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Vampires et Rock Stars & Co

  • Jäger, Chapitre 21

     

     

     

     

    Océan Atlantique,

    Novembre 1965

     

     

    Je respire le grand air marin loin de l’agitation de fin d’après-midi. Les gens se préparent à aller diner dans la cantine du bateau, moi je cherche le calme et la solitude. Fumer m’éloigne de la cabine et de Primo qui grogne à chaque fois qu’il doit en sortir travesti en femme. Ça me fait marrer de le voir

    S’il savait ce que j’ai dû faire au cours de mes quinze ans chez Jägerdunkle. Me travestir en femme aurait été le cadet de mes soucis. Par chance, et grâce à mon incroyable bonté, je le laisse sortir en tenu d’hommes de temps en temps.

    Nous arrivons dans moins d’une semaine à New York. Nous n’avons eu que très peu de contact avec l’extérieur, seuls deux télégrammes de la part de Klaus nous informant que tout était prêt pour notre arrivé dans la ville qui ne dort jamais.

    Je suis déjà allé aux Etats-Unis il y a six ans pour une autre affaire. On m’avait mis sur le coup pour identifier des objets nazis lors d’une vente aux enchères privées. J’avais mis la main sur deux petits enfoirés qui s’amusaient à vendre des objets interdits ou appartenant à des familles exterminées.

    Du souvenir de la côte est, je n’en garde pas tellement, à l’époque, tout comme maintenant, je ne prêtais pas attention aux futilités de ce qui m’entourait. Une ville était une ville, qu’il s’agisse de New York, Washington ou une autre. Mais ce don je me souviens, c’est que l’Amérique est très différente de notre Europe.

    Je la trouve plus moderne, plus avancée. Elle souffre moins de ce passé qui nous hante tous, en France ou en Allemagne. Je ne sais pas où va nous mener ce road trip, mais plus je bosse à ce sujet, plus je commence à croire que nous allons finir dans un pays d’Amérique latine.

    Je fouille dans la poche de mon jean pour en sortir mon paquet de clopes entamé. J’en retire une que j’allume avec mon zippo en me tournant du vent. Je suis toujours sur les nerfs, surtout avec ce huit clos qui durent avec Primo. Nous aurions dû prendre l’avion, mais prendre l’avion c’est risqué et très contrôlé. La patience est de mise.

    Des rires d’enfants me tirent de mes pensées. Je me tourne pour voir un marin avec son fils accroupi en train de jouer avec des toupies. Ils rient ensemble, le père passe une main affectueuse dans les cheveux bruns de son fils.

    Je ferme les yeux alors qu’un souvenir douloureux revient me hanter. Moi aussi j’ai connu ça… il y a bien longtemps, dans d’autres circonstances moins glorieuses.

     

     

    ***

     

    Natzwiller, Allemagne[1].

    Septembre 1941

     

     

    Je suis impressionné par l’immense grille de l’entrée. Il fait gris et plutôt frais aujourd’hui. Maman m’a autorisé à accompagner Papa. Nous venons d’arriver de Berlin, c’est ici qu’ils vont travailler maintenant. Papa a été promu puisqu’il a reçu les félicitations de ses supérieurs pour son commandement à Brandebourg. Ses chefs voulaient un homme capable de diriger les choses ici, dans ce que Papa appelle les camps, mais qui ressemble plutôt à une prison. En chemin, Papa m’a dit qu’ils étaient en train de construire le camp pour accueillir des gens. De vilaines personnes. Je me demande qu’est-ce qu’elles ont pu faire pour être ici. On ne va pas en prison pour rien.

    À notre arrivé, nous avons croisé trois gardes promenant des chiens, ils ont salué Papa avec ce signe qu’on voit de plus en plus faire. Papa a fait de même. Il est respecté, c’est un grand soldat qui dirigent des petits soldats. Il a plein de médailles sur sa veste. Il ne me laisse jamais jouer avec, c’est du sérieux.

    Papa m’a fait promettre que nous n’en aurions pas pour longtemps, mais que je devais être sage et ne pas poser de questions.

