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Vampires et Rock Stars & Co

  • Jäger, Chapitre 31

    Chapitre 31

    ***

    Markus

     

     

    Paris, France

    Octobre 1967

     

     

    Paris, la grisaille, l’hiver froid, moins froid que celui de Berlin. Le monde et cette sensation d’être en communion avec le monde.

    J’aime Paris, je n’aime pas autant cette ville que Berlin, mais c’est le trésor qu’elle renferme que j’apprécie. Ce sont les souvenirs tumultueux qu’elle renferme que j’aime. Je suis hanté par cette ville, et je redoutais nos retrouvailles.

    Je suis arrivé tôt ce matin, j’étais à Londres pour régler des affaires avec une branche d’espionnage anglais.  

    Depuis l’arrestation de Kauffmann, ma vie n’a pas tellement changé. Ralf m’a foutu au placard deux mois pour me remettre de tout ça. Je suis parti avec Max au Canada où je n’ai rien fait si ce n’est m’adapter au froid et oublier. Puis lorsque le boulot a repris le dessus, j’ai dû me rendre au QG du MOSSAD rendre des comptes et fournir mes preuves ainsi que mon témoignage classé TOP SECRET concernant mon passé avec Kauffmann, la traque, les informations sur DISPARAITRE. La découverte de cette organisation d’extradition de nazis a pas mal occupé les agents.

    Le MOSSAD et ma branche ont décidé de terrer l’existence de DISPARAITRE pour éviter aux autres nazis restants de véritablement disparaitre. Ils nous laissent une chance de leur mettre la main dessus avant que la vie ne les rattrape.

    Nous n’avons pas tardé à nous mettre au travail. Max a été affecté avec Ralf aux opérations, mais mon boss m’a laissé la gérance du dossier.

    On a épluché nos registres ainsi que la liste retrouvée chez Katrin (NOM), celle qui était chargée de garder un œil sur leurs protégés. La déchiffrer n’a pas été très compliqué. Nous avons pu lister les noms et nous nous sommes partagé le travail. Tous ne sont pas partis au Brésil, ils se sont répartis sur le continent d’Amérique.

    Actuellement, ils nous manque une dizaine d’arrestations pour boucler cette liste. Le MOSSAD et JAGERDUNKLE font appliqué le terme de sans pitié. La justice selon nos règles. Tous ne pourront pas payer comme Kauffmann par manque de preuves suffisantes. Nous savons qui ils sont et ce qu’ils ont fait. Alors la mort est préférable à la honte de les voir échapper à un jugement de lois.

    Ensuite, il m’a fallu un an et demi pour comprendre ce qu’il s’était passé avec le secret bien gardé que semblait être DISPARAITRE.

    C’est en arrêtant un des nazis proches de Kauffmann qui avait fui le Brésil après la disparition de son ami vers l’Argentine qu’il m’a révélé le fin mot de l’histoire.

    Helma Faber, investigatrice du réseau DISPARAITRE allait balancer, pour quelle raison ? Je crois que nous l’ignorerons toujours, Katrin l’avait appris par Anneliese qui l’avait elle-même appris d’une autre de ses comparses qui l’avait elle-même su de la bouche de leur chef. C’est dingue comme la vieillesse de l’âge et ses actes passaient peuvent engendrer des remords dans notre esprit qui nous pousse à vouloir les soulager.

    Les femmes de DISPARAITRE se sont royalement foutus de notre gueule. En réalité, d’après ce nazi, elles savaient toutes qu’Helma n’allait pas tarder à révéler leur existence. Elle les avait prévenues pour que ces amies aient suffisamment le temps de régler leur affaire avant que l’histoire n’éclate. Helma a été vraiment stupide.

    Alors, entre ses collègues trahies et leurs « clients », ils se sont tous cotisés pour payer un chasseur de prime qui est intervenu et a supprimé Helma mettant un terme

    Le problème, c’est qu’ils n’avaient pas envisagé les conséquences d’un tel remue-ménage en interne. Tuer une Allemande en France engage forcément une enquête, et ça nous a alertés. À force de fouiner, et on a découvert le réseau et nous voilà deux ans plus tard avec la réponse à tout ça.

    La conscience les a tous menés à leur perte. Et je compte bien qu’ils paient tous, que ce soit de ma main ou de celle d’un autre chasseur.

    Je sors de mes pensées en sentant la lourde main de Ralf sur mon épaule. Je me tourne vers lui, il est tendu.

     

    — Tu sembles nerveux, me lance-t-il.

     

    À qui le dis-tu.

    J’écrase ma clope et la jette dans le caniveau. Je me surprends à scruter les horizons alors que le tonnerre gronde dans le ciel. Il fait un temps de merde, c’est comme si le Tout-Puissant s’apprêtait à déferler sa colère sur nous dans une pluie torrentielle.

    Elle est passée où notre tempête ? Quand notre orage a cessé ?

     

    — Ça va, je déclare d’une voix morne.

     

    Ralf et moi, nous nous affrontons du regard pour savoir lequel a raison. Nous assistons au procès comme faux journalistes, nous n’interviendrons pas, nous avons simplement fourni les preuves pour l’accusation.

    La capture de Kauffmann, c’est le MOSSAD qui en a la responsabilité et l’honneur. Je n’en ai rien à faire de ne pas être cité comme étant le chasseur de ce monstre, au fond, je serais ce qu’il en est et c’est tout ce qui m’importe.

     

    — Allez rentrons avant de se prendre la pluie parisienne, conclut Ralf face à mon silence.

     

    — Je m’en grille une dernière et j’arrive, je déclare.

     

    Mon boss hoche la tête en prenant la direction de l’entrée du palais de justice. Je reste seul alors qu’autour de moi les gens se pressent.

    Je ne cesse de regarder cette maudite foule.

    Est-ce qu’il va venir ? Je me le demande. J’aimerais qu’il soit là. Ce procès, c’est l’aboutissement de toute une vie. C’est l’essence qui m’a maintenu la tête hors de l’eau. C’est la chose qui nous a permis de nous rencontrer, et même si la fin de cette traque est loin d’être aussi intense et positive que le restant, on ne peut pas l’oublier.

    Je n’arrive pas à l’oublier.

    Je jure en pensant à tout ça alors que je me rends compte que je n’ai plus de clopes dans mon paquet.

    J’ai changé durant ces deux dernières années, je me suis davantage endurci, j’ai fait des actes durs qui ont marqué mon esprit, j’ai failli perdre la vie au cours d’un voyage au Chili. J

    Je me suis noyé dans la traque pour oublier un homme à défaut de vouloir m’oublier moi comme avant. Et dans cette lutte, j’ai tu mes désirs, j’ai tu le besoin physique de proximité que Primo avait engendré en moi. J’ai refoulé tout ça en les incarcérant dans une boite fermée.

    Le Markus que Primo avait fait émergé n’avait pas de raisons d’être sans son créateur. Non… je n’ai pas eu envie de retourner à ce que j’avais auparavant connu. La violence du sexe, ce besoin de punition. Je n’en voulais plus.

    Certains de mes démons sont partis, quand d’autres ont été remplacés par un manque.

    J’ai changé et c’est grâce à Primo. Ma vision de moi a nettement évolué, j’ai conscience que tout ne pourra pas être clair que je garderais en moi, cette sensation que ce n’est pas normal, vivre caché n’aide pas. Mais quand je pense à ce qu’il s’est passé, ces quelques mois en 1965, je me suis que ce n’était pas si anormal que ça.

