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25/02/2017

Free Fallin' Tome 2 - Chapitre 4 - Jay


 

 

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6 ans plus tôt,

Prison de Holman, Hatmore, Alabama

 

Voilà, j’y suis, dans le couloir de la mort. Ils m’ont transféré directement après que la sentence soit tombée. La peine de mort. Le couloir de la mort. La salle d’attente avant la rencontre avec le diable. Ça fait quatre jours que je suis dans cette cellule, quatre jours sans dormir, sans me rendre compte de ce qui arrive réellement. Tout va vite quand il est question d’incarcérer quelqu’un et de le condamner. Je dois mourir dans un mois, mais mon avocat m’a dit de ne pas m’inquiéter que l’exécutions sera reportée quand on fera appel. Je dois faire confiance à un mec qui n’a pas réussie à m’éviter l’injection pour la reporter. Je n’y crois pas et en même temps je ne sais pas si je suis vraiment conscient de ce qui m’attend.

Mais j’y suis, d’une façon ou d’une autre.

L’ambiance du couloir est différente des quartiers hautes sécurités. Tout est ralentit ici et je n’arrive pas à m’y faire. Ma cellule est privée de la lumière du jour, ma promenade se fait dans un espace clos, une sorte de cour intérieur au plafond fait de bitume et dans laquelle on peut faire six pas en longueur et quatre en largeur. Si je reste là, je ne verrais plus la lumière du jour avant de mourir. Le bon côté c’est que la douche est dans ma cellule. Fini de partager les douches avec d’autres mecs, mais l’eau est toujours restreinte à cinq minutes par jour.

Je tourne en rond ici, plus qu’à mon arrivé en prison. J’étais sous le choc de ce que j’avais fait, je passais mon temps à fixer mes mains en me demandant comment j’en suis arrivé là. Il y a surement beaucoup de raison à cela, beaucoup de « si » qui aurait pu éviter de commettre un meurtre, mais le fait est que je suis coupable et ma place en prison, je la mérite. Mais la peine de mort…je ne sais pas. J’étais contre quand j’étais libre, aujourd’hui qu’elle m’attend je ne sais pas où me positionner. C’est le brouillard dans mon esprit, la confusion totale face à la justice et à l’injustice. Je tente de m’éclairer, d’essayer de comprendre, de mettre les choses à plat mais réfléchir, même si je n’ai que ça à faire, semble impossible. Tout vient brouiller mes pensées et même écrire est chaotiques. Mais si je n’exorcise pas ce qui passe dans ma tête, l’Alabama n’aura pas besoin de m’injecter quoi que ce soit pour me tuer, je le ferais moi-même.

De l’autre côté, on raconte souvent l’histoire d’un gars du couloir de la mort. Un fou, j’ignore s’il était fou avant d’entrée ici ou si c’est l’enfermement qui lui a fait perdre la raison mais en ayant vécue quatre jours ici, je suis certain qu’on ne peut pas rester saint d’esprit après des années de ce traitement. Il a tenté de suicider soixante fois. Soixante putains de fois il a voulue mourir. Il a tout essayer, de la strangulation, à l’ingestion de lame, en passant par se trancher les veines. Ce mec a survécu soixante fois, la dernière deux jours avant son exécution. Ils l’ont sauvé et je me demande pourquoi. Arrivé sur la table, le jour de l’exécution, les produits n’ont pas fonctionné. Il y a une force dans l’univers qui ne veut pas que cet homme meure. Pourquoi ? Il est condamné et passe sa vie en prison, il n’a rien à apporter au monde et pourtant l’univers ou Dieu refuse de le laisser mourir. Les autres l’appellent l’ange et voue une sorte de respect à son parcours, parce qu’il a réussie à défier l’état et la justice. Aujourd’hui il est enfermé pour le reste de sa vie dans l’aile des fous et doit surement tenter de se suicider encore et encore. Voilà ce qu’est la prison, un endroit où tout le monde lutte pour survivre tant bien que mal et l’où on est prêt à s’agenouiller devant un mec qui ne sait même pas faire la différence entre vie et mort tout ça parce qu’il a déjoué les plans de l’Etat. Peut-être que ça donne une forme d’espoir à ces hommes, peut-être qu’ils pensent qu’eux aussi, arrivés devant la fatalité, la roue va se mettre en marche et tourner pour les sauver.

 On ne me sauvera pas, je le sais, soit c’est la mort, soit c’est la prison à vie, je dois juste savoir avec lequel de ces deux avenirs je suis capable de composer et avec lequel Jessa sera capable de vivre.

Je ne l’ai pas revue depuis l’audience et je ne sais même pas si je serais capable de la regarder dans les yeux en sachant ce que je lui inflige. J’ai honte de moi, de la faire souffrir mais son amour c’est la part d’humanité qu’il me reste. La part de bon sens qui réside encore en moi et qui me fait tenir. Penser à elle est douloureux et agréable, penser à elle me maintiens en vie et me donne envie de mourir. Penser à elle fait de moi un être humain. Parce qu’elle est là, toujours, à me soutenir, à essayer de faire ce qu’elle peut pour me sortir de là, même en sachant que je suis coupable. Elle ne m’a pas lâché, jamais. De l’autre côté elle venait me voir et son espoir me faisait du bien. De ce côté, je ne sais pas si elle viendra, son regard à l’énoncé de la sentence était tellement anéanti.

La mort…la mort m’attend Jessa, elle nous attend tous, sauf que la mienne est programmé, elle aura une date et une heure, elle se déroulera selon un rituel répété que rien ne viendra entaché. Elle sera moche, cruelle pour toi et pour moi, mais peut être qu’elle sera juste pour cette famille qui a perdue, un père et un mari, je l’espère. Si ma vie doit être donné pour payer ma dette, je veux qu’elle referme les blessures, et mette un point final à la peine que je leur ai causé.

