y a une vue impressionnante sur la mer méditerranée. C’est dans ses instants que je comprends pourquoi mon père et Dario aiment passer du temps dans l’eau à cette saison. Elle a beau être glacée, elle est calme.

    Nous marchons tranquillement côte à côte. Nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour nous voir dernièrement. Je suis heureuse de passer quelques heures avec Lésia. Elle me manque, surtout lorsque les choses ne vont pas pour moi ni pour elle. Et je sais très bien que ce matin, nous ferons plus que nous balader.

     

    — Prend-toi un chien. Je te jure, ça comble un vide, lance Lésia.

     

    — Comme toi ? je plaisante.

     

    — Ça aide, je t’assure.

     

    Lésia détache ses cheveux blonds, la brise légère vient les faire danser. Elle regarde l’horizon en affichant un air triste. Je comprends qu’elle a quelque chose à m’annoncer. Quelque chose qui l’attriste. Je lui laisse le temps de trouver ses mots. À la différence de Tristan, je sais qu’elle me parlera.

     

    — Je me suis séparée, finit-elle par m’annoncer.

     

    La surprise me gagne face à cette nouvelle pour le moins inattendue. Elle semblait heureuse avec son mec.

     

    — Pourquoi ? Depuis quand ? je l’interroge.

     

    Qu’est-ce que j’ai raté ?

    J’observe Lésia avec incompréhension, un sourire triste vient se dessiner sur son visage tendre. Elle laisse échapper un soupir.

     

    — Depuis que j’ai pris mon chien. Parce que je crois avoir raté le coche avec Vadik et depuis qu’il est mort, je n’arrive pas à faire semblant que ça ne me touche pas. Il me manque et sa disparition me brise.

     

    Sa sincérité me touche. On ne peut pas dire qu’elle tourne autour du pot. J’ai bien vu que la mort du russe l’avait profondément chamboulé. Je ne pensais pas à ce point, je ne pensais pas qu’il y avait plus qu’une simple histoire de chat et de souris entre eux. Surtout depuis que Lésia s’était casée.

    Ma meilleure amie perçoit mon interrogation. Ses yeux verts brillent sous l’émotion.

     

    — Hé oui, la vérité est là, Ezra. Je n’ai pas voulu être comme toi alors que le pote à Tristan était vraiment quelqu’un de très bien. C’était une personne d’une douceur et d’une gentillesse dont on ne pouvait pas soupçonner à cause de son apparence de militaire froid. Je pense beaucoup à lui ces derniers temps. Je regrette.

     

    Un silence calme retombe autour de nous face à cette confession. Comme je la comprends. Les deux acolytes du Repman de mon cœur me manquent aussi.

     

    — Ça ne va toujours pas mieux avec Tristan, j’avoue d’une voix triste. Hier soir encore, il est rentré tard, très tard. Il sentait l’alcool et il planait autour de lui un sentiment morose. Il n’a pas dormi de la nuit. Je n’ai pas arrêté de l’entendre tourner. Je ne sais plus quoi faire. Je suis fatiguée de me battre contre lui. Je pensais être plus courageuse que ça. Plus combattive. Je le suis, mais face à quelqu’un qui ne cesse de te repousser. Je suis fatiguée d’être malheureuse.

     

    Je suis épuisée de me battre contre lui constamment. J’ai tout fait pour l’aider. Je lui ai proposé mon épaule, mes bras pour le réconforter. J’ai demandé à Savio de lui tendre la main pour qu’il puisse parler à quelqu’un. J’ai même tenté de convaincre son nouveau collègue le grec de lui rentrer dedans pour que sa langue se délie. J’ai attendu quatre mois qu’il prenne son temps de réfléchir à ce qui lui était arrivé. Tristan n’a jamais fait le dernier pas nous séparant. Il est perdu entre passé et présent, entre son ancien lui et son nouveau lui. Il a ces moments tendres avec moi où il m’arrive d’oublier qu’une nuit de juillet a failli le tuer. Puis il y a les autres, plus violents la nuit, où son contrôle s’efface. Et ces instants où il disparait je ne sais où pour aller éponger avec je ne sais qui et je ne sais quoi ce qui le bouffe de l’intérieur.

    Plus le temps passe, plus une crevasse s’installe entre nous. Sans moyen de la refermer. On passe nos soirées à se dévisager tristement quand il est là. À laisser planer autour de nous des non-dits qui nous rongent.

    On a incroyablement merdé.

     

    — Ez… souffle Lésia, surprise de ma révélation.

     

    Hé oui, même moi, la femme forte je suis à bout.

    Je m’arrête de marcher, son chien se met à aboyer. Lésia se baisse pour attraper un autre bâton et lui lancer histoire de l’occuper un instant.

     

    — J’ai besoin de te dire quelque chose que je cogite depuis un moment déjà.

     

    Mon cœur bat vite sous le regard inquiet de mon amie.

     

    — Non, ne me dit pas qu’il t’a mise enceinte ! s’exclame-t-elle. Avoir un gamin avec un mec qui est victime d’un traumatisme de guerre qu’il refuse de guérir, ça craint.

     

    Si ce n’était que ça.

    Un rire m’échappe.

     

    — Non, rien de tout ça. À vrai dire, pour avoir un gamin, il faudrait déjà tenter d’essayer de faire ce gamin.

     

    Mes dernières paroles m’échappent comme la confession dramatique d’un couple passionné qui n’est même plus capable de communiquer comme il a toujours su le faire. Ni même de s’aimer physiquement ces derniers temps. Ça me manque quand nos deux corps s’entrechoquent pour se laisser envahir par des sentiments.

    Ça ne suffit plus désormais, ces silences qui en disent long dans des nuits intenses et enflammées.

     

    — Tu penses qu’il te trompe ? m’interroge Lésia.

     

    Mon cœur se serre davantage à cette idée. Je pense que non, j’aimerai croire que non.

     

    — Je ne veux pas le savoir si c’est le cas.

     

    Je pense qu’il est à mille lieues de la réalité. Mais nous savons toutes les deux que si jamais j’apprends que c’est le cas, il n’y a pas que mon cœur qui serait brisé. Mon mariage le serait aussi. Je peux pardonner beaucoup de choses, mais certainement pas l’infidélité quand on est engagé.

    Je fais signe à Lésia de rattraper son chiot déchainé avant que ce dernier n’aille à la poursuite d’un autre chien.

     

    — Je vais sans doute accepter un nouveau reportage, je finis par déclarer.

     

    Lésia glisse son bras autour du mien, nous marchons côte à côte pour rattraper son chiot.

     

    — Je pense que ça te fera du bien. Tristan s’est remis… physiquement, tes petits allers-retours à droite à gauche pour ne pas partir trop longtemps ne peuvent pas durer éternellement. Ce n’est pas toi. Tu as besoin de respirer loin de Calvi de temps en temps. Je suis pour. Où irais-tu ?