    Et quand je pense à la fin de cette année-là, quand je pense à ses mots qui me hantent. À ses paroles dures, avec le recul, je les comprends. Je comprends la colère de Primo. Le choc et la trahison qu’il a dû ressentir en apprenant que l’homme dont il était tombé amoureux lui avait menti. Au fond, c’est ma peur et mon mensonge qui nous ont conduits à cette fin. Ce n’était pas que je sois le fils d’un nazi, même si je continue de penser, que cette tare, je la porterais toujours en moi, c’est indélébile ce que j’ai sur la conscience.

    Est-ce que les choses se seraient déroulées à l’identique si j’avais été franc ? Sans doute pas. Mais est-ce que nous aurions pu lutter jusqu’à la fin avec cette attraction nous liant ? J’en doute.

    Je l’ai laissé reprendre le cours de sa vie en me convainquant que c’était mieux pour Primo de retrouver son existence de flic, à servir la loi selon ses codes.

    Est-ce qu’il a changé ? Je me le demande aussi.

    Malgré ma fuite de l’Europe et de la France pour traquer d’autres nazis issus de DISPARAITRE, j’ai laissé filé mon cœur dans cet aéroport en même temps que Primo.

    Le terrible constat est là, le flic me manque et je pense que cette douleur-là, n’est pas prête à partir, c’est comme si j’étais incomplet.

    Non Paris n’a pas la même saveur en sachant qu’il est là, quelque part. Loin.

    Je me retiens de quitter les lieux pour partir à ça cherche. J’aimerais le voir, même si ce n’est que quelques instants, pour savoir comment il va, ce qu’il devient.

    Si je continue de hanter un peu son esprit comme il hante le mien.

     

     

    ****

     

    Deux jours plus tard.

     

    Je sors du palais de justice avant tout le monde, j’en ai ra le cul d’entendre Kauffmann expliquer par A plus B qu’il n’a rien avoir avec les témoignages de ces pauvres survivants de Ravensbrück et du Struthof. 

    Quel enfoiré.

    Mes mains tremblent lorsque je sors une cigarette et mon briquet pour m’en griller une. Il faut que je reste calme, que je chasse ces maudits souvenirs qui reviennent sans cesse. Kauffmann est en colère de payer pour tous les autres, mais moi, c’est de le voir se dérober.

    Jusqu’au bout, il se sera comporté comme un lâche.

    J’inspire longuement le tabac en observant les alentours, depuis le Chili, je suis méfiant de tout ce qui m’entoure. Depuis que le nazi que je traquais m’a agressé en tentant de me buter, j’ai du mal avec les gens passants dans mon dos. Je porte une vilaine marque sur le torse de cette bagarre qui aurait pu davantage me couter.

    Perdu dans mes pensées, mon regard vagabondant, je ne remarque pas tout de suite la personne me fixant. Mais quand le déclic se produit, j’en perds ma putain de clope.

    Mon cœur s’arrête lorsque je vois ce visage familier en bas des marches du palais de justice.

    Primo.

    Je me frotte les yeux, le sommeil me manque en ce moment, alors je ne suis pas certain de ce que je vois.

    Il est là, les mains dans les poches, l’air indécis, et sans doute, tout aussi surpris que moi.

    Bordel je ne contrôle pas mes pas lorsque je me mets à descendre les marches dans sa direction, c’est plus fort que ma raison, j’ai besoin de m’assurer que c’est vrai.

    Je m’arrête deux marches avant lui. Je l’observe le cœur battant.

    C’est lui.

    C’est bien l’homme aux cheveux bruns et au regard bleu si vivant. Il s’est laissé aller, une barbe de plusieurs jours assombrit son visage, mais le reste… sa stature, ce qu’il dégage dans sa veste en cuir.

    C’est bien l’inspecteur Akerman.

     

    — Primo… je murmure d’une voix à peine audible.

     

    Tu l’entends ce bruit douloureux dans ma poitrine et ce cri rempli de désespoir qui murmure : tu me manques. Est-ce que tu l’entends ?

    Je reste figé à regarder ces yeux bleus.

     

    — Markus… lance-t-il d’une voix douloureuse.

     

    Et à cet instant, bercé par la grisaille, et par cette tension qui vogue de lui à moi, je sais que les choses n’ont pas changé.

     

    ***

     

    Je n’aime pas ce silence. D’habitude, je l’apprécie, je ne suis pas le plus bavard des hommes, mais là… J’aimerai que Primo parle, qu’il cesse de remuer son maudit café froid et qu’il ouvre sa bouche.

    Je n’arrive pas à détourner le regard. Il est scruté dans sa direction, il examine chacun des traits que je pensais voir avoir effacé. Je n’avais qu’une image de Primo dans ma tête, mais rien de palpable et souvent, à l’autre bout du monde j’ai cru l’oublier.

    Quand j’étais au fond du trou, quelque part où personne n’aimerait être, je pensais à ce putain de sourire, à l’expression indescriptible qu’il a lorsque le plaisir l’emporte et cette ride qui apparait sur son front lorsqu’il réfléchit.

    Je ne parle pas beaucoup, mais je l’ai observé plus qu’il ne le penserait et depuis deux ans, c’est grâce à ces souvenirs que je me maintiens à flot.

    Je suis nerveux à jouer avec ma cuillère alors que Primo fixe les passants à travers la fenêtre. C’est si compliqué de me regarder ? Pourtant c’est lui qui m’a fait signe de le suivre.

    Qu’est-ce que tu as en tête ?

     

    — Alors, qu’est-ce que tu deviens ? je demande, intéressé.

     

    Je me maudis de dire ça, quel con.

    Dehors, les pluies torrentielles de Paris se déchainent. Les gens courent pour se mettre à l’abri dans un café ou une boutique.

    En entendant ma voix, Primo se tourne vers moi, son regard bleu croise le mien, il semble… je n’arrive pas à lire en lui. On dirait qu’il lutte intérieurement contre un tas de choses que je ne comprends pas.

    Parle bon sang !

    Le flic secoue la tête, je vois tout un tas de sentiments le gagner, des sentiments que je me refuse à interpréter.

    C’est la fuite qui prend le dessus sur le reste.

     

    — Bordel, je ne peux pas, jure-t-il.

     

    Le flic fouille dans la poche de son cuir, il en sort quelques francs qu’il jette sur la table.

     

    — Attends ! je lance en le retenant par le bras.

     

    Je sens les regards autour de nous se poser dans notre direction. Je ne desserre pas ma prise, hors de question qu’il fuit.

    Ce que je vois dans le regard de Primo me tord l’organe dans ma poitrine. Il est presque implorant.

     

    — Je ne peux faire ça Markus, souffle Primo, parler… être comme ça, comme s’il n’y avait rien eu. Comme s’il ne s’était rien passé. Je ne peux pas. Je n’aurais pas dû venir, conclut-il.

     

    Il se dégage de ma prise dans un geste sec, puis d’un pas décidé, il part en direction de la sortie. Je ne reste pas sans voix, je fouille les poches pour payer mon café, et sans attendre, je me mets aux trousses du flic.

    Dehors, le vent et la pluie se déchainent. Malgré mon cuir, mon jean et mes bottes, je commence déjà à sentir l’eau s’infiltrer.

    Pas besoin de courir pour trouver le flic, il marche à peine, comme s’il était retenu par le trottoir. Comme si au fond de lui, il savait que c’était une grave erreur ce qu’il était en train de faire.

    Ne me fuis pas.

     

    — Primo ! je l’appelle.

     

    Le flic ne m’écoute pas. Il secoue la tête, je me mets à courir pour le rattraper alors que l’angle de la rue débouche sur des petites ruelles calmes et sans vie.

     

    — Primo, bordel, arrête-toi ! je déclare en arrivant à sa hauteur.

     

    Je le saisis par le bras pour le stopper et me mettre face à lui. Je me fige en voyant l’expression douloureuse sur son visage. L’eau ruisselle sur nos fronts. Des centaines de gouttes perlent sur ses traits masculins.