 

Maryrhage

 

24/02/2017

Jäger, Chapitre 4

 


 

Chapitre 4

***

Primo

 

 

Paris, France

Juin 1965

 

 

Je hais cet accent. Je crois que l’allemand est la langue la plus laide du monde. Tout sonne comme une insulte ou un ordre quand il sort de la bouche d’un allemand. À chaque fois que j’entends cette langue, j’ai des sueurs froides et des souvenirs de cris qui n’ont rien de tendre. Je hais l’allemand. Encore plus quand on se fout de ma gueule. Mes coudes s’abattent sur mon bureau, le combiné du téléphone coincé entre mon épaule et mon oreille je tente de trouver le foutu nom de l’enfoirée qui me doit des infos depuis plus d’un mois. L’administration allemande adore, plus que la Française, vous faire tourner en bourrique. Ils me prennent pour un imbécile à me faire basculer de service en service en espérant peut-être que je lâche l’affaire. Mais la première chose que j’ai apprise en entrant à l’école de police, c’est la patience. Une enquête, ça prend du temps, et quand la victime est étrangère, ça prend le double de temps.

L’année dernière on a eu un Turc assassiné, j’ai bien cru qu’on ne retrouverait jamais sa famille. Il nous a fallu huit mois, pour enfin pouvoir mettre un nom sur ce corps et que la dépouille retrouve les siens. Enquêter, c’est fastidieux et long, mais c’est mon boulot, et je ne lâche rien.

Je mets enfin la main sur mon calepin rempli de notes sur l’affaire. Je tourne les pages en lisant rapidement jusqu’à ce que je trouve enfin l’information dont j’ai besoin.

 

— Ah voilà, c’est monsieur Garten, inspecteur Garten.

 

Mon interlocuteur lâche un gros soupir.

 

— Il est en vacances, dit-il avec son putain d’accent trop pourri.

 

— Pardon ?

 

— L’inspecteur Garten est en vacances jusqu’en juillet.

 

Je ferme les yeux et inspire une dose de patience nécessaire. Cet enfoiré d’allemand avait deux mois pour me refiler les infos concernant une ressortissante de son pays, et il n’a pas jugé nécessaire de faire son boulot avant de partir en vacances. Comment je suis censé rester clame avec des incapables pareils ?

 

— Vous n’en avez pas marre de vous foutre de ma gueule ? je demande calmement.

 

L’allemand à l’autre bout du fil, soupire de nouveau, je crois que je le fais chier plus qu’autre chose. Mais tant pis, il va prendre pour son collègue.

Il y a deux types de flics allemands, peut être bien deux types d’Allemands tout court. Les premiers sont ceux qui veulent racheter la conduite de leurs ainées durant la guerre et qui se plient en quatre dès qu’ils entendent un nom juif sortir de la bouche d’un français. La seconde, ceux qui se demandent pourquoi on ne m’a pas gazé avec le reste de mon peuple. Je crois que Garten et son collègue font partie de cette catégorie.

 

— Écoutez inspecteur… ?

 

La porte du bureau s’ouvre, Laurent de l’accueil fait son apparition en uniforme accompagné d’un autre homme. Je lui fais singe d’attendre deux minutes que je finisse d’insulter l’allemand.

 

— Akerman, enfoiré d’allemand, inspecteur Akerman, celui qui demande des infos concernant une de vos compatriotes mortes sur le territoire français et que vous n’êtes pas foutus de me donner !

 

— Rappelez en juillet.

 

Puis il raccroche. J’inspire en reposant le combiné calmement, Vega en a déjà cassé deux cette année et je doute qu’on nous octroie de nouveau un téléphone si jamais on achève le nouveau.

 

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Je lève la tête sur Laurent et son invité. Le mec me regarde étrangement et je décide de ne pas ajouter plus de tensions à la journée de merde que je vie.

 

— Qu’est-ce qu’il y a ? je demande à mon collègue.

 

— Monsieur est là, concernant ton enquête sur l’Allemande.

 

J’hausse les sourcils en attrapant mon cure-dent qui finit dans ma bouche. Je porte un peu plus d’attention au mec qui a peut-être de quoi me faire avancer. Il est plutôt grand, brun, des yeux verts perçants qui n’ont pas cessé de me scruter. Il est aussi droit qu’un piquet dans son jean et son perfecto noir, il a des allures de mauvais garçon qui ne collent pas avec sa posture et j’en conclus qu’il doit être flic.

 

— Dites-moi que vous êtes l’inspecteur Garten en vacances à Paris, qui a décidé de m’emmener enfin ses putains d’informations ?

 

— Heu non répond Laurent, il dit qu’il est le neveu de la victime.

 

Je regarde l’intéressé, il hoche la tête une fois. Je ferme les yeux en me maudissant qu’il ait écouté ma conversation avec la police de son pays.

 

— OK très bien, merci Laurent.

 

Le flic sort en nous saluant, le neveu ne bouge pas, il se contente de me regarder.

 

— Asseyez-vous, monsieur ?

 

— Faber, Markus Faber.

 

Je retire mon cure-dent en l’observant. Son accent est plus que prononcé.

 

— Faber hein et d’où venez-vous ?

 

— Cologne, dit-il en s’asseyant enfin en face de moi.

 

Le bureau est vide ce soir, tout le monde est rentré sauf moi qui n’ai pas de vie selon Vega et qui traine pour essayer d’avancer sur cette affaire qui me prend la tête.

Je me laisse aller contre le dossier de ma chaise en observant l’allemand en face de moi. Il y a un truc qui me dérange chez lui, j’ignore quoi dans l’immédiat peut être que c’est simplement sa nationalité qui ne me convient pas, mais je ne le sens pas.

 

— Vous êtes donc le neveu d’Helma Bergman ?

 

— Faber, son nom était Faber. Oui, mon père était son frère.

 

Évidemment. Ce que je sais d’Helma dans l’immédiat et après deux mois d’enquêtes c’est que cette femme cachait quelque chose. Pour ses voisins elle était l’Allemande souriante et discrète. Pour les membres de la famille de son mari, elle était une erreur qui ne faisait pas partie du clan Armanetti, la Fouine l’ayant épousé pour qu’elle dispose de papier français et lui d’un joli pactole. Dans la rue on apprend beaucoup de chose en écoutant les ragots, certains sont vrai d’autre de purs ramassis de conneries, mais beaucoup disent, comme d’a peu près tous les Allemands qu’elle était trop blanche pour être droite. Quand on sait comme elle a fini, j’ai tendance à les croire. L’état civil français nous a confirmé l’identité de la victime, sur son certificat de mariage c’est bien inscrit Helma Bergman née dans un bled paumé d’Allemagne près de Berlin. Mais quand on appelle l’état civil allemand, qui avait perdu les registres de l’époque et qui comme par magie les a retrouvés un mois plus tard, ce nom n’apparaît nulle part durant l’année de naissance de notre chère Helma. Il y a trois Helma nées cette année-là, dont une qui s’appelait Faber.