     

    Mon rythme cardiaque s’accélère de plus en plus alors que la vérité va enfin être dite à voix haute. Je garde pour moi cette opportunité depuis des semaines. Elle tourne sans cesse dans ma tête. Elle me hante comme si mon esprit savait que je devais le faire. Pour un tas de raisons.

     

    — C’est en Afghanistan, je révèle.

     

    — Pardon ?

     

    Lésia s’arrête de marcher, je fais de même. Son regard clair croise le mien bleu. Ce n’est pas la surprise qui vient marquer son visage, c’est l’incompréhension mêlée à la colère.

    Voilà une réaction auquel je m’attendais.

     

    — Répète ce que tu viens de dire ? renchérit-elle assez violemment.

     

    — Je réfléchis à la possibilité d’accepter ce nouveau reportage, j’explique en gardant mon calme. Je vais remplacer ma chef chez Reporters du Monde pour effectuer une mission de photographe de guerre…

     

    Lésia me saisit par le bras pour me secouer. L’ambiance entre nous devient plus électrique. Ma meilleure amie semble vraiment bouleversée à cette idée.

     

    — Mais tu es dingue ! Ez, tu as perdu la tête ! s’emporte-t-elle.

     

    — Non.

     

    Elle me lâche en soupirant. Je remarque la douleur dans son regard. Elle ne me comprend pas.

     

    — Si, bien sûr que si tu es dingue ! L’Afghanistan, c’est là d’où ton mari revient. Tu as vu dans quel état il est ?! Tu es folle !

     

    Je ne cherche même pas à la contredire, je sais seulement que j’en ai besoin.

     

    — Je sais.

     

    Le silence nous gagne quelques instants, nous nous dévisageons sans savoir quoi dire à l’autre. C’est fou, j’en ai conscience, mais elle doit comprendre qu’un tas de choses m’ont amené à accepter cette opportunité. Je sais très bien qu’Ambre m’a proposé de la remplacer parce que je suis désormais une femme de militaire, parce qu’elle pense que ça pourrait… me plaire ou je ne sais quelle connerie. La vérité, c’est qu’importe la raison de cette proposition. Je vois ce reportage comme un moyen de comprendre.

    De le comprendre.

     

    — J’ai besoin d’air, j’avoue d’une voix tremblante.

     

    Mais pas que.

    Lésia secoue la tête, rejetant fermement cette idée.

     

    — Pars en Espagne, mais ne va pas te jeter dans la gueule du loup.

     

    — J’ai besoin de comprendre, Lésia, j’insiste.

     

    — Comprends autrement, ne pars pas là-bas, n’accepte pas, m’engueule-t-elle avec inquiétude.

     

    Je saisis sa main pour qu’elle me regarde droit dans les yeux, ma poitrine se serre, et sans honte, je lui avoue ce que je garde pour moi depuis des semaines.

     

    — Tu ne vis pas avec un homme qui te regarde sans vraiment te voir, qui est là, sans être vraiment présent. Tu ne sais pas ce que c’est Lésia d’être avec quelqu’un qui semble mort de l’intérieur parce qu’il a vu des choses affreuses que tu ne peux pas comprendre.

     

    Lésia déglutit avec difficulté, je vois dans sa façon de m’observer une peur glaçante.

     

    — C’est pour lui ou pour toi que tu penses accepter ? Réponds-moi sincérement.

     

    — Les deux.

     

    Elle soupire en ne me cachant pas cette sensation d’impuissance qui la gagne.

    J’ai connu ça aussi.

     

    — Peut-être qu’il aura enfin un déclic finit-elle par se résoudre.

     

    — Je n’en sais rien. Parler ne l’aide pas, lui laisser du temps ne l’aide pas, le silence ne l’aide pas, mon comportement ne l’aide pas. On ne se comprend plus.

     

    — Tu penses que la distance t’aidera ? Ça n’est pas bon, Ez…

     

    Nous n’avons jamais fonctionné comme tout le monde. L’anormalité fait ce que nous sommes. On a besoin d’essayer quelque chose d’autre. Pour nous. Si partir déclenche un électrochoc chez lui, alors j’aurai au moins réussi ça.

    Je ne vois plus de solutions.

     

    — La distance nous a toujours réussi. Nous ne sommes pas dans la normalité. C’est le vivre ensemble qui ne marche pas quand ça ne va pas. C’est affreux de constater ça. Qu’on aime quelqu’un comme jamais, qu’on voulait faire des projets avec cette personne jusqu’à ce qu’un événement vienne tout foutre en l’air. Je ne doute pas qu’on aurait très bien pu s’adapter et apprendre à vivre l’un avec l’autre s’il ne s’était pas produit ce qu’il s’est passé.

     

    — Tu ne te dis pas que tu es peut-être en train de te crasher, Ez ? me demande Lésia avec sincérité.

     

    Ma meilleure amie voit juste sur de nombreux points.

     

    — Je crois qu’on est en train de monter dans un avion allant vers le crash. Je crois que j’ai besoin de voir par mes propres yeux ce qu’il se passe là-bas. Aussi fou que ça l’est et incompréhensible pour les autres. Aujourd’hui, je pense que ce qu’il me manque c’est ça. C’est de lui enlever de l’esprit que je ne suis qu’une petite photographe shootant de beaux paysages qui ne comprend rien de sa vie. J’ai beau expliquer par A plus B que je suis disposée à faire n’importe quoi pour l’aider, Tristan ne veut pas l’entendre parce qu’il ne me croit pas capable d’encaisser.

     

    Lésia m’observe un instant, son chiot revient vers nous, il se colle à moi pour se faire gratter la tête. Je vois des larmes naitre dans son regard. Elle a compris qu’elle ne me fera pas changer d’avis.

    — Alors tu as pris ta décision…

     

    En quelques sortes.

     

    — Je me laisse quelques jours encore pour peser le pour et le contre.

     

    — Tu vas lui en parler ?

     

    Mon cœur se serre. C’est là que ça devient compliqué. Tant que je n’ai pas pris ma décision finale, je ne lui dirais rien. Je lui laisse une dernière chance de me prouver que j’ai tort.

     

    — Tristan a pris certaines décisions nous concernant sans me demander mon avis, je ne compte pas demander le sien cette fois-ci.

     

    — Est-ce que tu penses que tu n’es pas faite pour cette vie-là finalement ?

     

    Sa question franche et directe comme un uppercut me fait le même effet qu’un coup de massue.

     

    — Je n’en sais rien. Mais plus les semaines passent, plus on est gêné l’un envers l’autre, je te jure, c’est atroce comme sensation. La flamme ne s’éteint jamais vraiment, elle connait des coups de vent et n’attend qu’un craquement d’allumette pour revenir plus forte. Je n’ai pas envie de le perdre, mais je n’ai pas envie de me perdre non plus.