    Je reste un instant ainsi, à le retenir, le souffle court. Primo ferme les yeux en jurant, son corps tremble du froid et d’autre chose. Puis, sans comprendre, le flic perd ce self-control qu’il tente de s’imposer depuis une demi-heure. Primo m’entraine vers la ruelle adjacente à la nôtre, il continue de pleuvoir des cordes.

    L’instant d’après, loin des regards des rares passants, dans cette petite rue donnant sur un cul de sac, contre un mur de brique me rappelant nos débuts, Primo me plaque contre ce dernier, son corps venant surplomber le mien. Ses mains se saisissent de mon cuir, et sa bouche rencontre la mienne avec violence.

    L’eau continue de nous tremper, mais ça n’a aucune importance. Mon cerveau se déconnecte de la réalité lorsque sa bouche embrasse la mienne avec désespoir et besoin.

    Mes doigts se fourrent dans ses cheveux bruns mouillés, ma langue joue avec la sienne. Je m’accroche à lui avec force, quand le flic me maintient à sa merci, contre ce mur. Sa bouche dévore la mienne, l’atmosphère devient palpable et tenue. C’est comme une maudite explosion au moment le moins opportun.

    C’est ce qui se produit, en pleins Paris, le désir et le manque ont eu raison de nous. L’attraction et le besoin qui nous ont toujours possédés ont explosé puissance mille.

    À cet instant, je n’ai plus envie de respirer, je n’ai plus envie de bouger, je ne veux pas que ça s’arrête, cette sensation d’être en vie.

    J’ai l’impression d’être un drogué en manque à qui on vient de donner un shoot tellement puissant que son cerveau n’arrive pas à réaliser que la bouche qui dévore la mienne est celle de l’inspecteur.

    C’est un duel que nous nous imposons, c’est violent et dépourvu de tendresse. Un frisson me gagne lorsque ses lèvres se font plus pressantes, ses mains n’ont pas bougé, tandis que les miennes s’accrochent à sa nuque et à son cuir.

    L’érection de Primo s’appuie dangereusement contre ma queue alors que nos deux corps se frottent l’un contre l’autre, se rappelant très bien ce qu’il en serait si nous étions à l’abri des regards, dans une chambre, sans aucun de nos vêtements trempés nous collant à la peau.

    Lorsque ma main glisse le long de son dos pour venir saisir ses fesses, le flic s’arrête. Ses lèvres restent en suspens contre les miennes, les yeux clos, la respiration erratique. Une expression douloureuse ne quitte pas le flic.

     

    — J’ai essayé de t’oublier, m’accuse-t-il d’une voix tremblante en posant son front contre le mien. J’ai essayé seigneur, j’ai tellement essayé.

     

    Sa main s’accroche sur ma hanche, comme s’il tentait de trouver la force de s’éloigner, mais le flic ne bouge pas, il reste contre moi, le corps secoué par des spasmes dut au froid de la pluie. Je n’ose pas bouger non plus, par crainte qu’il s’éloigne.

    Deux putains d’années que je n’attends que ça.

     

    — Tu es pire qu’une marque au fer rouge, tu es persistant, tu obnubiles mes pensées, c’est incessant. C’est une sensation terrible Markus, m’avoue-t-il d’une voix triste.

     

    — Primo…

     

    — Ferme là, je n’ai pas fini, me coupe l’inspecteur.

     

    Un sourire se dessine sur mon visage, c’est qu’il est devenu autoritaire avec son mauvais caractère.

     

    — J’ai passé deux putains d’années à tenter de t’oublier… reprend le flic, tu m’as détruit connard d’allemand, tu m’as détruit et… tu ne m’as pas laissé une chance de m’excuser d’avoir agi comme un con. Tu m’as laissé filer sans jamais tenter de faire quoi que ce soit pour rattraper les choses. Je t’ai attendu, je t’ai autant attendu que je cherchais à t’oublier. Tu as disparu Markus. Comme ça. Tu n’avais pas le droit de disparaitre, tu n’avais pas le droit de nous faire ça. Il fallait que tu encaisses, il fallait que tu prennes sur toi, que tu fasses ce pas. Tu n’as pas cru en nous quand moi j’étais aveuglé par la colère. Pourquoi Markus ?

     

    — Parce que je savais que je ne te méritais pas, j’avoue.

     

    Ma réponse ne lui plait pas. Primo resserre sa prise sur mon cuir, il secoue la tête.

     

    — Bordel, c’est des conneries, jure-t-il d’une voix tremblante.

     

    Ce sont mes conneries, ce sont ces démons que je porte en moi et contre lesquels j’ai du mal à lutter.

    Ma main caresse sa nuque, son regard se lève vers le mien, de l’eau perle sur le bout de son nez, je sens la pluie se mêler aux putains de larmes salées. On a beau être de gros durs, faire croire aux autres que la vie ne nous touche pas, sauf que c’est faux. Bien sûr que ça nous touche, surtout lorsqu’on rencontre quelqu’un qui nous fait ressentir autant de choses en si peu de temps et qui nous quitte comme ça, sans prévenir, nous laissant sur le carreau, à la merci de nos sentiments.

     

    — Ça fait mal Markus. Ça fait terriblement mal de manquer de toi, chuchote-t-il.

     

    Je sais ce que ça te fait.

     

    — Je ne pouvais pas revenir, même si j’ai l’impression d’avoir un manque en moi. Bon sang Primo, tu m’as tout donné et tu es parti avec le meilleur de moi-même.

     

    Mon cœur se serre dans ma poitrine, je maintiens Primo contre moi qui tremble comme une feuille. Ces maudits yeux bleus…

     

    — Je ne regrette pas ce que j’ai pu te dire, ce jour-là. Mais j’aurais dû te dire que je t’aimais aussi Markus malgré tout ça, malgré la colère. Parce que c’est la vérité, je suis fou de toi, même si ton père est un salopard de nazi. Je sais que toi, tu n’es pas comme lui, comme eux, tu es un homme bon, un homme bon à qui on a fait croire des choses affreuses sur lui. Un homme bon qu’on utilise pour son passé. Tu mérites d’être aimé pour ce que tu es, pas pour ce que tu crois être. Tu mérites qu’on te montre ce qu’est le véritable amour, et non pas la haine. On a échoué tous les deux. J’aurais dû croire en nous et te pardonner cette peur que je n’ai pas comprise. Et tu aurais dû me courir après. Deux ans Markus…

     

    — Je sais, je souffle.

     

    Mais je suis là maintenant.

     

    — J’ai compris ta colère, j’avoue.

     

    — Et moi ta peur. Mais dans ma colère, j’en ai oublié la peur que j’avais de te perdre, et je t’ai perdu.

     

    Je le voulais ce putain d’orage, je voulais le retrouver et ça fait autant de bien que de mal de l’avoir si près, d’entendre ces choses.

    Je veux te retrouver.

    Primo se laisse aller contre moi, sa tête tombe contre mon épaule, elle vient se loger dans mon cou, ses mains n’ont toujours pas quitté mon cuir. J’en profite pour le saisir contre moi, mes bras l’encerclent pour le blottir contre mon corps, à l’abri de la pluie qui ne cesse de se déchainer contre nous.

     

    — J’ai baisé des tas de mecs durant ces deux dernières années, des tas d’hommes sans importance, j’étais à la recherche constante d’une mauvaise copie de toi, de ce frisson, de ce pincement au creux de ma poitrine quand ton corps frôlait le mien. Et pas une fois j’ai ressenti la même chose, et je t’ai détesté de m’avoir maudit. Mais surtout, j’ai compris ce que tu ressentais Markus. Ce dégout pour toi-même en faisant ce que tu faisais. Je ne veux pas de ça.