Maintenant que j’ai cet homme en face de moi, je suppose donc que Helma Begman est en fait Helma Faber. Pourquoi cette femme qui a changé de nom a été retrouvée morte, deux balles dans le dos ?

 

— Pourquoi elle se faisait appeler Bergman, dans ce cas ?

 

— Je ne sais pas, dit-il de son accent prononcé.

 

Il me prend pour un con. C’est ma journée il faut croire.

 

— Que lui est-il arrivé ? il demande devant mon silence.

 

Je dévisage monsieur Markus Faber, il doit avoir mon âge a peu prés, malgré son air froid il est plutôt beau, je crois que ça va avec l’accent, ça donne un côté imprenable qui doit plaire a plus d’une femme.

 

— Elle s’est fait tirer dessus, chez elle, durant la nuit. Vous n’étiez pas au courant ?

 

Il semble étonné.

 

— Non, je suis arrivé ce matin, je voulais lui faire une surprise on ne s’est pas vue depuis des années. J’ai vu les scellés sur la porte et sa voisine m’a annoncé son décès.

 

Son regard brille un peu et je comprends ce qui jusqu’ici me chagrinait. L’absence totale d’émotions concernant le décès de sa tante.

 

— Je suis désolé, monsieur Faber, toutes mes condoléances.

 

Il hoche de nouveau la tête, un seul coup, comme une machine. Cet homme est étrange.

 

— Vous savez qui l’a tué ?

 

Je déteste cette partie du job, annoncer à une famille, une mère, un père, un mari, des enfants qu’un être cher est décédé, de façon horrible la plupart du temps et qu’en plus pour le moment je n’ai pas de réponses à leur apporter. Cependant, dans le cas de Monsieur Faber, même si je ne suis pas insensible j’éprouve moins d’empathie.

 

— On enquête encore pour le moment. D’ailleurs je vais profiter de votre présence pour vous poser quelques questions.

 

Il sort une montre à gousset de la poche de son jean, y jette un œil rapidement puis il se lève.

 

— Ce soir ce n’est pas possible.

 

C’est moi ou il essaye de me la faire à l’envers ?

 

— Je n’en ai pas pour longtemps, dans dix minutes vous êtes dehors…

 

— Je ne peux vraiment pas.

 

Je me lève à mon tour, Faber fronce les sourcils et me montre clairement que je ne l’impressionne pas lorsque son regard glisse sur moi.

 

— Vous ne voulez pas savoir ce qu’il en est du corps de votre chère tante ?

 

Le reniflement qu’il émet doit être une preuve de son agacement. Je souris assez fier de moi, quelle famille ne voudrait pas récupérer le corps du défunt ? Aucune, sauf ceux qui ont quelques choses à se reprocher. Markus se rassoit toujours aussi droit dans sa chaise il me fait singe de procéder à mes questions.

 

— Très bien, je commence en me rasseyant à mon tour, votre tante avait-elle des ennemis ?

 

— Pas que je sache.

 

— La dernière fois que vous l‘avez vue, ou que vous avez eu de ses nouvelles, c’était quand ?

 

— En janvier, je l’ai appelé pour les vœux de la nouvelle année. Écoutez, je n’avais pas vraiment de contact avec ma tante…

 

— Et maintenant qu’elle est morte, étrangement vous en avez ? Je le coupe.

 

Markus Faber pince les lèvres et je jubile de le voir perdre un peu ses moyens qu’il s’abime depuis le début de notre conversation à garder bien planqué sous son cuir. Ce mec cache quelque chose, j’ignore quoi encore, mais il y a forcément quelque chose. On ne réapparait pas comme ça dans la vie d’une femme qu’on a jamais vraiment fréquentée quelques mois après qu’elle se soit fait descendre.

 

— Écouter inspecteur Akerman, je suis seulement de passage à Paris et j’ai pensé que c’était la bonne occasion pour rendre visite à ma tante.

 

— Vous faites quoi en Allemagne ?

 

— Journaliste, il répond froidement, je suis suspect ?

 

J’enfourne mon cure-dent en l’observant les yeux demi-clos. Bien sûr qu’il est suspect et c’est même le principal, le neveu qui débarque de je ne sais où pour venir faire je ne sais quoi.

 

— Quel journal ?

 

— La Deutshc Well à Cologne, je fais de la radio.

 

Ça se tient avec cette voix assez particulière pour marquer les esprits. Mais c’est trop propre.

 

— Une femme, des enfants ? Votre père, le frère de Helma il est aussi à Cologne ?

 

— Pas de femmes ni d’enfants et mon père est mort.

 

— Assassiné aussi ?

 

Markus se lève d’un bon, si vite que la chaise se retrouve au sol. Il était temps qu’il perde son sang froid, qu’il montre autre chose que son éternelle face de non-sentiments.

 

— Je comprends votre haine contre mon pays, mais ça ne vous donne pas le droit de me traiter ainsi.

 

— Et comment je vous traite, monsieur Faber ?

 

— Comme un criminel !

 

Je retire mon cure-dent en riant. Peut-être qu’il a raison, mais sans être effacé de ma liste de suspect il vient de redescendre d’un cran. Son comportement est enfin normal, il aura fallu le pousser un peu, mais aucun témoin ne répond à ce genre de question sans s’insurger sur le fait qu’on le traite comme un criminel. Sauf les criminels.

 

— Dite moi où je peux disposer de son corps et on a fini, inspecteur Akerman.

 

On est loin d’avoir fini, je veux en savoir plus sur lui, il est ma seule piste potable et je ne compte pas la laisser filer.

 

— Votre tante a été enterrée dans la fausse commune, puisque personne n’a réclamé son corps. Mais vous pourrez surement l’exhumer en faisant la demande auprès du juge. Je crois que vous êtes en France pour un moment monsieur Faber, la justice française est très longue.