     

    — Tu réalises quand même ce que c’est, ce que tu t’apprêtes à accepter ?

     

    Le danger perdu au milieu d’une fin de conflit dont tout le monde semble se foutre.

    Plus j’y pense, plus je me dis que je suis peut-être faite pour ça. J’ai toujours cru qu’un cliché pouvait changer la face du monde. Je ne dirai pas que l’un des miens pourra le faire, mais si je peux contribuer au travail spectaculaire que certains photographes de guerre engagés font. Je le ferais.

    J’ai besoin de me retrouver après tout ce qu’il vient de se passer.

     

    — J’en ai conscience. Mais c’est mon métier, c’est une facette que je n’ai jamais explorée parce que jusqu’à présent, la Guerre me semblait quelque chose de loin. Jusqu’à ce que je tombe amoureuse d’un homme faisant la guerre, jusqu’à ce que la guerre me prenne un bout de moi-même confié chez ce même homme. Peut-être que ça ne servira à rien, peut-être que je vais me blesser et que ça finira par conclure définitivement notre histoire. Mais j’aime notre histoire et je suis prête à faire n’importe quoi pour elle. Si nous éloigner nous permet de mieux nous retrouver, je le fais. Tristan m’en voudra quelques temps de faire ça. Tout comme je lui en veux de m’avoir mis de côté. Mais il finira par comprendre. Peut-être, je n’en sais rien. Je veux juste avoir la chance de retrouver ce qui m’a donné envie d’accepter tout ça, d’être assez folle pour le laisser entrer dans ma vie et d’y rester.

     

    Lésia me surprend en rompant le dernier pas qui nous sépare. Elle me prend dans ses bras en me serrant fort contre elle et je sais qu’elle a compris. Qu’elle ne partage pas mon avis, mais qu’en fidèle amie, elle ne tentera pas de me dissuader.

     

    — Que je sois d’accord ou pas avec ton choix, je te soutiendrai, m’affirme Lésia. Même si je crois sérieusement que le mariage t’a rendu dingue. Je crois aussi que tu es malheureuse et que tu as besoin de partir pour te retrouver. Ce n’est pas de la fuite, même si certains pourraient dire le contraire. Je te connais. Tu es forte, courage, et passionnée quand il s’agit de ceux que tu aimes. Le problème, c’est lorsque ces gens-là commencent à te blesser. Pars si tu en as besoin, mais reviens. Il n’y a pas que ton légionnaire qui ait besoin de toi.

     

    Je crois bien que ma décision est prise. J’ignore les conséquences qu’aura cette dernière sur ma vie de couple, ni même si ma vie en général. J’entends déjà mes parents me dire que je suis folle de vouloir faire ça. D’accepter de me mettre volontairement en danger pour quelques clichés. Mais au fond de moi, je sais que je dois le faire.

    Pour lui, pour nous, et puis pour moi.


     AMHELIIE

  • Free Fallin' #Tome 2 - Chapitre 23 - Jessa

     

     

     

     

     

    3 semaines plus tard,

     

    — Alors ?

    Je me tourne vers Eddie et lui montre le chronomètre de mon téléphone qui affiche 33 min et 43 secondes. Un sourire se dessine sur mes lèvres qui contamine les siennes. Il tape le volant en criant sa victoire.

    — On les tiens ces enfoirés !

    Je range mon portable en espérant qu’il ait raison. Que ça, plus le rapport de psychiatre et les enregistrements des interrogatoires de la police qui influencent les témoins ainsi que Cal, suffiront à le faire acquitter.

    — Pourquoi les flics n’ont pas vérifié ?

    — Ils l’ont fait, seulement comme ça corise deux autres témoignages ils n’ont pas eu envie de creuser plus loin.

    Eddie redémarre. On a fait le trajet trois fois pour être certains de ce qu’on avance. A différente vitesse et même en dépassant les limites autorisées, en jetant son fils à l’école sans même prendre le temps de s’arrêter, c’est trop long pour que ce témoin ait pu être sur place à l’heure où elle l’a dit et voir Cal sortir des fourrés couverts de sang.

    — Tu crois que ce sera assez ?

    — Le doute suffit Jessa, c’est tout ce qu’il nous faut. Mettre le doute dans la tête des juges et avec tout ça, la certitude n’est plus possible.

    Sa confiance devrait me réjouir, je devrais y croire mais j’ai du mal à me dire que cette stratégie va fonctionner.

    On prend la route pour rentrer à Montgomery, il reste beaucoup de choses à faire, de la paperasse surtout et prier. Prier pour que ça fonctionne et qu’Eddie soit convaincant. Le silence règne dans la voiture, je me laisse aller contre la vitre. Dans une semaine ce sera fini, le verdict sera rendue et tout sera joué. La vie d’un homme dépendra de ce procès. Je me souviens du procès de Jay, du procureur et de sa haine contre lui, de ses mots assassins. Il l’avait déjà tué sans même rendre un verdict. J’ai haï ce moment, j’ai haï chaque parole qui faisait de lui la pire personne de l’univers. J’avais envie de me lever et d’hurler que c’était faux, qu’il n’était pas un monstre seulement une personne qui a commis la pire des erreurs. Et lorsque j’ai témoigné j’ai passé mon temps à trembler en faisant attention à tout ce qui sortait de ma bouche pour ne pas l’accabler plus qu’il ne l’était déjà. Ça n’a servie à rien.

    — A quoi tu penses ?

    — Au procès.

    — Tu viendras ?

    Je me redresse et me tourne vers Eddie. Il me jette quelques coups d’œil en attendant ma réponse.

    — Je ne pense pas.

    — Pourquoi ?

    — Je reprends le boulot demain.

    Même si ce n’est pas la vraie raison, elle en est une bonne. Je ne vais pas commencer le travail en m’absentant pour le procès. Je n’ai pas envie d’y aller, je n’ai pas envie de revivre ça, d’écouter des conneries et de me sentir impuissante.

    — Je ne savais pas que tu avais trouvé un job.

    Je souris en secouant la tête, on est amis en quelque sorte mais une fois cette histoire finie je sais qu’on ne se reverra plus. On n’a pas ce genre de relation durable basé sur des points communs en dehors d’un homme à sauver de la peine de mort. Je ne lui raconte pas ma vie, il ne me raconte pas la sienne.

    — J’ai récupéré mon ancienne place.

    — Ça a l’air de te ravir.

    Je hausse les épaules, ça me laisse relativement indifférente. J’avais commencé à chercher autre chose, en ne sachant pas trop vers quoi m’orienter quand Cliff m’a appelé. Il m’a presque supplié de revenir parce qu’il ne trouve personne qui lui convienne. Cliff est du genre à vouloir que tout roule rapidement, or s’adapter à un nouvel environnement prends quelques temps. J’ai accepté sans trop réfléchir, j’ai besoin d‘argent.