     

    J’encaisse ce qu’il m’apprend. J’encaisse la jalousie grandissante et le mal que ça me fait en entendant ça. Je n’ai pas envie que d’autres le touchent et pire… le fassent jouir. Je ne veux pas l’imaginer partager cette expression qu’il a sur son visage quand le plaisir prend possession de son être.

    Primo se redresse, ses mains lâchent petit à petit mon cuir, quand les miennes le maintiennent avec force.

    Ne pars pas.

    Mon cœur s’arrête lorsque Primo secoue la tête pour chasser l’eau sur son visage. Ses doigts viennent se fourrer dans mes cheveux, il se rapproche dangereusement. La tension qui nous anime va me faire exploser. Il ne se rend pas compte de l’effet qu’il engendre sur moi.

     

    — Mais c’était toi que je voulais, à chaque fois Markus, c’était toi que je voulais.

     

    Je ferme les yeux lorsque ses lèvres jouent avec les miennes, son souffle caressant ma peau frigorifier et les mots qui martèlent mon esprit depuis le début finissent par sortir :

     

    — Donne-moi une chance de me racheter Primo, je murmure d’une voix rauque.

     

    Mon cœur bat vite. Le flic ne dit rien, il se contente de rester contre moi, j’entends claquer ses dents sous le froid.

    J’attends une réponse de sa part, un signe qui me dira si nous devons tirer un trait sur nos sentiments ou si au contraire, il accepte de pardonner mes erreurs.

    Car malgré les deux ans qui viennent de passer, malgré la traque, malgré nos différences, malgré les mensonges et la distance, je l’aime encore. Et cet amour, même interdit, c’est celui qui a participé à me sortir de mon trou noir.

    Pardonne-moi.

     

    AMHELIIE

  • Jäger, Chapitre 30

    Chapitre 30

    ***

    Primo

     

     

    Paris, France

    Octobre 1967

     

     

    Je me laisse tomber sur mon siège en soupirant. Je tente de détacher ce foutu gilet par balle qui pèse une tonne. Mon épaule me fait mal, la rencontre avec le béton ne l’a pas épargné, mais on s’en est bien tiré dans l’ensemble. Vega entre à son tour dans notre bureau.

    On a déménagé il y a un an et demi, la brigade a été rebaptisée BRI, elle a gagné en effectif et en financement grâce aux bons résultats que nous avons eus durant ses débuts.

    Vega pose lourdent son casque sur son bureau puis il s’approche de moi les cheveux aplatis et l’air pas content des jours de défaites de l’OM.

     

    — Ça suffit, il lance avec son accent, j’en ai ras le bol de devoir sauver ton cul à chaque intervention.

     

    — Toi, tu sauves mon cul ?

     

    — Oui bordel ! Tu te crois immortel ou quoi ?

     

    Je ris en terminant d’enlever mon gilet. Mon épaule est soulagée du poids et je la fais tourner en pensant aux paroles de mon coéquipier. Il ne sauve rien, puisqu’il n’y a plus rien à sauver.

     

    — Akerman ! Dans mon bureau !

     

    Vega me sourit en entendant Maurel notre commissaire hurler dans le couloir de sa douce voix agréable.

     

    — Peut-être que lui te remettra les idées en place, me lance mon coéquipier alors que je me lève pour sortir du bureau.

     

    Je longe le couloir repeint depuis peu et repère mon patron les mains sur les hanches qui m’attend devant la porte de son bureau.

     

    — Qu’est-ce qu’il y a ? je demande une fois devant lui en continuant d’étirer mon épaule.

     

    Il me fait signe d’entrer, la porte claque derrière moi et Maurel vient se laisser tomber sur son fauteuil en face de moi.

     

    — Une nouvelle affaire ?

     

    — Quoi ? lance Maurel en fronçant les sourcils, une… bordel de merde, mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi !?

     

    On s’affronte du regard, alors que j’essaye de comprendre ce que je fous là, si ce n’est pas pour me refiler du boulot.

     

    — Qu’est-ce qu’ils t’ont fait durant cette enquête spéciale ? Hein ? Qu’est-ce qu’ils ont foutu dans ta tête pour que tu passes d’un état cadavérique à une machine de guerre ?

     

    Je détourne le regard en comprenant qu’on va encore avoir cette discussion stérile. Celle qui n’a mené nulle part il y a deux ans quand je suis revenu et qu’il a voulu savoir ce que j’ai fait durant ces mois hors de la brigade. Je ne peux rien dire, j’en ai même pas envie, il n’y a rien de glorieux à ce que j’ai fait, rien qui me donne envie de l’épingler sur un diplôme.

    Tout comme je n’ai rien dit au service secret français qui sont venus me cueillir à l’aéroport et qui m’ont interrogé trois jours de suite en espérant en découvrir plus sur le Mossad, l’équipe allemande et le réseau mis en place. Toutes ces fouines me refilent la nausée.

     

    — Je ne te reconnais plus Primo et j’ai du mal à te suivre.

     

    — Je fais mon boulot, ils sont tous sous les verrous et on n’a pas eu de blessé…

     

    — Parce que te jeter au milieu d’une fusillade c’est ton boulot ?

     

    Je relève les yeux sur Maurel, son inquiétude est réelle quant à mon état, mais je ne peux pas faire autrement. J’ai besoin de ça, comme du reste. J’ai besoin de ces moments d’invincibilités, de tester la fragilité de ma vie et de prendre ces shoots d’adrénaline droite dans les veines. J’ai besoin de me tester, de me pousser et de survivre.

    Maurel soupire et se penche sur son bureau pour me parler.

     

    — Écoute, si tu continues à jouer au héros je vais être…

     

    — Non, je le coupe, ne faites pas ça.

     

    Le silence retombe, je sais qu’il attend que je parle, que je lui explique ce qui ne va pas chez moi, mais je ne saurais même pas par où commencer. Les choses ont changé, cette enquête, cette traque, ce voyage avec Markus m’a changé et je ne peux pas revenir en arrière. J’essaye de comprendre, j’essaye de m’adapter, mais je n’y arrive pas. Mon seul moyen c’est le travail, c’est risquer ma vie à chaque coup de filet et me porter volontaire pour le plus risqué. Le boulot, je n’ai plus que ça pour avancer.

     

    — Primo, t’es un bon flic, t’es même le meilleur de cette brigade, mais c’est plus possible. Même Vega n’arrive plus à te suivre.

     

    — OK, OK, je vais me calmer, mais ne me foutez pas au placard.

     

    — Ce n’est pas mon but Akerman, je veux seulement que tu restes en vie.

     

    Il soupire.

     

    — Je ne comprends pas pourquoi t’agis comme ça, j’ai l’impression que ça fait deux ans que tu vis un deuil. Si tu veux aller bosser avec les espions, si ça te manque, si t’as besoin de plus d’action demande ton transfert. 

     

    — Je suis flic, je lance en me levant, rien à foutre de l’espionnage.

     

    Je m’apprête à sortir de son bureau quand il m’interpelle de nouveau.

     

    — Alors, comporte-toi comme tel. C’est mon dernier avertissement Primo, prochain débordement tu sautes. Rentre chez toi et réfléchis à ton avenir.

     

     

    ***

     

     

    Je laisse tomber mon cuir avec le journal et mes chaussures dégagent rapidement, puis je m’étends sur mon canapé. Cette journée a dévié d’une façon inattendue. J’étais bien après l’opération, j’étais sur mon nuage, sur mon sentiment de justice accompli, l’un des seuls bien-êtres qui arrivent à filtrer en moi, mais ce soir j’ai juste envie d’envoyer tout se faire foutre. Je sais que Maurel ne fait pas de menace à la légère et je vais devoir renoncer à la dernière chose qui me retenait de sombrer.