 

 

***

 

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Je referme la porte de chez moi avec le pied, mes mains occupées avec la pile de courrier. Je pose l’inutile sur le meuble de l’entrée puis ma veste et mes chaussures. Je souris en remarquant deux lettres de ma sœur. Je les enfourne dans la poche arrière de mon jean puis je file dans la cuisine prendre un soda dans mon réfrigérateur flambant neuf. Vega a gueulé tout ce qu’il pouvait quand je l’ai acheté, me traitant d’imbécile à préférer avoir des boissons fraiches qu’une télévision. Je ne regrette pas une minute. Déjà, parce que je n’ai pas vraiment le temps de regarder la télévision et que je savoure chaque soir quand je rentre, de boire frais.

Je file dans le salon, une fois la bouteille décapsulée, j’allume la radio et me laisse tomber sur le canapé usé jusqu’à la moelle, mais tellement confortable.

J’ai cet appartement depuis que je suis revenue à Paris il y a 10 ans. Mon oncle qui a une entreprise dans le quartier me loue pour presque rien. Ce n’est pas très grand, mais c’est chez moi, une chambre un salon et une cuisine.

Je sors les lettres de ma sœur, et sourit en reconnaissant son écriture impeccable. J’ouvre la première et replonge avec ces mots dans notre enfance. Ma sœur Chaï a un don exceptionnel pour écrire. Déjà enfant, elle me racontait des histoires tout droites sorties de son imagination et aujourd’hui quand elle m’envoie des lettres j’ai l’impression de revivre ses contes que j’adorais.

Elle me raconte sa vie, dans ce petit village de Lozère que j’ai quitté il y a dix ans, elle me parle de l’orge qui commence déjà à être récoltée dans les champs alentour, qu’elle aime la moisson des céréales et l’entraide qui règne a cette époque entre tous est paysans du coin. Je crois que ça lui rappelle notre famille avant la guerre, quand tout était bien. Chaï continue en me donnant des nouvelles de son mari Eli qui vient d’ouvrir son cabinet d’infirmier et de Claire qui commence à l’inquiéter par son travail trop épuisant.

Claire est en quelque sorte notre mère adoptive à ma sœur, Eli et moi, en fait c’est plus un ange tombé du ciel qui n’a pas pu se séparer de nous après la guerre. Elle est forte, je l’ai vu surmonter bien plus qu’un travail prenant et même si aujourd’hui elle n’a plus le même âge je ne m’inquiète pas trop pour elle. Si Chaï a hérité des yeux marrons de notre père, elle a aussi hérité du côté dramatique de notre mère. Le moindre changement, la moindre trace de fatigue est signe de maladie ou de mal-être pour elle. Elle finit par me demander comme à chaque fois quand je viendrais la voir et si je peux lui ramener certaines choses qu’on ne trouve qu’à Paris.

Je repose ses lettres sur la table basse et sirote mon soda en écoutant un air des Rolling Stones.

Je ne suis pas près d’aller en Lozère rendre visite à ma famille. Ma mère me tuerait pour laisser ma sœur sans me voir durant de si longues périodes, mais je n’ai pas le choix avec mon travail.

Surtout avec cette enquête qui stagnait jusque-là et que Markus Faber vient d’éclaircir un peu. Il est parti un peu énervé de notre conversation et du tournant qu’elle a pris. Il m’a laissé l’adresse de son hôtel pour que je le contacte en cas de besoin et demain je compte bien tirer Vega du lit à six heures du matin pour filer, monsieur l’allemand aussi froid qu’un glaçon russe.

 

MARYRHAGE

23/02/2017

Légion, Chapitre 2


 

Camp Raffalli, Calvi, Corse.

 

 

— T’as de la chance Vial que le caporal-chef Morales soit de service, déclare Vadik Kosloff.

 

— Sinon tu serais resté là, se moque Hal Leiv.

 

Les deux se mettent à rire en faisant les lacets de leur botte. Les autres dans la chambre ne sortent pas et nous dévisagent avec un léger agacement amusant.

Chacun son tour les mecs.

 

— Je vous emmerde, je réponds en terminant de boutonner ma chemise.

 

Même si je reconnais volontiers que si cet enfoiré de Morales n’avait pas demandé une autorisation de sortie, j’aurais dû me coltiner la soirée en service pendant que les autres seraient allés profiter des bars du port.

Ça marche comme ça, lorsque les officiers rentrent chez eux, ce sont les plus gradés restants qui s’occupent de la section.

Je vérifie que les plies de ma chemise sont impeccables, sinon, il faudra recommencer et je n’ai pas franchement envie de jouer à la bonne petite ménagère ce soir. J’espère que mon souci du détail vers le perfectionnement me permettra de ne pas sortir le fer à repasser ce coup-ci. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde visiblement.

Je m’approche de Vadik qui boutonne à son tour sa chemise beige arborant des épaulettes noires à bandes grises, ainsi que plusieurs insignes du REP, et son unique tresse rouge à l’épaule.

 

— Mon pote, ça fait quatre centimètres, pas trois et demi[1], je l’informe en montrant le plie.

 

Vadik dégage ma main en jurant en Russe, il m’affirme que non, tout est correct. Le gars s’est levé du mauvais pied ce matin.

 

— Je crois qu’on va être en retard, je lance à Hal qui acquiesce en allant vérifier que de son côté, tout est OK.

 

Et ça n’a pas raté. Lorsque nous sommes allées voir le Caporal-chef pour montrer notre autorisation de sortie et partir, Vadik s’est fait botter le cul parce que les plies de sa chemise n’étaient évidemment pas aux normes imposées.

Depuis, ça fait dix minutes qu’on attend qu’il rectifie le tir, alors soit Morales a mis en boule sa chemise pour l’emmerde et il doit faire plus qu’un pli, soit Vadik est un autre enfoiré de première qui prend son temps histoire de nous emmerder.

 

— C’est moi qui lui botterais le cul si jamais on rate encore le bus, je déclare en faisant les cent pas devant le portail de l’entrée.

 

Je n’ai pas envie de me taper cinq bornes à pied après une journée à trimer, même si ce serait une ballade de santé. Parfois, il faut savoir être raisonnable et malin.

 

— Tu le connais, toujours à faire le clown quand il peut, le justifie Hal avec son accent du nord.

 

Je jette un coup d’œil au norvégien qui se met à rire.

 

— Bon OK, tu lui avais dit, mais tu sais à qui tu as affaire, renchérit le Norvégien.