    — Serveuse ce n’est pas vraiment une vocation pour moi, mais ça me convient.

    Le silence revient, je suis tentée d’allumer le poste, l’envie d’entendre Bob Dylan me fait sourire. Je me souviens de notre road trip écourté trop vite avec Vanya. Peut-être qu’un jour on repartira, peut-être qu’on se sentira de nouveau libre, cette fois sans penser aux condamnés à mort qui nous accompagnent.

    — J’ai un job pour toi si tu veux.

    — Pardon ?

    Eddie sourit, alors que je me demande de quoi il parle.

    — Tu ferais une très bonne assistante.

    Je me mets à rire en secouant la tête.

    — Tu veux que je sois ton assistante ?

    — Oui.

    — Je ne connais rien au droit.

    — Il y a des livres pour ça et les rouages de la justice ne sont pas si compliqués qu’ils en ont l’air.

    — Eddie…

    — Tu me serais utile Jessa, ce n’est pas de la charité ou quelque chose du genre, tu es compétente et investie, c’est tout ce que je demande.

    — Qui t’emploi ?

    — Un collectif d’avocats qui ont créé une association qui vient en aide au condamné à mort.

    Je pince les lèvres en me demandant ce que je veux. M’éloigner de la peine de mort me semble judicieux dans l’immédiat. La mort semble m’entourer de trop près, elle est partout et je commence à suffoquer.

    — Je n’ai plus envie de me battre contre la mort.

    Eddie se met à ricaner, je me tourne vers lui en fronçant les sourcils. Il n’y a rien de drôle.

    — Pour le moment, il reprend, être confronté à la mort n’est pas ce qu’il y a de plus gaie, mais ça vaut le coup et bientôt ça te manquera. Quand tu serviras des hamburgers à tes clients, ça te manquera. Tu rentreras le soir en te demandant ce que tu as fait pour changer le monde et la réponse sera rien. Et là tu comprendras qu’une fois qu’on a mis le pied dans ces affaires, celles où la vie d’un homme est en jeu, on n’en revient jamais. On se bat, on échoue, on se remet en question et on recommence pour la victoire. Pour ce moment rare et précieux où on est dieu, où on accomplit un miracle et où la vie triomphe. A côté de ça, tout est fade, rien n’a de sens et tu vas vite le comprendre.

    Je l’observe en me disant qu’il ferait peut-être mieux d’arrêter pour redescendre sur terre.

    — Quoi ? il demande au bout d’un moment de silence.

    — T’es pas un peu mégalo ?

    — Peut-être. Peut-être aussi que ça fait de moi un bon avocat. Quoi qu’il en soit, réfléchis à ma proposition.

    Je secoue la tête en me disant que cet homme m’épate de jour en jour mais que parfois ce n’est pas dans le bon sens.

     

     

    ***

     

     

    Je me gare devant chez Dean et souris en voyant le taxi de Vanya devant moi. Dean est rentrée, j’ai hâte de le voir, de l’entendre et de comprendre comment Vanya est arrivé ici.

    Je descends de ma voiture, mes yeux se posent instinctivement sur la maison de mes parents un peu plus loin. Je déglutis en voyant la lumière de la cuisine s’allumer. Ma mère va préparer le diner et manger seule pendant que mon père cuve sur le canapé ou alors il n’est pas encore rentré. Je ne les ait pas vues depuis la mort de Jay. Je pourrais appeler ma mère peut-être, mais je n’ai pas envie de voir mon père, l’entendre dire quelque chose qui ne manquera pas de me faire mal sur Jay.

    Je ferme ma voiture et traverse la rue pour me rendre chez Dean. Je monte les quelques marches, m’apprête à frapper à la porte lorsque j’entends des éclats de rire à l’intérieur qui me font sourire à mon tour. Je frappe en me demandant ce qu’ils font puis entre. La maison de Dean a longtemps été mon second foyer, quand mon père entrait ivre, ou quand je me sentais seule, je venais chez lui.

    J’entre puis referme la porte en criant que je suis là. J’avance jusqu’au salon où je découvre Dean et Vanya, en train de monter un meuble.

    Je les regarde terminer de visser une des portes de ce qui semble à un énorme buffet.

    — Et voilà ! lance Dean une fois la porte en place.

    Vanya l’ouvre et la referme à plusieurs reprises, elle est trop serré surement puisqu’elle frotte. Je vois le chauffeur de taxi tendre un regard à mon ami qui sous entends, je te l’avais dit.

    Dean se lève, il est torse nue, l’automne est là mais il fait encore très chaud.

    — Une bière, reprend Dean.

    Je ris en le voyant déjà agacé par ce meuble. Il se dirige vers moi les bras grand ouverts et me voilà étouffé sous ses câlins.

    — Jessa…tu m’as manqué.

    Je le serre contre moi, ferme les yeux en me rappelant le nombre de fois où ce simple geste m’a fait un bien fou. Un nombre incalculable, parce qu’il part trop souvent, parce que j’ai souvent eu besoin de sentir cette chaleur rassurante, celle d’un ami.

    — Toi aussi.

    Il me relâche, embrasse rapidement ma joue et s’écarte.

    Je l’observe, je note les changements, ses cheveux plus courts, sa peau plus foncés et son regard heureux mais mélancolique.

    — Bière pour tout le monde ?

    Nous acquiesçons avec Vanya puis Dean disparait pour se rendre dans la cuisine. Je me tourne vers Vanya, resté près du meuble, les mains dans les poches de son jean, un t shirt sombre et sa casquette à l’envers sur sa tête.

    — Il a réussie à t’embaucher ?

    — La promesse d’une bière fraiche a eu raison de moi.

    Je souris et m’avance vers lui, on ne s’est pas vue depuis deux jours. Vanya a du boulot et moi aussi. Il a l’air détendue, moins préoccupé, je me demande s’il a fini par prendre une décision.

    Il ne m’en parle pas beaucoup mais je le vois penser. Je vois les rouages de son cerveau mettre en marche tous les scenarios possibles et j’ignore ce qu’il a décidé.

    Vanya passe un bras autour de ma taille et m’attire contre lui. Il baisse le visage et m’embrasse doucement, tendrement.

    — Salut, dit-il contre mes lèvres.

    Mon corps se presse contre le sien, mes bras sur ses épaules. Mes lèvres reprennent les siennes avec besoin, il m’a manqué. Sa présence quand je rentre, cette sécurité dans ses bras et ce désir dans mon ventre qui bat comme les ailes d’un papillon quand il est là. Tout me manque.

    Je m’écarte en me rappelant qu’on est chez Dean, Vanya me fait un de ses fameux clin d’œil qui veut dire plus tard.

    — Alors, comment t’es arrivé là ?

    — Je t’attendais chez toi, Dean a débarqué pour te voir. On a discuté, il m’a parlé de ce meuble à monter, je lui ai proposé mon aide et voilà.