    Je suis en équilibre précaire depuis mon retour en France. Parfois j’espère que cette mission spéciale s’effacera, que les souvenirs vont disparaitre, que Markus n’a pas existé. Que c’est seulement un mauvais rêve et que demain je me réveillerai l’esprit serein. Je redeviens ce gamin qui a perdu ses parents, son monde et toute son existence qui espère chaque jour un retour en arrière qui en viendra jamais. Je suis quelqu’un de combatif, la vie a fait en sorte que je le devienne, elle m’a inculqué d’elle-même qu’on n’a rien sans se battre et à présent que je sombre il n’y a aucune prise sur laquelle me raccrocher. La chute est vertigineuse et ça fait deux ans qu’elle dure. Deux putains d‘années à penser à lui, à me dire que ces derniers mots à l’aéroport ne peuvent pas être les derniers, à me demander ce qu’il fait, à tenter d’oublier. Je ne sais pas oublier. Comment je pourrais oublier ces mois qui ont changé toute ma vie ? Ce qu’on a fait, ce qu’on a vécue ensemble, notre histoire toutes ces choses ont contribué à ce que je suis aujourd’hui. Au cauchemar, au réveil en sueur avec l’impression d’être salie par tout ce sang versé et l’amour qui n’aurait peut-être jamais dû voir le jour. À cette douleur constante qui englobe mon cœur, ce vide que je ne comprends pas.

    Avant lui, je n’ai jamais ressenti ce manque, cette impression d’avoir laissé une partie de moi au Brésil et d’être incapable de la ramener. Markus a dévasté ma vie alors que j’ai cru que c’était moi qui piétinais la sienne. Ses idées, sa vie, son image de lui, que je pensais avoir combattu sont en fait la partie émergée de l’iceberg. Lui il a grignoté la partie immerger durant ces mois, chaque jour je tombais inexorablement plus amoureux de lui et chaque jour je contribué à ma perte parce que je ne voulais pas voir. Parce que j’ai cru que ce serait suffisant et cette trahison, si elle a existé c’est parce que j’ai consentie à ce qu’elle en soit une.

    Je me redresse en me secouant, mon épaule est toujours douloureuse, mais autre chose nait en moi comme à chaque fois que je pense à Markus.

    Pas ce soir.

    Je me lève, le corps tendu, la tension à moi qui a envie de sortir parce que je ressens encore ses mots, sa voix, son corps et que le manque devient ingérable. Je vais dans la cuisine prendre une bière en me sermonnant que Maurel a raison, ces conneries ne peuvent plus durer, mon comportement au boulot comme à l’extérieur. Ces moments d’évasions dans les corps d’autres hommes en m’apportent rien à part quelques minutes de perte de contrôle et des heures de dégouts. Mais certains soirs, la tension est trop forte et je ne résiste pas. Je sors, je vais dans ces coins de Paris ou les homosexuels se retrouvent, dans ces endroits sombres où on assouvit son vice d’une façon ou d’une autre et je baise. Je baise brutalement, violemment, je prends et je ne donne rien, je me sers de ces corps offerts pour laisser parler ma colère et ma peine. Je me venge de lui, de cette douleur qu’il a mise en moi et qui n’a pas sa place, je la déverse dans des corps inconnus qui ne demandent que ça. Je prends des hommes en l’imaginant lui, je les fais payer pour que lui souffre autant que moi. Je prends mon pied en les ravageant et ensuite, une fois ce moment passé, une fois la colère évanouie je me dégoute.

    Je retourne dans le salon avec ma bière, je m’installe sur le canapé et servent les dents pour conjurer le besoin qui ne demande qu’à sortir. Je suis comme un de ses drogués que je croise chaque jour, je fais mal, je me fais du mal à faire des choses qui ne m’apportent qu’un moment d‘évasion bien trop court et je redescends. Je chute encore et encore puis je prends une autre dose et la chute est encore plus douloureuse. C’est pour ça que je m’investis dans le boulot corps et âme, pour les sensations proches de l’extase, pour chasser le reste.

    Je repousse les papiers qui encombrent ma table basse pour étaler le journal et me consacrer à la misère du monde plus qu’à la mienne. Je fais tomber une pile que je ramasse en jurant et je tombe sur la photo que ma sœur m’a envoyée.

    Je souris en reposant le reste de la paperasse sur la table les yeux braqués sur les visages souriants en noire et blanc.

    Mon neveu est né alors qu’on était encore à New York. Amir Primo Darvi a vu le jour pendant que je traquais un de ceux qui a contribué la mort de ses grands-parents. Ce bonhomme de 3,8 kg a donné du fil à retordre à ma sœur et des bouffés d’angoisse à son père et je suis fier de dire que ce gamin est un Akerman rien que pour ça.

    Il est parfait. La première fois que j’ai vu son visage rond aux cheveux bruns et au regard intrépide de son père il avait 3 mois. Eli n’en peut plus de sourire de fierté pour son fils, ma sœur est comblée et Claire est devenue grand-mère.

    Ces jours dans ma famille après mon retour en France me manquent. Avec eux j’oublie, quand je regarde Amir s’éveiller je me dis que la vie peut être parfaite, qu’un enfant change tout et que finalement ce que j’ai fait valait le coup. Pour lui, pour les générations futures, pour que personne n’oublie et que justice soit rendue. C’est notre histoire celle qui nous a pris une partie de notre famille, qui nous a brisés et qui ne doit jamais être oubliée. Je veux qu’Amir sache d’où il vient, que ses grands-parents sont morts pour que sa mère et moi survivions, parce qu’on était l’avenir. Je veux qu’il sache ce que notre peuple a vécu et qu’il soit fier de la façon dont il s’est relevé. Pour les juifs les enfants sont le cadeau le plus précieux, c’est notre priorité, faire qu’il soit heureux et qu’il grandisse dans un monde libre. C’est mon neveu, le fils de ma sœur et de l’homme que j’ai toujours considéré comme un frère, c’est la plus belle chose que j’ai vue de ma vie et quand je le regarde il n’y a plus de noirceur alors c’est peut-être ça la solution, peut-être que c’est ce qu’il me faut, partir de Paris quelque temps, reprendre racine avec les miens et oublier l’horreur en regardant mon neveu grandir.

    Je n’aurais jamais de famille à moi, j’en ai fait le deuil il y a bien longtemps et j’ai toujours compté sur ma sœur pour prolonger la famille. Je sais qu’elle ne s’arrêtera pas à un, qu’elle remplira sa maison de cris et de rire. Vivre à Paris me prive d’eux, partir une fois par an les voir, entendre Claire une fois par mois au téléphone et écrire à ma sœur n’est pas suffisant.

    Je pose la photo et fouille dans mes papiers sur la table pour prendre de quoi écrire à ma famille quand je tombe sur la une du journal que je n’avais pas regardé jusque-là. Je le déplie et me heurte de pleins fouets avec le passé. La photo de l’encart sous le gros titre me fait frissonner de dégout. Il y apparait menotté encadré par des policiers, la tête basse et un sourire sadique née sur mes lèvres. Le journal titre « Paris juge Un Nazi », mes yeux ne s’attardent pas et dévore l’article.

     

    « Heinrich KAUFFMAN, capitaine SS du parti nazi de Hitler durant la guerre, s’apprête à être jugé par un tribunal international à Paris. À partir de lundi, la France sera pour la troisième fois le théâtre du jugement d’un criminel nazi. En effet, Heinrich KAUFFMAN va comparaitre pour crime contre l’humanité et génocide. L’ancien Capitaine SS a dirigé le camp de concentration du Struthof de 1940 à 1942 avec Siegmund MÜLLER jugé en 1945 et condamné à mort pour crime de guerre et crime contre l’humanité.