 

— J’aurais dû l’emmerder à mon tour et lui imposer avec mon grade.

 

— T’es trop sympa avec lui, Tristan.

 

Je souris dans la pénombre, je ne l’étais pas vraiment lorsqu’on l’a trainé tout habillé sous la douche l’autre jour parce que cet enfoiré de guignol avait trouvé amusant de planquer les lacets des bottes de toute la section. On s’est pris une demi-heure de course en paquetage complet, ranger au pied sans lacets pendant que lui nous regarder faire. Je peux le dire, courir sans lacet s’avère être très compliqué.

La porte s’ouvre enfin sur un Vadik qui sourit d’un air amusé, sa tenue est impeccable et j’aurais bien envie de lui faire ravaler son sourire satisfait.

 

— Alors comme ça, on attend le plus beau, déclare Kosloff les bras écartés.

 

— Ferme ta gueule et dépêche-toi, je me contente de répondre de l’autre côté de la grille.

 

— Regardez comme Vial a besoin d’un verre, se moque-il.

 

Je lève les yeux au ciel en soupirant, ce mec ne changera jamais, mais comme le souligne souvent Chang, c’est ce qui fait son charme… comme lorsqu’il est capable de nous sortir la vanne la moins réussite de l’année en plein ciel, juste avant d’effectuer un saut, et qu’on a envie de tout faire, sauf d’entendre qui survit à un crash d’avion, le Russe bourré, l’Allemand drogué, ou le Français qui dort après avoir trop bouffé.

Vadik finit enfin par sortir, et ose nous lancer dans un accent russe très prononcé :

 

— Bon on y va ? Qu’on aille faire alimenter un peu plus le mythe sur l’incroyable charme du légionnaire, ce soir, je ne rentre pas avec vous !

 

— De quel charme tu parles avec ta gueule ? déclare Hal avec son accent nordique.

 

Les deux commencent à se chamailler tels des gamins, et j’en ris. Certaines choses n’ont pas changé en trois ans.

 

 

***

 

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Deux heures plus tard…

 

 

Je regarde cette fille et un truc étrange me gagne. Elle vient d’arriver dans le bar, telle une tornade rayonnante qu’on ne comprend pas. Son sourire est communicatif, on dirait qu’il a illuminé les gens autour d’elle. Cela fait deux bonnes heures que nous sommes ici, à plaisanter, boire et profiter d’une soirée tranquille loin du régiment. Tout comme bon légionnaire qui connait quelques heures de repos, il est de son devoir de respecter les trois B. Bagarre, boire et baiser.

Des premières constatations, Vadik est parti en chasse d’une jolie touriste blonde à qui il fait de grands signes. Hal est plus discret ce soir, et moi, je n’arrive pas à décoller mon regard de cette femme.

Elle possède un je ne sais quoi qui attise ma curiosité. C’est une magnifique brune aux cheveux noirs. Sa peau est bronzée, on dirait qu’elle rentre de vacances. Elle ne semble pas être le genre de femme à se soucier de ce que peuvent penser les gens d’elle. Je commence même à croire que son but ce soir est de se faire draguer par la multitude d’hommes présents dans la Tour. Elle est dans son monde, et visiblement, c’est une habituée des lieux puisque les barmans lui tapent la bise.

Je constate qu’elle a un magnifique sourire qui engendre le mien, ses yeux bleus sont sublimes. Ses épaules remuent en rythme avec la musique qui résonne.

Ouais, elle est ailleurs, et ça me plait.

 

— Oh Tristan, on te parle, bordel, râle Vadik.

 

Le Russe passe une main devant mes yeux, je sors de mes pensées en rejetant sa main, mais je ne détourne pas assez vite le regard de la belle brune, ce qui ne manque pas aux radars du Russe.

Vadik se penche, me coupant la vue d’une façon assez indiscrète pour voir ce qui m’occuper l’esprit.

 

— Plutôt… comment tu dis déjà en français ? lance le russe.

 

— Baisable, idiot, ou canon pour rester poli répondent Hal en riant.

 

Lors de mon engagement à la légion, j’ai rencontré Vadik et Hal à Aubagne[2]. Ils étaient dans la même groupe pour la sélection. Nous avons sympathisé, on devient rapidement amis avec des mecs qui partagent notre merde quand on en chie. Autant dire que pour rentrer à la Légion étrangère, il faut le vouloir, et avoir les couilles bien attachées en plus d’un courage d’acier.

On est devenu amis au fur et à mesure des semaines, on a été accepté ensemble lors de la sélection pour la formation où nous avons trimés surtout lors de la marche Képi Blanc. On était épuisés, mais putain de fiers d’y être.

À notre rencontre, aucun des deux ne parlait français. J’ai dû leur apprendre en quelques mois les bases pour communiquer et comprendre les ordres. Ça marche comme ça, le futur légionnaire francophone doit aider deux autres futurs légionnaires qui ne le sont pas. On forme un trinôme, et mieux vaut le faire correctement, car ça compte pour nos tests. 

En moyenne, un légionnaire doit connaitre cinq cents mots de français s’il veut être accepté. Vadik et Hal doivent connaitre cinq cents réglementaires et une centaine beaucoup moins politiquement correcte. Dont tous les adjectifs pour charmer une Française.

Depuis, on ne s’est plus quitté. On a essayé d’être l’élite de notre groupe de formation pour rentrer parmi les élites au sein de la Légion. C’était le 2éme REP[3] ou rien.

 

— Tu vas voir, ce soir, je me la tape, déclare avec assurance Vadik, elle semble coquine.

 

J’avais oublié qu’on devenait des bêtes en chaleur lorsqu’il s’agit d’une femme. On est loin d’être tous uni, c’est chacun pour sa peau. J’aurais dû être plus malin.

Vadik est ce qu’on appelle un tank, il est très imposant, et je sais de quoi je parle, je l’ai trainé plusieurs fois en exercice avec ses quarante kilos de matos, on ne peut pas dire que ce soit un poids plume. Il est très charismatique et l’accent russe doit plaire aux femmes, ils les emballent à chaque fois. À côté, le petit français, ça n’a rien d’exotique.

Vadik appelle fait signe au serveur juste devant nous, sort un billet qu’il lui tend.