    Je souris en allant m’asseoir sur le canapé. J’ai donné une clef à Vanya, pour qu’il puisse venir quand il veut et ne pas faire des trajets entre chez lui et chez moi à une heure du matin. Le premier soir, quand je suis rentrée tard et que je l’ai découvert endormi sur mon canapé un sentiment étrange m’a saisie. Je me suis rappelé Jay, endormie de la même façon alors que je rentrais de la boite où je bossais. J’ai trouvé ça étrange et presque malsain. Partager cet appartement avec Vanya, alors que ces murs ont connue Jay me semblait dégoutant. Comme une femme adultère. C’est ce qu’on doit ressentir quand on aime deux hommes, même si l’un d’eux n’est plus de ce monde. Parfois ce que j’ai partagé avec lui je n’ai pas envie de le vivre avec Vanya. J’ai envie que ça n’appartienne qu’a Jay et moi. Tout comme ce qui se passe avec le chauffeur de taxi ne concerne que nous. Je veux que chacun ait sa place.

    — Ça va ? demande Vanya en s‘approchant.

    — Journée étrange.

    Il s’installe sur la table basse devant moi, mes yeux divaguent dans la pièce. Il y a des cartons et des planches au sol mais toujours le même papier peint jaunis par le temps, la même vieille télé qui n’a pas vue un chiffon depuis trop longtemps et le fauteuil de la mère de Dean, en cuir brun recouvert d’un plaid en laine jaune.

    Dean revient et nous tend une bière à chacun puis il s’installe à mes côtés sur le canapé.

    Je souris sans cesser de le regarder. Je me rappel notre enfance, nos jeux dans la rue ou dans le bazar de son jardin. Nos trésors, la bassine de sa mère ou je pataugeais, les cris, l’alcool dans mon frigo qui remplaçait le jus de fruit que je ne trouvais que chez lui. Ses t-shirts toujours sales, les bagarres à l’école dès que quelqu’un m’embêtait, son imitation de Batman avec pour cape une robe de sa mère. Toutes ces fois où il part et reviens, toutes ces fois où il a été là, en silence parce qu’on ne se dit pas grand-chose quand ça ne va pas et qu’on ne sait pas se dire je t’aime.

    — Arrête de me regarder comme ça.

    Je détourne le regard sur ma bière entre mes mains en me sentant rougir. Dean se met à rire.

    — Vas-y, dis-le.

    Je souris en le regardant de nouveau.

    — T’es très moche.

    J’avale une gorgée de bière pour cacher mon rire.

    — C’est parce que t’es là, dit-il à Vanya, sinon elle m’aurait avoué que ma splendide beauté est son plus grand fantasme.

    — Ça tombe bien, c’est aussi le mien.

    Je m’étouffe avec ma bière alors qu’un rire m’échappe. Vanya sourit en faisant un clin d‘œil à Dean qui grommèle un truc en buvant.

    La conversation reprend, je demande à Dean de me raconter ce qu’il a fait tout ce temps et lui cherche à savoir ce qui s’est passé pour moi. Je raconte, sans entrer dans les détails puis il reprenne le montage du meuble. Je propose mon aide que Dean décline immédiatement.

    — Où est ta mère ? je demande au bout d’un moment.

    — Elle dort. Avec ses bouchons.

    C’est préférable vue le boucan qu’il font avec le bois.

    Au bout de deux heures et une pause pizza, le meuble est enfin monté. Il ne semble pas à  sa place dans ce salon où tout est vieux et récupéré.

    Dean admire leur travail.

    — C’est parfait, il lance en frappant l’épaule de Vanya, elle va être ravie. Merci pour ton aide.

    Vanya acquiesce, je comprends que c’est un cadeau pour sa mère. Tout comme le frigo et le micro-onde neuf qu’il a acheté à lors de son dernier boulot.

    Nous aidons Dean à débarrasser le salon des emballages, puis nous partons avec Vanya.

    On s’avance jusqu’à nos voitures. Vanya m’enlace, mes yeux se posent sur la maison de mes parents et je les ferme en voyant une masse étalée sur les escaliers.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? demande Vanya.

    — Mon père.

    Je me dégage de ses bras, avance dans la direction de ce qui fut ma maison. Je suis énervée de le voir comme ça, comme toujours et pourtant je n’arrive pas à le laisser se demerder, à ramper jusqu’à la porte ou dormir dehors.

    J’arrive devant lui, son pantalon est rempli de vomis, son visage appuyé contre une marche, il ronfle.

    — Debout ! je crie en le secouant.

    Je sens la présence de Vanya derrière moi, les larmes de rage de voir ce tas incapable de bouger menacent de sortir.

    — Lève toi !

    Il ne bouge pas alors que je le secoue de toutes mes forces, la colère me gagne de le voir ainsi, de voir qu’il n’est même pas conscient.

    — Jessa ?

    J’entends Vanya, je sens sa main sur mon épaule mais je ne me retourne pas, je continue de secouer ce qui me sert de père. Je lui mets une claque puis une autre, je suis totalement hors de moi d’assister à ça et que Vanya le voit aussi.

    Mon père ouvre les yeux, il baragouine des trucs incompréhensibles. Je me demande comment il est arrivé à rentrer jusqu’ici.

    — Lève-toi et rentre à la maison !

    Il se redresse avant de retomber lourdement sur les marches. Son visage percute de pleins fouets le sol et du sang provenant de son arcade se met à saigner sur sa joue. Ce qui m’énerve de plus en plus, il pourrait mourir il ne s’en rendrait même pas compte.

    Vanya passe devant moi, le soulève pour l’aider à finir de monter les marches. Je reste derrière à regarder mon petit ami aider mon alcoolique de père.

    — Jessa ?

    Je lève les yeux sur Vanya, devant la porte qui me fait signe de venir l’ouvrir. Je monte, comme un robot tendu et frappe. Ma mère a fermé à clef vue l’heure et je n’ai pas les miennes. Je fixe mon père en attendant, le bras sur l’épaule de Vanya qui le soutiens, ses yeux vitreux tentent de comprendre ce qui l’entoure.

    — Je le hais.

    Vanya aller me répondre quand la porte s’ouvre enfin sur ma mère en robe de chambre, les cheveux en désordre.

    — Jessa ?

    Je ne dis rien, trop agacée et fait signe à Vanya d’entrer. Il s’excuse auprès de ma mère qui se décale pour le laisser passer, j’indique la route jusqu’au salon et Vanya le dépose sur le canapé. Il s‘écroule, grogne des choses qu’on ne comprend pas.

    — Qu’est ce qui s’est passé ? demande ma mère en allant à son chevet comme s’il était soufrant.

    — A ton avis ?

    — Jessa !

    Ma mère me fait les gros yeux en me montrant Vanya, comme s’il n’avait pas remarqué qu’il est ivre mort.