    Heinrich KAUFFMAN avait quant à lui réussi à échapper à la justice en s’expatriant sous une nouvelle identité au Brésil. Le Mossad (service secret israélien, NDLR) a capturé cet homme et l’ont expatrié vers la France, via les États-Unis pour que justice soit rendue. L’ancien capitaine d’Hitler risque la peine de mort pour avoir perpétré le massacre de milliers de juifs dans le camp de Ravensbrück et sa participation au génocide le plus inhumain de l’histoire mondiale… »

     

    Je repose le journal en soupirant.

    Enfin !

    Il aura fallu deux ans à la justice pour faire avancer les choses et enfin rendre justice. Ce fut long et je comprends que j’ai besoin de ce procès autant que le monde entier à besoin de voir les nazis payer. J’en ai besoin pour tirer un trait sur cette histoire, pour mettre un point final à cette traque qui a trop duré et peut être enfin oubliée. Que ce soit mes crimes commis pour attraper cet homme ou Markus.

     

    MARYRHAGE

     

  • Jäger, Chapitre 29

    Chapitre 29

    ***

    Markus

     

     

    Washington, États-Unis.

    Décembre 1965

     

    — Joyeux Noël à tous ! lance une voix baryton dans l’aéroport.

     

    Je ne m’étais même pas rendu compte que nous étions en fin d’année, mise à part la fraicheur du temps, mon esprit s’était retiré de la réalité.

    Même si le 25 décembre n’est que dans deux jours, aux États-Unis, les pères noëls sont de sorties très tôt d’après James.

    Je rentre en France.

    Les paroles de Primo ne cessent de se répéter en boucle dans ma tête, c’est la seule chose qu’il m’a dite lorsque nous avons été seuls après notre arrivée ici.

    Je le suis sans vraiment savoir ce que je fais. Primo m’a pourtant clairement fait comprendre qu’il ne voulait pas que je l’accompagne, mais comme d’habitude, je n’en fais qu’à ma tête. Je ne veux pas le laisser partir… mais je n’ai pas les mots ni le courage pour le retenir.

    J’ai échoué, il a découvert ce que je lui cachais et j’ai tout gâché, je le sais.

    Primo s’arrête devant un écran affichant les vols. Je l’observe attentivement, comme pour

    Je regrette le Brésil, je regrette l’Espagne et le Portugal. Je commence déjà à nous regretter, à regretter ce que nous avons été. Parce que c’était tellement bon de vivre autre chose que la noirceur de mon monde. Primo a été une tempête, mais la clarté qu’il avait commencé à instaurer dans ma vie est un manque qui petit à petit, va commencer à se creuser.

    Comment on survit à ça ?

    Nous nous dévisageons, mal à l’aise, l’atmosphère est remplie de tensions alors que nous n’avons pas parlé depuis notre conversation en plein vol.

    Il y a deux jours, nous sommes arrivés ici à Washington-Dulles, où une escorte nous attendait. Un mélange de flics et de membres de mon organisation. Je n’ai eu qu’à tendre le paquet à un des bras droits de Ralf et à croiser le regard de mon ami, rempli de fierté de voir ce jour tant attendu arriver. Je ne partageais pas sa joie. J’étais anéantie par la perte de ce que j’avais commencé à obtenir. Coincé Kauffmann n’avait plus la même saveur dès l’instant où ce fumier avait participé à la blessure douloureuse chez Primo.

    Primo m’a suivi sans un mot. Il n’a pas cherché à être curieux sur les événements à suivre. Il s’est muré dans le silence jusqu’à ce que nous gagnions un autre QG de l’organisation. Ensuite, il a pris une des chambres et n’en est plus sorti jusqu’à ce matin. Jusqu’à ce qu’il m’annonce qu’il partait aujourd’hui avant de disparaitre de nouveau.

    J’ai compris qu’il ne voulait plus rien avoir à faire avec moi, qu’il avait besoin de rentrer chez lui, pour se guérir d’une traque où il a perdu son cœur et une part de son humanité.

    J’hésite à rompre ce silence pesant, à faire le premier pas comme il l’a toujours fait. Je n’ai pas de mode d’emploi pour ça. Je ne suis pas doué pour chasser la colère et la déception. Je suis perdu et cette fois-ci, Primo ne m’aidera pas.

    Ma bouche s’ouvre pour dire ce que j’ai en tête, un simple désolé qui déclenchera sans doute sa haine, mais je veux qu’il le sache.

    Je suis désolé d’avoir agi ainsi.

    Mais Primo est plus rapide que moi. Une colère noire émane de lui, et quelque chose de plus douloureux prend possession de son expression.

     

    — Tu as tout gâché… me reproche le flic, tous.

     

    Sa voix est sombre et blessée, et dans ses yeux, j’y lis toute la peine et la rancœur qui le possèdent.

     

    — Je sais et je le regrette, je reconnais.

     

    Primo secoue la tête en serrant les poings.

     

    — Je n’arrive pas à l’accepter Markus, à accepter ce que tu as fait et les décisions que tu as prises.

     

    — Je sais.

     

    Le flic détourne le regard en encaissant une fois de plus la réalité : je lui ai menti, je me suis joué de lui, je lui ai caché qui j’étais. Pourtant, je lui ai dit dès le départ ce qu’il en était me concernant. Il a été sourd quand moi, j’étais aveugle.

    Je fais un pas vers lui, je m’attends à ce que le flic recule, mais non. En plein milieu de ce hall d’aéroport, alors que les existences des uns et des autres se poursuivent l’air de rien, les deux nôtres vont partir dans deux directions opposées.

    J’inspire longuement avant d’expliquer sur un ton triste :

     

    — Tu vas reprendre ta vie, inspecteur, au début, ça ne sera pas simple, parce que tu penseras à ce que tu as fait. Ces femmes te hanteront, tes actes te hanteront, ce que tu as vu te hantera, je te hanterais. Et puis, avec le temps, tu finiras par oublier, et accepter ce qu’on a fait, ce qu’on a vu, qui ont a croisé. Bientôt tu te réveilleras et tout ça ne sera qu’un lointain souvenir. Une étape dans ta vie qui t’aura marqué, mais qui n’aura pas changé la personne que tu es.

     

    Je ne serais plus qu’un lointain souvenir. Un homme dont il est tombé amoureux comme ça, sans comprendre le pourquoi du comment les sentiments ont dépassé la haine et l’agacement. Comment arrive-t-on à ça ? Comment peut-on aimer une personne qui dès le départ, ne nous inspire que de la colère et du mépris ?

    Demain le début de cette histoire, depuis la première fois où son corps s’est plaqué contre le mien dans cet appartement parisien pour soulager ce feu naissant entre nous, je n’ai jamais cessé de me demander : Pourquoi moi Primo ? Qu’est-ce que tu as pu me trouver derrière ma froideur et mes plaies ? Qu’est-ce qui t’a fait croire un seul instant que je méritais d’être sauvé de ma détresse et de vivre, ce que tu m’as donné ? Pourquoi ?

    Pourquoi a-t-il fallu que nous soyons si différents l’un de l’autre, incompatibles en regardant les détails de nos vies, mais pourtant, si viscéralement lié l’un à l’autre par un je ne sais quel sentiment.

    Pourquoi ? C’est bien l’une des choses qui me hantera le plus.

    Mes propos brisent petit à petit la glace chez le flic, je le vois dans son regard qui prend des allures humides. Il résiste, il se bat encore et toujours, et sans doute, Primo attendra d’être seul pour laisser libre court à la chute finale de ses barrières qu’il a érigées entre nous depuis le Brésil.

     

    — Je ne suis pas fait pour aimer quelqu’un Primo, je murmure d’une voix douloureuse, mais j’aurais aimé pouvoir être cette personne, pour toi. Parce que tu mérites tellement plus que ce que j’avais à te donner.