 

— Offre de ma part une bière à la belle brune de l’autre côté.

 

Le petit jeune esquisse un sourire en acceptant. Il file vers le caisson où les bières sont maintenues au frais derrière le bar, la décapsule et la donne à la jeune femme en question. Elle semble étonnée, et regarde dans notre direction en souriant.

Ça y est, Vadik l’a hameçonné.

Il lui lance un clin d’œil alors que je lui souris. La pauvre, elle va vite se rendre compte du personnage qui la drague.

Vadik se tourne vers nous, Hal boit tranquillement sa bière, plus diverti d’être spectateur de ce combat de coqs que d’y participer.

 

— Comment on dit en français…

 

— Dis-lui qu’elle est une charmante petite chatte, les Françaises adorent qu’on les appelle par des surnoms d’animaux, l’informe Hal.

 

On se jette un regard en coin, notre ami nous croit sur parole. Il faut dire que la seule définition qu’on n’a pas donnée entièrement à Vadik pour éviter qu’il nous le répète sans cesse, c’est bien l’autre signification du terme « chatte » dans la langue française.

Hé oui, mon pote, tu vas vite te rendre compte que ce n’est pas seulement la femme du chat.

De loin, nous voyons la miss s’approchait à travers la foule. La bière en main, elle arrive à notre hauteur. J’en profite pour la dévisager de la tête au pied. Elle n’est pas très grande, mais elle n’en reste pas moins séduisante. Son corps aborde des formes plutôt généreuses à certains endroits stratégiques. Son débardeur moule sa poitrine à la perfection. Je remarque qu’elle est très peu maquillée. 

 

— Bonsoir, déclare la magnifique brune en s’arrêtant devant nous.

 

Vadik fait le beau en prenant son air de charmeur.

 

— Bonsoir Petite Chatte, on est très belle ce soir à ce que je vois.

 

Hal éclate de rire, je me mords les joues pour ne pas le suivre à mon tour devant le naturel et l’assurance de notre copain.

Si je me fie à son accent, la Corse le dévisage avec scepticisme. Je crois que Vadik vient d’entrer dans son top 10 des pires répliques de tentative de séduction.

 

— Heu… salut, lance la fille à l’intention du russe.

 

Le charme s’est rompu, mais Vadik ne semble pas l’avoir compris. Il lui offre un clin d’œil en se dressant fièrement.

 

— J’offre un autre verre ? propose-t-il en voyant qu’elle n’a pas touché à sa bière.

 

La belle brune s’approche de lui en arborant un sourire amusé.

 

— Non, j’étais venue te rendre ta bière en vérité.

 

Et elle lui fourre dans la main.

Aie, Vadik ne va pas se remettre facilement de ce vent.

Ce dernier la regarde surpris, il ne semble pas comprendre ce qui n’a pas marché.

C’est le petite chatte mon vieux.

 

— Mais j’aimerais bien que ton copain m’en offre une.

 

Je me fige en entendant ce rentre-dedans pour le moins plaisant. Ma curiosité se multiplie. Elle marque des points. Premièrement en recadrant mon pote, et deuxièmement en lui mettant un vent dont il nous en parlera encore d’ici la fête de Camerone[4].

Je retiens une chose cependant : on ne l’amadoue pas facilement.

 

— C’est moi qui offre, je déclare, ravi.

 

Je sors de ma poche un billet que je fourre dans la poche de pantalon de Vadik pour le rembourser de la bière. J’attrape cette dernière des mains de mon pote resté stoïque et la tends à la belle corse qui me remercie d’un signe de tête et d’un sourire.

Elle me tend son autre main en déclarant d’une voix chaleureuse :

 

— Ezra.

 

Ezra.

Je n’aurais pas cru qu’elle porte un prénom si masculin, mais ça va avec le reste. Unique et de caractère sont deux adjectifs qui semblent lui correspondre.

 

— Tristan, je réponds en serrant sa main.

 

Puis je montre d’un signe, mes deux comparses en les présentant également.

 

— Halvdan, qu’on appelle tous Hal, et Vadik, le comique au cœur brisé.

 

Ezra les salue tous les deux, ses joues sont légèrement rouges, et dans ses yeux, je note la malice et le rire qu’elle retient face à sa petite impression. Ce n’est pas tous les jours qu’on recadre un gros bras comme Vadik. Ce n’est pas tous les jours qu’on vient aborder des légionnaires de sorties seul et sans copine. D’habitude les filles viennent en bande. C’est dingue comme on fait tomber les petites culottes lorsqu’on porte l’uniforme.

 

— Enchanter messieurs. Vous êtes nouveaux ici ? Rares sont les légionnaires qui viennent jusqu’au bout du port pour simplement boire un verre, explique-t-elle d’une voix amusée.

 

— On est des habitués de Calvi, affirme Hal, mais on essaie de toujours bouger quand on sort.

 

Il faut dire que ces dernières semaines, on était plutôt très occupé avec la préparation à la rotation avec une autre section. On est sur le départ pour une prochaine OPEX et ça bouge durant cette période. On accorde très peu de droits de sortie aux légionnaires de craintes qu’ils désertent. À Calvi, on a la chance d’être sur une île, mis à part la nage, on n’a pas vraiment le choix comme moyen de se tirer sans être chopper.

Voyant la tête dépitée de Vadik, et les regards amusés que nous nous lançons avec la belle Ezra, Hal décide de lui changer les idées.

 

— Allez viens mec, t’as perdu, on va t’en trouver une autre.

 

Il l’entraine de l’autre côté du bar, nous laissant seuls. Ezra vient s’installer à la place de Vadik, elle pose sa bière sur le comptoir en me regardant intensément.

 

— Donc Tristan. C’est français et tu n’as pas d’accent, quel est le hic ? m’interroge-t-elle avec humour.

 

Je laisse échapper un soupir amusé.

 

— Il n’y en a pas.

 

— Alors qu’est-ce qu’un beau mec fait avec un Russe qui visiblement n’a pas l’air de comprendre ce que Petite Chatte signifie lorsqu’on le dit à une femme ?

 

Un rire me gagne en revoyant sa tête. Je sais que Vadik va nous en faire baver ses prochains jours, mais ça valait le coup.

 

— Le beau mec se venge, je réponds.