    J’indique à Vanya la cuisine pour qu’il puisse se laver les mains et me laisser seule avec ma mère. Il s’éclipse sans rien dire et j’explose.

    — Arrête de le materner ! Arrête de faire comme si c’était exceptionnel ! C’est tous les jours maman, tous les jours !

    Elle se lève et son visage dure me surprend quelques secondes avant qu’elle ne prenne la parole.

    — Je ne t’ai rien demandé Jessa, ton père et moi ne te demandons rien alors ne te mêle pas de nos affaires.

    Je crois que j’hallucine, je crois que jamais elle ne comprendra. Je crois que je perds du temps que j’ai déjà trop perdue. Elle a raison, je ne sais pas pourquoi je m’embête à lui faire comprendre les choses, ça n’a jamais servie à rien et aujourd’hui ne changera pas les choses. Je fusille du regard ma mère puis après un coup d’œil à l’ivrogne qui cuve sur le canapé je sors du salon. Vanya est dans le couloir, je l’entraine pour sortir de la maison, il ne dit rien jusqu’à ce qu’on arrive sur la route. Je suis une boule de nerf qui ne demande qu’exploser.

    — Jessa ?

    Je m’arrête, me retourne dans sa direction, je chasse les larmes de rage de mes joues.

    — Pourquoi ?! Pourquoi il fait ça ?!

    Vanya fait un pas dans ma direction, je secoue la tête je ne veux pas ses bras.

    — Je ne sais pas, il me répond.

    Je détourne le regard de son impuissance, je la connais cette sensation, celle de voir celui qu’on aime souffrir et ne rien pouvoir faire. Mes jambes flanches, les sanglots me submerge, les bras de Vanya me rattrape.

    — Il n’a pas le droit de faire ça Vanya, il n’a pas le droit…

    Je ferme les yeux et pourtant les larmes de colère ne cessent pas, Vanya me serre et je pense à Jay. A son visage lors de l’exécution, à sa peur et à cette mort qu’il ne méritait pas. Cette impuissance derrière cette vitre à le regarder mourir, à compter les secondes et ne rien pouvoir faire. Mon père est en vie. Il est vivant et il se tue chaque seconde. Cette injustice me rend folle. Parce qu’il ne prendra jamais conscience de cette chance qu’il a, d’être vivant, de pouvoir faire quelque chose de sa vie et d’avoir une femme qui l’aime malgré tout. La vie n’est pas belle, elle est dure mais si on s’en donne la peine elle peut l’être, si on fait les choses bien on peut tout surmonter. Il en a les capacités et il ne fait rien. Il laisse l’alcool le dominer, je le déteste pour ça.

    Je m’écarte des bras de Vanya, une fois la colère redescendue. La honte prend place.

    — Je suis désolée, je…

    — Ne le soit pas, je comprends.

    Je le dévisage, bien sûr qu’il comprend, son père est un tueur en série. Je me sens stupide de chialer comme une gamine alors que j’ai devant moi celui qui a le pire père possible.

    — Ce n’est pas ta faute Jessa, tu ne peux pas lui faire ouvrir les yeux s’il n’a pas envie de voir.

    Le ton de Vanya est sur et direct, je l’observe en me demandant où sont passé les doutes et les questions.

    — Tu as pris une décision.

    Il acquiesce.

    — Demain ce sera fini.

     

    Maryrhage

  • Légion #2, Chapitre 10

    Chapitre 10

    Tristan

     

     

    Octobre 2012,

    Calvi, Corse.

     

     

    Les Kolman habitent une belle maison entre Calvi et Lumio. La propriété donne vue sur le superbe littoral. Malgré l’automne, le temps est agréable, rester à l’extérieur ne nous ronge pas encore les os. Aujourd’hui, un soleil éclatant ravive l’air morose et étrange de la maison.

    Caroline nous a invités ce dimanche avec Ezra pour fêter le retour en petit comité de l’Adjudant Kolman, c’est un sentiment particulier que de se rendre chez son officier supérieur. Je découvre une autre facette du légionnaire dur et froid en apparence. Celle du père de famille aimant. Il n’y a presque pas l’ombre de la Légion étrangère dans sa maison. Les murs sont couverts de tableaux et de photos de lui avec sa femme et ses enfants.

    On ne dirait pas que Ludwig Kolman sert depuis plus de vingt ans la France.

    Il plane dans l’atmosphère quelque chose de gai et de réconfortant. C’est différent de l’appartement. Chez nous, ça ressemble plus à un stockage de souvenirs d’endroits que je n’ai pas connus malgré les efforts d’Ezra. Elle n’y a pas laissé une empreinte. On dirait qu’elle ne va pas rester là, qu’elle n’est que de passage.

    Comme moi.

    C’est chez nous, mais même Willy le chat semble être plus chez lui.

    La vie humaine est étrange, tout est étrange quand on part en couilles. On voit les choses changeaient, on se voit changer, et on se retrouve dans l’incapacité de suivre la cadence. On reste sur le carreau et on déteste ça.

    J’observe soucieux, Kolman qui s’installe sur son rocking-chair de grand-père, il manie plutôt bien les béquilles. Il semble aller de mieux en mieux. Il revient de loin.

    Je n’aurai pas cru que l’officier était si simple. J’avais pu apercevoir cette facette de lui lors de notre mariage avec Ezra. Et encore, il tenait un rôle devant ses hommes, même en présence de sa femme qu’il admire plus que tout. Son regard semblable au mien s’éveille en présence de Caroline. Il l’écoute avec attention, la suis des yeux lorsqu’elle bouge. Ils évoluent ensemble, sans un mot, ils se comprennent.

    Je m’assois à ses côtés sur le banc contre le mur de la maison. Je lui tends une des deux bières qu’on a récupérées après le repas, histoire de discuter entre hommes. Je n’ai pas voulu refuser, même si j’ai clairement envie d’être ailleurs. Kolman est un radar à emmerdes. Il sait les flairer mieux que personne.

    On reste quelques minutes dans ce silence calme avant que ce dernier ne le rompe.

     

    — Ma femme m’a toujours demandé pourquoi je restais des heures assis ici à regarder la mer. Elle a toujours craint de me laisser trop longtemps seul avec mes pensées. Un jour, je lui ai dit que ce n’était pas la solitude que je redoutais, c’était ce qu’elle avait la possibilité d’amener.

     

    Son accent allemand n’a pas perdu de son intensité.

    Mes doigts se resserrent sur la bouteille en verre. Un sentiment de nervosité me gagne. Je tente de ne pas le montrer, mais c’est plus fort que moi.

    Mon regard ne quitte pas la superbe vue, je comprends pourquoi l’Adjudant reste face à ça. C’est calme.