     

    Le flic me dévisage en silence, je ne suis qu’à un pas de lui, mais je sais que je n’aurais rien de plus. On ne peut pas et même s’il le voulait, on ne pourrions pas. C’est ainsi, nous avons beau être aux États-Unis, notre condition nous impose la pudeur et la discrétion la plus totale.

    Alors, je me contente des rares mots qui me viennent à l’esprit, de toutes ces paroles que j’aurais dû dire bien avant à la place d’autres, plus dures.

     

    — Merci de m’avoir aidé à trouver Kauffmann, même si tu ne comprendras sans doute jamais les véritables raisons qui m’ont poussé à le capturer. Je te remercie d’avoir contribué à soulager ma pauvre âme égarée. Sache que ta colère, je la comprends, j’ai ressenti la même durant des années. Et j’en suis désolé Primo. Je suis désolé de ne pas avoir été assez courageux pour te dire ce qu’il en était, pour t’avoir menti et caché les liens qui nous liaient avec Kauffmann et mon père. Tu vas apprendre des choses sans doute quand l’affaire éclatera en France, j’espère que tu ne jugeras pas trop ma famille. Ils ont fait des choses impardonnables.

     

    J’ai changé de nom en espérant pouvoir oublier, mais on ne peut pas s’oublier. Comme je doute d’être en mesure d’oublier cet homme, qui l’espace de quelques mois, a été plus qu’une découverte, il a été le souffle chaud faisant fondre la glace. Il a été l’éclat de lumière me montrant que mon obscurité pouvait ne pas durer. Il a été un tout pour lequel je n’étais pas prêt.

    Mon cœur bat vite alors que je vois lutter le flic avec ses propres pensées, je m’attends à tout, mais certainement pas à ce qui suit.

     

    — Vous êtes tous des enfants de nazis ? m’interroge Primo. La JAGERDUNKLE, vous êtes tous affiliés ainsi ? J’ai besoin de savoir.

     

    — Oui, nous sommes tous des enfants de nazis, je réponds sans hésitation. Il n’y a que Ralf, il était marié à une nazie.

     

    Il n’avait pas le choix. C’est ce qu’on oublie souvent, c’est que l’histoire oublie. Toutes les personnes ayant enfilé un jour un uniforme de la Wehrmacht ne partageaient pas l’idéologie meurtrière de Hitler. Certains n’avaient pas le choix. C’était ça ou la mort. Mais ces êtres-là, quand la guerre s’est terminée, ils sont rentrés dans cette chasse à l’homme pour faire payer ceux qui avaient réellement partageaient ces idéaux sanglants.

     

    — Est-ce que tu te rends compte qu’on se sert de toi par ton passé, par ce besoin de laver l’honneur de tes proches pour servir leur cause ? souligne Primo avec rancœur.

     

    Tu ne peux pas comprendre.

     

    — Non, je ne cherche pas à laver les actes de mes parents, je veux juste que la justice soit faite et qu’ils paient tous. Tous, sans aucune exception, comme mes parents ont payé, comme ceux de Max ont payé. Comme ceux de Klaus.

     

    — La ligne est mince entre vengeance, et folie, sacrifice et besoin de rédemption.

     

    Il est en colère après moi, après tout le monde, après notre lutte qui l’a blessé et plongé dans un monde sombre auquel, sa justice n’entre pas en accord avec la mienne.

    Je t’ai fait couler avec moi.

     

    — C’est ma vie Primo, mon combat, et sans doute, jamais tu ne nous comprendras. Les monstres chassant des monstres, des êtres si similaires par le sang, et pourtant si différents dans leur combat. Il n’y a pas grands choses qui nous séparent, Primo. Cette haine, nous la partageons, ce besoin de voir notre justice triompher, nous la partageons. La cruauté nous la partageons, même si elle n’a pas le même but. Nous la partageons. Et je te comprends, comment aimer quelqu’un d’aussi similaire aux êtres qui t’ont pris tes parents et un bout de toi durant la Guerre ? C’est pour ça que je ne me battrais pas avec toi. J’aurais simplement aimé m’en aller en te brisant le cœur pour avoir disparu, quand t’apprenant la vérité.

     

    — Dans tous les cas, tu aurais choisi la lâcheté Markus. Et ça, je ne peux pas le pardonner. Non, je ne peux pas.

     

    Primo soupire, je crois que nous nous sommes tout dit. Je crois qu’une plaie béante s’est forgée entre nous et que rien ne pourra la sceller si ce n’est la fin d’une histoire, qui n’aurait sans doute pas dû commencer.

    Le silence revient, j’entends mon cœur battre vite et chaque cognement est douloureux.

    Qu’est-ce que tu m’as fait ?

     

    — Au revoir, Markus, j’espère que tu réussiras à trouver la paix maintenant que ta traque est terminée, conclut Primo sans un regard.

     

    Je ne réponds rien quand Primo se penche pour récupérer sa valise. Je n’arrive pas à dire la même chose, parce qu’une part au fond de moi aimerait trouver le moyen de le retenir, de l’implorer silencieusement de rester. Je me contente de le regarder disparaitre de l’autre côté des sas de contrôle et de sécurité pour embarquer dans cet avion qui l’emmènera à Paris, là où sa vie va se poursuivre.

    Je le regarde disparaitre et mon cœur se serre douloureusement, des larmes perlent aux coins de mes yeux. Je les ferme pour ne pas avoir à les chasser. Pour ne pas qu’elles glissent et révèlent au monde, que la glace a fondu, que le cœur de pierre n’est plus, et que finalement, je suis devenu un homme comme les autres.

    À cet instant précis, Primo m’a prouvé que j’avais encore un peu de bon en moi, sinon, tout ceci ne me ferait pas aussi mal.

    Je suis vivant, mais mort de l’intérieur à présent, parce que je viens de laisser filer la seule personne au monde m’ayant accordé plus que sa confiance : son amour. Et ça, c’est sans doute la plus belle chose qu’on m’ait donnée, avant que je ne trouve le moyen de la détruire.

    C’est donc ça l’amour ? Aimer quelqu’un si fort et si injustement, et ne pas réussir à faire en sorte de le protéger de soi-même.

    Quel gâchis… mais un gâchis plus que prévisible quand deux mondes et deux êtres ne peuvent pas s’accorder. On peut s’aimer envers et contre tout, mais pas contre la réalité. Cette dernière, fini toujours pas nous rattraper.

     

     

    ***

     

    Quelques jours plus tard.

    Washington, États-Unis.

     

    Je pénètre dans la petite pièce attenante à la salle d’interrogatoire d’un des QG de JAGERDUNKLE à Washington. Ralf est ici et non pas dans la pièce en train d’user de son influence et de ses mots pour convaincre la raclure de l’ouvrir. C’est deux autres personnes que je ne connais pas qui s’occupent de questionner Kauffmann.

    Je ne l’ai pas recroisé depuis le Brésil, et je suis assez impatient de savoir ce qu’il a pu confier à ma hiérarchie.

     

    — Il a parlé ? je l’interroge en venant m’installer à ses côtés.

     

    Ralf me sourit en me dévisageant. Il écrase sa clope dans un cendrier face à lui en me répondant :

     

    — Non, mais ça viendra. Il est fini, il le sait, et même s’il ne parle pas, nous avons suffisamment de preuves pour le mener jusqu’à la corde.

     

    Je fouille dans les poches de mon cuir pour sortir mon paquet de cigarettes. J’en propose une autre au grand blond à mes côtés visant prochainement la cinquantaine. Il l’accepte avec plaisir. En silence, nous allumons nos clopes et nous commençons à écouter les deux agents interroger Kauffmann sur sa fuite avec DISPARAITRE. Je n’ai pas encore effectué mon rapport, mais je sais que mes notes auront leur importance, surtout si le nazi se mure dans un silence.