 

Ezra prend un air intrigué, elle s’approche de moi en me demandant dans un murmure :

 

— De quoi ?

 

— Le beau mec n’aime pas qu’on lui passe devant, je rétorque en la dévisageant.

 

Ses yeux bleus sont vraiment très beaux, on a dû souvent lui dire alors je m’abstiens.

 

— Dois-je comprendre que je suis la chose qu’il fallait convoiter en premier ? souffle-t-elle en rougissant.

 

Note à moi-même, c’est une femme remplie d’assurance, mais qui parvient tout de même à ressentir de la gêne.

Adorable.

 

— Peut-être, je poursuis l’air de rien.

 

Oui, je ne suis pas du genre à aimer qu’on me double. J’aime être le meilleur dans tous les domaines. Hal dit que je peux être prétentieux, et c’est peut-être le cas. Mais faire partie de l’élite, nous pousse à toujours être excellent dans chaque domaine.

Ezra s’accoude au bar en jouant avec sa bière.

 

— Donc, Tristan, tu es légionnaire, et visiblement grader si je me fie aux marques grises sur tes épaulettes.

 

Elle me montre d’un signe de la main les deux flèches grises qui représentent mon « grade ». Elle a l’œil.

 

— Je suis Caporal effectivement. Je ne suis pas encore officier ni même sous-officier.

 

Plus tard, je l’espère.

 

— Ne t’en fais pas, l’uniforme fait l’affaire pour celles qui n’y connaissent rien, plaisante-t-elle.

 

— Donc Ezra, c’est un prénom assez masculin pour une femme.

 

— Mes parents ont le sens de l’humour, je devais être un garçon à la base.

 

Elle se montre à son tour, d’un signe de la main en riant.

 

— Je te rassure, j’ai bien une chatte.

 

Un rire commun résonne dans le bar où une musique des plus célèbre est grattée sur une guitare.

 

— Qu’est-ce que tu fais dans la vie puisque tu as déjà deviné ce que je faisais ? je l’interroge, curieux d’en savoir un peu plus.

 

— Je suis photographe reporter pour des magazines dans le monde. Mais je bosse principalement pour ceux français. Je viens de rentrer de mois au Mexique. Sous mon super bronzage, on peut voir le reste des piqûres de moustiques.

 

Dois-je y voir une invitation ? Peut-être et ça me plairait de ne pas uniquement loucher sur ce sage décolleté.

 

— Voilà un point en commun, moi aussi il m’arrive de voyager, je lance l’air de rien.

 

Ezra se prend au jeu en voyant l’attitude détachée que nous avons vis-à-vis de ma condition. D’habitude, les femmes ne font que de me poser des questions. Principalement celle qui me demande si j’ai tué des gens, ou si je suis un hors la loi qui a tenté sa chance à la Légion pour se sauver la peau d’un gang italien.

 

— Le dernier pays visité ? m’interroge-t-elle.

 

— Le Tchad, c’est loin d’être paradisiaque.

 

Elle laisse son sourire disparaitre un peu en voyant mon regard un peu éteint.

Non ce n’était pas paradisiaque, c’est une certitude. On a passé quatre mois dans des conditions difficiles où notre boulot contre les insurgés était sans cesse entre couper par des émeutes au sein de la ville, des bombes et des attaques à main armée lors des marchés. On a vu beaucoup de sang…

Beaucoup.

La photographe me tire de mes pensées en me posant une seconde question.

 

— Le prochain ce sera en Chine et toi ?

 

— Je vais là où la Légion a besoin de moi.

 

Dans ses yeux, je vois l’amusement qu’ont les pacifistes qui sont contre la guerre et les armes. Beaucoup de personnes ont du mal à comprendre le dévouement des hommes qui s’engagent dans la Légion. Souvent, on nous traite de fous de vouloir-vivre tout ça. Mais ce n’est pas une conversation que je vais engager avec une fille que je ne reverrais sans doute jamais. On n’avoue pas au bout d’un quart d’heure après une bière, les motifs de notre engagement. On se contente de jouer de notre condition, de s’en servir pour charmer les filles. Mon but n’est pas de rencontrer la future madame Vial, c’est ma mère qui porte ce nom, et ça nous convient à tous.

Je bois quelques gorgés ma bière en la regardant boire à la sienne, avant qu’elle ne me demande en souriant toujours :

 

— Eh bien, Tristan, quelle technique de drague tu vas oser ?

 

Je dois avouer qu’elle est rentre-dedans comme jamais, en plus d’être franche, ce qui est de plus en plus rare chez la gent féminine.

 

— J’espérais que la vue de l’uniforme suffirait, j’avoue tout simplement.

 

Ezra fait la grimace, son air rempli désinvolture et de charisme me plait. Elle est simple comme femme, ça se comprend au premier regard.

 

— Après deux ou trois bières peut-être pour ma part, et si t’es encore là dans un moment, peut-être qu’on pourrait faire plus que simplement bavarder en faisant croire à l’autre qu’on est d’une grande courtoisie.

 

Je l’observe avec un léger scepticisme. Moi qui commencer à apprécier ce jeu de séduction rempli d’humour et de pic, voilà qu’elle abat la carte réalité.

 

— J’ai grandi ici, renchérit Ezra, j’ai fréquenté des filles plus âgées que moi, je sais comment ça marche. Pas d’attaches, que des coups d’un soir, un prénom en plus qu’on oubli sur son tableau de chasse de légionnaire.

 

— Vraiment ? j’ironise, l’air de rien.

 

— Non, ne me fait pas croire que tu es légionnaire et puceau, le mythe s’effondrerait.

 

J’éclate de rire en buvant ma bière. C’est un sacré numéro cette nana, je suis plutôt satisfait de l’avoir piqué à Vadik, il n’aurait pas su apprécier cet air frivole.

Je m’approche d’elle, et me penche vers son oreille. Elle sent l’air méditerranéen, un léger parfum de fleur.

 

— De ce côté-là, je peux te rassurer, le mythe est bien vrai, je murmure d’une voix rauque.

 

Ezra rougit de nouveau. Elle me jette un coup d’œil, ceux qui en disent plus qu’un discours ou que n’importe quelle phrase de séduction. L’atmosphère entre nous devient plus tendue. Je sens le rythme de mon cœur s’emballer, mais pas uniquement. Le courant passe entre nous, il passe plutôt bien si je me fie à la putain d’érection qui est en train de se former dans mon pantalon. J’aime ce jeu du chat et de la souris, mais je ne suis pas réputé pour mon self-control en dehors du camp.