     

    — Écoute Vial, reprend-il face à mon silence, nous ne sommes pas au Camp. Je ne suis pas ton gradé et tu n’es pas le sous-officier que j’ai malmené depuis bientôt sept ans. Laisse-moi te dire que beaucoup de personnes s’inquiètent pour toi. Ta femme s’inquiète.

     

    Je laisse échapper un soupir, lassé d’être au centre de l’attention. Je me tourne pour lui jeter un regard mauvais, Kolman reste calme. Il est différent de d’habitude. Ce n’est pas le connard autoritaire qui pousse à bout ses hommes pour qu’ils sortent de leur retranchement. C’est un homme parlant à un autre. Un homme qui a souffert et qui ne sera plus jamais le même.

     

    — Ma femme ne devrait pas, je me contente de répondre.

     

    — Alors tu n’as rien compris.

     

    Je passe une main nerveuse dans mes cheveux. Je sens l’agacement croitre en moi. Cet état de nerfs permanent qui m’a poussé à user des poings à plusieurs de reprises contre des hommes de mon camp, mais aussi contre des types qui cherchaient la bagarre.

    Ludwig me dévisage avec son air grossier. Un de ceux disant « ne me prends pas pour un con ».

     

    — Bien sûr que si, je sais qu’elle s’inquiète pour de bonnes raisons… je renchéris, mais je ne peux pas. Ce qu’elle me demande, je n’y arrive pas.

     

    Ma confession ne me surprend même pas, j’en ai conscience depuis mon retour, depuis que se fausser se creuse encore et encore. Ezra n’exige rien, elle me fait une confiance totale. Le truc c’est que je doute d’être prêt, je doute de vouloir être prêt à rompre ce silence. Elle n’est pas aveugle. Je me dis qu’un jour, elle va finir par se douter de quelque chose, et déduire que c’est ce qui se produit. Mais j’espère encore que ça ne se produise pas.. Il n’y a rien de pire que de vivre dans cette atmosphère remplie d’incertitudes où les soupçons sont rois. C’est là qu’on vit. Au milieu de mon bordel, de son inquiétude et d’une tentative veine d’espérer que les choses changent sans coup de pied au cul. Ezra fait un pas vers moi quand j’en fais deux en arrière et vice versa.

    Parfois quand j’y pense, je me demande si nous avions été prêts un jour, à faire face à tout ça. On pensait avoir conscience des risques, on se trompait, même moi je me pensais plus fort. Jusqu’à ce que le château de cartes tombe.

     

    — Pourquoi ? finit par m’interroger Kolman.

     

    — Ça me semble évident. Lorsque nous étions là-bas, je pensais à elle, j’avais besoin d’elle, je l’ai mêlée à tout ça. J’en ai sur la conscience de l’avoir entrainé dans ma chute sans qu’elle s’en rende compte. La culpabilité me bouffe. Mais le pire, c’est le regard qu’elle aurait sur moi en sachant certaines choses. J’ai honte de ce qu’il s’est passé là-bas. Honte de ce que je n’ai pas pu éviter. Je ne veux pas la décevoir. Et pourtant, c’est ce que je fais au quotidien. Je déraille, j’en ai conscience, mais j’ai l’impression que seul le temps me permettra de vivre avec tout ça. Le temps de m’adapter à la nouvelle personne que je suis devenu. En parler, rendrait les choses encore plus vraies.

     

    — En parler te permettrait d’encaisser ce qu’il s’est passé là-bas, idiot, ta femme ne pense pas un seul instant que tu es décevant. Elle est simplement soulagée de te savoir vivant.

     

    — Comment peut-on volontairement leur imposer ça, bon sang ! je déclare en perdant patience. Je ne suis pas d’accord avec vous, je n’ai pas à lui imposer mes démons parce que j’ai choisi d’être un militaire.

     

    Ezra vit avec suffisamment de contraintes, qu’elle a acceptées, mais ça. C’est trop.

    C’est trop de noirceur, trop d’injustices.

     

    — Tu lui as déjà imposé ta vie en étant ce que tu es, reprend Kolman. Elle n’a pas besoin d’être protégée. Ces femmes-là sont fortes, elles peuvent entendre. Même ça, même ce qui nous est arrivé. Elles gardent les secrets mieux que personne. Elles sont l’exutoire que tu n’auras plus jamais. Beaucoup disent qu’on trouve du réconfort auprès de personnes qui comprennent sans vivre ce que nous vivons. C’est vrai. L’étreinte et les mots qu’elles peuvent nous apporter en nous écoutant. Elles nous permettent de ne pas devenir fous quand ça devient compliqué à gérer. Quand le passé devient présent.

     

    Je bois quelques gorgées de ma bière en espérant que cette dernière fasse disparaitre le nœud dans ma poitrine. Malheureusement pour moi, cette sensation de cloisonnement ne fait qu’augmenter.

     

    — Je n’ai jamais fait ça. Je fais partie de ceux qui encaissent toujours. Qui se taisent et qui gèrent seul ce qui se produit dans leur vie. Je suis secret, je peux discuter de tous, sauf lorsque ça me concernant.

     

    Je me tais un instant.

     

    — Ça fait plus de deux ans que je suis avec Ezra, et pas une fois je ne lui ai dit clairement que je l’aimais. Je ne suis pas le plus expansif des hommes.

     

    — T’es un putain de glaçon, Vial, me corrige Kolman, je suis un enfoiré d’allemand intransigeant, mais tu es un salopard aveugle.

     

    Au moins, ça a le mérite d’être clair.

     

    — Je suis compliqué.

     

    — Un putain de glaçon, répète mon gradé.

     

    Nous restons de longues minutes à dévisager le littoral tout en baignant dans cette tension qui met à feu et à sang mon self-control. Parler de tout ça, fait remonter des souvenirs coriaces et violents. J’essaie d’occuper mon esprit, de ne surtout pas penser à ce qu’il s’est passé.

     

    — J’ai entendu parler de ce qu’il se passe en ce moment, déclare Kolman.

     

    — Donc, cette conversation a pour but de me faire la morale, je poursuis sur la défensive.

     

    Je me sens contrarié à l’idée qu’Ezra en ait parlé à son amie pour que je me fasse sermonner par mon supérieur.

    Tu parles d’une complicité. On ne sait plus comment faire pour dompter l’autre et le comprendre.

    Quel foutu bordel.

     

    — Ta femme ne sait même pas que je suis au courant. Ça ne vient pas de Caroline non plus. À cet instant, je parle à un gars que j’apprécie pour ses valeurs d’homme et de légionnaire, ma conversation n’a pas le but de te faire la morale, j’aimerai t’aider. Mais si tu veux, je peux te parler comme je parlerai à un sous-officier dont je suis le supérieur, poursuit-il d’un ton réprobateur.

     

    Je croise son regard, j’y lis une forme de colère face à mon entêtement, j’aimerai lui rétorquer : voilà ce qu’il se passe quand on conditionne des hommes à ne plus rien ressentir. Quand ils ressentent, ils partent tout simplement en couilles parce qu’ils n’ont plus aucun contrôle.