    Au bout d’un moment, Ralf me surprend en appuyant sur le bouton off pour couper l’arrivée des micros de la salle d’interrogatoire. Il se tourne vers moi et déclare avec sincérité :

     

    — Markus, je pense que tu mérites une pause. Tu viens de passer quinze ans à courir derrière ce monstre, à trouver d’autres monstres, et tu mérites de souffler un peu. Nous rentrons en fin de semaine à Berlin. Je ferais un détour par Paris pour remettre aux Agents du MOSSARD Heinrich Kauffmann, mais je veux que tu prennes… des vacances.

     

    Un rire amer m’échappe. Des vacances ? Moi ? C’est la blague de l’année.

    Je tire sur ma clope en ne cachant pas mon agacement face à ses propos, c’est quoi ce délire.

     

    — Est-ce que c’est un congé pour une durée indéterminée ? je le relance.

     

    Nous nous affrontons du regard, la petite pièce plongée dans l’obscurité se gorge de tensions.

     

    — Tu penses que je vais te virer ? m’interroge Ralf en haussant un sourcil.

     

    Je soupire en passant une main dans mes cheveux sombres. Je dévisage le collègue à mon père qui se fend la poire devant les deux agents patients.

     

    — Oui, j’ai agi comme un fou durant ces six derniers mois pour tenter de trouver Kauffmann. J’ai tué, j’ai volé, j’ai menti, j’ai utilisé des gens comme jamais je n’en ai jamais utilisé, j’ai risqué de nous démasquer à plusieurs reprises. Il y aurait une bonne centaine de motifs pour me renvoyer.

     

    — Je ne compte pas le faire, reprend mon supérieur, je te remonterais les bretelles une fois que nous serons à Berlin sur certains de tes agissements, mais sinon, je n’ai rien à te reprocher. Tu as agi pour l’organisation, en ton âme et conscience.

     

    En mon âme et conscience… quelle folie.

    Je termine ma clope, j’apprécie ces quelques secondes de paix en moi alors que le tabac agit sur mes nerfs, puis, ce qui me taraude depuis quelques jours, finit par sortir de ma bouche.

     

    — Le flic, c’est un mec bien, il mérite de retourner à la vie normale sans être inquiété, je déclare.

     

    Je me redresse pour faire face à Ralf, ce dernier m’étudie longuement avant d’acquiescer.

     

    — Je veillerais à ce qu’il n’ait pas d’ennuis. Mais de ce que nous avions déjà discuté, il pourrait reprendre son existence dès qu’il rentrerait à Paris. J’ai déjà informé ses supérieurs que l’enquête sur laquelle il était avait été bouclée. Pas de questions.

     

    — Et pour le procès ?

     

    — Ce sera long Markus et tu le sais. Quand tu as décidé de prendre cette voie-là, celle de la justice, la vraie, et non celle qu’on applique d’habitude, tu savais que la patience allait te mettre à l’épreuve, mais désormais, le plus compliqué est fait. Il faut juste que les procédures s’enclenchent, et la justice, l’autre, est plus longue que la nôtre.

     

    Je le sais. Il sera peut-être question de plusieurs mois ou années avant que Kauffmann soit jugé pour ses crimes. Quoi qu’il en soit, je ferais en sorte d’apporter les preuves nécessaires pour le faire couler.

     

    — DISPARAITRE est un grand réseau Ralf, je poursuis en entendant l’un des agents en parler. Ça ne s’arrête pas à Kauffmann, il y a tant d’autres noms sur nos listes, et sur celle que je détiens.

     

    Je sors de ma veste en cuir, le carnet de Katrin contenant toutes les informations sur les nazis qui sont arrivés au Brésil suite à leur fuite. Ils sont là, si prêts… nous avons toutes nos chances. Kauffmann n’est que le premier.

     

    — Tu t’en occuperas à ton retour, m’informes Ralf. Ils peuvent attendre encore un peu. Ils ne prendront pas le risque de partir, surtout si nous prenons soin de taire l’existence de DISPARAITRE aux yeux du monde. Et toi, tu as besoin de te couper de notre monde l’espace de quelques mois avant de reprendre. Je vois sur ton visage à quel point, ces derniers mois t’ont couté.

     

    Si tu savais.

    Je ne réponds rien, je n’ai pas envie d’argumenter ses propos tellement vrais. Bien sûr que c’est une existence dure et solitaire qu’on embrasse pour notre cause, et puis… on rencontre quelqu’un et toutes nos certitudes partent en éclats.

    Si tu savais le bordel que tu as foutu dans mon existence Primo, si tu savais comme je t’en veux autant que je t’en remercie pour ça.

     

    — C’est une existence de solitaire Markus, que je vous impose pour rendre la justice des crimes de ce que nos pairs ont commis. Il n’y a pas plus noble cause, même si elle est égoïste et criminelle. Mais le tout puissant comprendra nos gestes lorsque nous irons nous présenter à lui. Nous œuvrons depuis des années. Kauffmann va être extradé en France dans la dizaine de jours qui vient. Le bureau de Paris commence déjà à rassembler les preuves que tu as trouvé avec Klaus pour monter un dossier et regrouper les informations datant de la seconde guerre. Il paiera lui aussi et c’est grâce à toi, conclut mon supérieur.

     

    Sa main se pose sur mon épaule, je ne dis rien. Nous dévisageons l’homme assis qui se moque royalement des deux agents. La suite sera longue j’en ai peur, mais nous avons des preuves et beaucoup de témoins encore en vie.

     

    — Penses -tu que nous apprendrons pourquoi DISPAITRE a émergé comme ça ? je finis par demander.

     

    — Oui, je le pense, peut-être aujourd’hui, ou peut-être dans dix ans, mais n’oublie pas que nous arrivons toujours à nos fins. Toujours.

     

    C’est vrai, la justice est patiente, la nôtre surtout. Au cours de mes quinze ans dans ce milieu, j’ai appris que tout vient à point à qui sait attendre. Même si c’est dur et fastidieux.

     

    — Il est temps que tu passes le relais Markus. Tu as fait ce qu’il fallait au péril de ta vie pour que ce monstre soit traduit en justice pour ces actes. Et même si personne ne saura la vérité concernant ta traque, nous, nous serons, et que ce soit le Mossad ou l’organisation, nous t’en serons reconnaissants à jamais de te battre pour notre cause.

     

    Un rire bref m’échappe face à ses remerciements dont je ne veux pas.

     

    — Le retrouver me tenait en vie, maintenant j’ai l’impression que rien ne me tient hors de l’eau, j’avoue dans un souffle.

     

    — Tu trouveras une autre bataille à mener, nous en trouvons toujours une, me conforme mon ami.

     

    Primo aurait pu être cette bataille, mais je l’ai perdu au moment même où j’ai remporté celle contre Kauffmann.

    Je ne dis plus rien, je me contente d’assister à l’un des nombreux interrogatoires stériles des débuts d’arrestations des nazis, très peu se mettent à table rapidement et facilement. C’est à force de persévérance et de menaces qu’ils craquent.

    Je suis en introspection avec moi-même et mes pensées, toutes plus tristes et fades les une des autres. Je ne ressens pas une once de joie en voyant enfin ce barbare donné à la justice, j’ai simplement mal. Une douleur étouffante qui me broie de l’intérieur.

    Est-ce qu’elle s’en ira ? Est-ce qu’on est censé oublier un jour à quel point, c’était bon de se sentir normal ? Est-ce que l’organe dans ma poitrine cicatrisera de la perte du seul être qui m’a aimé pour ce que j’étais ?

    Je l’ignore, pour l’instant, c’est juste étouffant. C’est juste douloureux… d’être vivant.

     

    AMHELIIE