 

— Qu’est-ce que tu fais dans les trois heures qui suivent ? me questionne Ezra dans un souffle.

 

— Pourquoi ?

 

Ezra termine d’un trait sa bière, je ne peux que souligner sa descente de mecs. En quelques secondes, elle termine sa bouteille qu’elle pose sur le bar. La marque du goulot est encore présente sur ses lèvres roses et bien dessinées. Une envie soudaine me gagne en imaginant le gout de sa bouche, mais Ezra me tire de mes pensées en posant une main froide sur la mienne, toujours avec ce sourire, cette fois-ci, un peu plus séducteur.

 

— Je reviens dans cinq minutes, ne bouge pas, j’ai un truc à régler.

 

Elle disparait vers la sortie du bar telle une tornade. Tellement vite que je n’ai pas l’occasion de regarder ses fesses dans ce short à la limite de l’indécent.

Face à moi, Vadik et Hal sont comme des gamins, il me lance des regards plus suggestifs, et font des signes avec leurs mains très explicatifs de leur état d’esprit de ce soir.

J’ai à peine le temps de terminer ma bouteille que la tornade réapparait, sourire aux lèvres, elle semble amusée de ce qu’il vient de se passer. Je me demande ce qu’elle a pu aller régler.

 

— J’étais d’anniversaire, ma meilleure amie fête ses vingt-trois ans, mais elle me pardonne, elle sait que ça fait des semaines que je n’ai pas eu une telle occasion.

 

Je la vois me tendre de la poche de son short en jean un trousseau de clés.

 

— T’as le permis ?

 

— Oui.

 

Elle m’envoie ses clés de voiture que je récupère au vol.

 

— Tu conduis, on va chez moi, la dernière fois que j’ai copiné sur la plage avec quelqu’un, j’en ai gardé de très mauvais souvenirs. Si tu vois ce que je veux dire.

 

Ezra me lance un clin d’œil complice, je vois très bien.

 

— T’es plutôt directe comme fille. Tu ramènes beaucoup d’inconnu chez toi ? je lance.

 

— Seulement les légionnaires. On raconte que vous avez un code d’honneur, je croise les doigts pour qu’il y ait dedans « on ne tue pas les femmes qu’on a fait jouir une partie de la nuit », sinon, ça va craindre pour moi. Mais ne t’en fais pas, tout le monde me connait ici et je doute que tu tenterais un truc. De plus ce n’est pas ce que vous voulez, vous les militaires ? Du simple et de l’efficace ?

 

OK, ça, c’est du cash. Ça me plait, vraiment.

 

— Sans doute, je réponds divertie de ce franc parlé qui commence à sérieusement me faire bander.

 

Alors oui c’est ce que nous voulons un temps, surtout dans mon cas. Ce n’est pas à vingt-cinq ans et à deux ans de la fin de son premier contrat qu’on peut entamer une histoire avec une femme.

 

— Alors, dis bonne soirée à tes copains qui rentreront à pied au camp, je te déposerais plus tard. Ça te tente ?

 

Oui.

 

— Ezra ? je l’arrête alors qu’elle commençait à gagner la sortie.

 

— Oui ?

 

J’attrape la photographe par le bras et l’attire contre moi. Son corps féminin heurte le mien, je n’hésite pas, mon visage s’approche du sien, je sens son souffle contre moi. L’instant d’après, nos lèvres se heurtent dans un baiser vif et brutal donnant un avant-gout de la tension qui règne entre nous. D’abord surprise, Ezra me rejoint. Sa main saisit mon col, et ses lèvres cherchent les miennes.

Bordel. Elle est le feu.

Je m’écarte avant que cela ne commence à devenir gênant. Mais je reste près d’elle pour voir cette lueur d’excitation brute dans son regard.

 

— J’embrasse d’abord mes coups d’un soir, je chuchote d’une voix rauque.

 

— Pour tester la marchandise ? souffle-t-elle.

 

— Pour faire plus gentleman.

 

Elle mord sa lèvre pour retenir un sourire.

 

— Pas besoin, j’ai suffisamment d’hommes galants autour de moi… mais c’était sympa. Le reste sera sympa ?

 

— Nous verrons.

 

Elle lève les yeux au ciel avec malice, et me fait signe de la suivre tout en saluant le patron. Nous gagnons la sortie, côte à côte sous les applaudissements de quatre personnes que je soupçonne entre sa bande d’amies.

Pour la première fois depuis que je suis à Calvi, c’est moi qui me fais emballer par une fille. Ezra est remplie d’assurance et de simplicité, et ça me plait, une femme qui ne veut pas vous mettre le grappin dessus pour que vous lui passiez la bague au doigt dès le lendemain. Quelque chose me dit que la soirée promet son lot de surprises… et d’étincelle avec une pareille énergumène.

 

 

AMHELIIE

 

 

[1] NDA : Dans la Légion étrangère, l’uniforme est très important. Les légionnaires sont soumis au soucis du détail, surtout dans leur tenue de sortie. Tout est impeccable, et on remarque qu’il y a des codes au niveau des plis du repassage des chemises. Sur la poitrine, les plies doivent avoir une distance exacte de 3,5cm. Sur les manches des épaules, la distance doit être de 5,3cm.

[2] - NDA : Aubagne est le commandement de la Légion étrangère. C’est l’un des centres de recrutement de la Légion.  Il ne commande, pour emploi, que le 1er régiment étranger, le 4e régiment étranger et le groupement du recrutement de la Légion étrangère. Les prérogatives s’étendent également dans la gestion des effectifs et administration du personnel, la protection et sécurité du personnel servant à titre étranger, la morale, le patrimoine et les traditions et l’action sociale.

[3] : LEXIQUE/Abréviation « REP » signifie Régiment Etrangers Parachutiste.

[4] NDA : La bataille de Camerone est un combat qui opposa une compagnie de la Légion étrangère aux troupes mexicaines le 30 avril 1863 lors de l'expédition française au Mexique. Camerone est célébré chaque année comme un haut fait de la Légion étrangère, le 30 avril, dans toutes ses unités.