    Mon contrôle me manque, ce masque que j’avais envers tout et surtout, envers notre réalité, me manque.

     

    — Sergent Vial, me sermonne sur un ton autoritaire l’Adjudant Kolman, vous êtes en train de partir à la dérive et vous allez sévèrement le regretter. Vous jouez avec le feu, vous taire ne fera qu’augmenter cette détresse qui vous anime, et lorsque cette dernière prendra le dessus, vous ne pourrez plus la contrôler. Les choses vont déraper, il se produira exactement ce qu’il s’est passé avec Kabashi en Nouvelle-Calédonie. Vous péterez les plombs, vous mettrez votre vie et celles des autres en danger. Et quand ça arrivera, parce que ça va arriver, la Légion Étrangère sévira et je doute que vous appréciiez.

     

    Il s’interrompt un instant, je remarque qu’il n’a pas touché à sa bière une seule fois. Le légionnaire au regard sombre à l’expression fermée devient plus calme en concluant :

     

    — Je pense qu’il faut que tu parles, maintenant, à quelqu’un.

     

    Un rire nerveux m’échappe, j’ai l’impression d’entendre l’enfoiré de médecin de l’hôpital de Paris. « Faites-vous aider, monsieur Vial ».

    Allez tous vous faire foutre.

     

    — Quoi ? À quelqu’un ? À un psy ? Depuis quand la Légion Étrangère reconnait ce genre de choses ? je lâche avec sarcasme.

     

    — Tu ne nies pas qu’il y a un problème.

     

    — On a tous des problèmes, je renchéris sur la défensive.

     

    C’était une très mauvaise idée de venir.

     

    — Le tien est plus coriace. Le tien je l’ai vécu, je le vis. Ce n’est pas pareil que le reste.

     

    — Certains ont passé des années aux jougs d’un ennemi sans pitié. Ce n’était rien ce que nous avons vécu face à ça, je lâche en serrant la bouteille en verre avec plus de force.

     

    Kolman m’affirme son désaccord.

     

    — Tu fais erreur de minimiser ce qu’il s’est produit en comparant notre histoire à celles des autres. Que tu veuilles l’entendre ou pas, ce n’est pas rien ce qu’il s’est produit. C’est ce qui peut arriver de pire à des hommes comme nous. Être soustrait à l’autorité, tomber aux mains de l’ennemi…

     

    Je le défi du regard de continuer. La colère s’installe dans mes veines, faisant remonter une rage intense qui me retourne de l’intérieur. Je n’arrive pas à entendre ça. Je ne veux pas l’entendre.

    Parce que c’est impossible d’accepter ce qu’il s’est produit.

    Parce qu’on est responsable.

    Parce qu’on a merdé.

    Parce que c’est d’une violence inouïe qui nous a marqués au fer rouge.

    Et parce que ça fait mal tout simplement. Ça fait tellement mal d’y penser, de reparler de ça, de revivre à travers des mots ce qu’on nous a fait sans l’ombre d’une pitié.

     

    — Être torturé pour te pousser à rompre ta loyauté envers ton institution dans le but de nourrir leur rébellion, c’est un incident qui marque un homme, ça le change.

     

    Un frisson angoissant s’empare de moi en entendant la mention de ce qu’il s’est produit. Mon supérieur ne se dégonfle pas, il tente de me pousser à bout.

     

    — Fermez-la, Kolman, je jure.

     

    — C’est entendre la vérité qui te met dans un tel état de nerfs ? lâche-t-il, son accent ressortant toujours. Pourtant, c’est ce qu’il s’est produit, nous avons été séquestrés pour nous soutirer des informations, et on va devoir vivre avec ce qu’ils nous ont fait.

     

    Vivre avec ce qu’ils nous ont fait.

    J’appelle ça plutôt de la survie. Je n’ai beau ne plus être entre ces quatre murs, la nuit, j’y retourne. Lorsque je ne pense pas, j’y retourne, lorsqu’un bruit me les rappelle, j’y retourne.

    Ça ne s’appelle pas vivre. Ça s’appelle survivre.

     

    — J’ai lu ton rapport, renchérit Kolman.

     

    Je termine ma bière en domptant le tremblement de mes mains.

     

    — Alors vous avez dû apprendre la conclusion de l’enquête interne.

     

    — Oui.

     

    Je ferme les yeux en soupirant. Lorsque je suis allé faire ma déposition et que j’ai appris ce qu’on avait déduit de l’incident, ça n’a fait qu’augmenter ce sentiment d’injustice.

    C’était notre mission, nous l’accomplissons jusqu’au bout, même au péril de notre vie. Mais lorsqu’il n’y a pas de coupables si ce n’est la malchance, c’est compliqué. On a tous besoin d’un coupable. Là, il n’y en a pas.

     

    — En temps de guerre, certaines missions ne sont pas aussi précises que lorsque le temps est à notre disposition. Nous n’avions pas le choix, m’explique le gradé. Nous devions tenter de reprendre le poste de contrôle à la frontière.

     

    — On a perdu plus qu’une mission.

     

    — Tu as raison, on a perdu des hommes incroyablement fidèles, des frères. C’est une blessure qui guérira aussi avec le temps.

     

    Et les autres ?

     

    — Vous ne reviendrez pas, je finis par demander pour changer de sujet.

     

    Kolman se laisse aller à un bref soupir résigné. Il me montre d’un signe de tête sa jambe amputée.

     

    — Non, je ne reviendrai pas. C’est fini pour moi, Vial. J’ai perdu ma jambe, j’ai perdu ma tête, j’ai besoin de me soigner et de me remettre, physiquement et mentalement. Et si tu continues d’agir comme un con, toi aussi tu perdras. Tu perdras ta femme et le 2ème REP.

     

    J’encaisse les propos de l’Adjudant, de cet homme qui sait mieux que personne ce que ça fait de toucher le fond pour de bon.

    J’entends et je sais que ces paroles vont me hanter ces prochains jours plus que jamais.

    Ezra sort avec Caroline en riant. Les deux femmes nous font un signe de la main en continuant leur conversation. Je ne peux m’empêcher de regarder la photographe en sentant quelque chose en moi se briser.

    Notre ancien « nous » me manque. Cette légèreté qui nous habitait au quotidien. Où est-elle passée ? Disparue avec notre complicité, remplacée par un malaise.

    Je ne doute pas qu’on s’aime encore, je l’aime encore, mais un truc nous échappe. J’en suis le responsable.

    Tu la perdras.

    Je n’ai pas envie de la perdre, pourtant, j’ai l’impression que d’une certaine façon, c’est ce qu’il s’est déjà produit. Et dans mon obscurité, j’ignore comment la rattraper.

     

     AMHELIIE