    On a pénétré dans le camp, j’ai vu des fils barbelés un peu de partout. Ça ne semble pas rigoler ici. Il y a plein de messieurs en tenue militaire avec des armes qui crient sur des gens en pyjama. Ils semblent fatiguer ces pauvres gens. Ce sont eux les méchants ? D’après Papa et d’après ce que me disait mon Maitre, il n’y a que les personnes ayant faire

    Ils ne semblent pas méchants pourtant.

    Je n’ai rien dit, j’ai suivi Papa. Quelqu’un nous attendait sur l’esplanade face à l’entrée. Un homme, grand, blond aux yeux clairs qui fumaient. Je crois que Papa le connait, ils se sont salués comme je saluais mes copains à l’école en Allemagne. Ils ont parlé en Français et un peu en Allemand. Je n’ai pas tout compris, mais je pense qu’ils vont travailler ensemble. J’ai dit un bonjour timide lorsqu’on m’a prêté attention. Depuis, je regarde ce qui m’entoure avec curiosité et crainte. Je suis mal à l’aise ici.

    Les quelques rares personnes qui croisent notre route se mettent à courir en tournant la tête. Au loin, en bas de la colline, il y a des petites maisons en construction, des gens qui montent et descendent le chemin terreux avec des brouettes pleines. C’est bizarre.

    Un homme passe devant nous alors que Papa discute avec l’officier. Je remarque qu’il a un triangle rouge sur son torse, ce qui est étrange.

    Je secoue la manche de mon père pour attirer son attention.

     

    — Pourquoi le monsieur porte un triangle rouge ?[2]

     

    Mon père me jette un regard en coin correcteur. Il n’aime pas quand je pose des questions sur son travail. Une fois, je l’ai surpris discutant avec Maman, il lui disait que la curiosité pouvait être dangereuse pour mon âge, et que je n’avais pas besoin de tout savoir. Si j’ai réussi à l’accompagner aujourd’hui, c’est parce qu’il devait à tout prix passer sur son lieu de travail et que Maman avait promis une journée seule avec ma sœur.

     

    Markus, me corrige-t-il, assez de questions.

     

    Je m’apprête à baisser les yeux pour clore la conversation, je n’ai pas envie de me faire disputer. Je n’aime pas quand Papa cri.

    Je suis surpris d’entendre l’autre officier dont je n’ai pas retenu le nom m’adresser la parole.

     

    — Non, Siegmund, ton fils est curieux, il pose les bonnes questions. C’est bien ! Les enfants sont notre avenir, autant qu’il sache tout de suite de quoi il en est.

     

    L’officier retire sa casquette vert kaki en se mettant à genoux face à moi pour être à ma hauteur. Je croise son regard bleu, des frissons naissent le long de ma colonne vertébrale, il dégage quelque chose d’inquiétant qui me serre le ventre. Son sourire n’est pas gentil comme celui de Papa, quand ce dernier sourit, ce qui est de plus en plus rare, tout comme Maman qui ne rit plus vraiment.

     

    — Tu es curieux Markus ?

     

    J’acquiesce sans oser dire un mot. Je suis habitué depuis toujours à voir ces hommes vêtus de l’uniforme de l’armée allemande avec plein de babioles, de médailles. Généralement, ils sont gentils avec moi, mais souvent ils discutent de sujets pas vraiment drôles et donc je ne comprends pas toujours. Ils parlent de gens qu’ils doivent déplacer hors de l’Allemagne, ils parlent de problèmes pour le pays, de Guerre, mais ils rient souvent aussi.

    Je reste près de mon père alors que le Capitaine Kauffmann – son nom vient de me revenir – me demande :

     

    — On ne t’a pas appris à l’école ce que tout ceci voulait dire ?

     

    Je secoue la tête.

     

    — Non, j’avais une préceptrice quand nous étions dans la maison près de Berlin, j’explique.

     

    Mademoiselle Bettina Reiter. Une gentille fille qui était supervisée par Monsieur Grese, un homme pas commode.

     

    — Viens avec moi, mon garçon. Je vais te montrer quelque chose.

     

    On entre dans une maison où il y a des officiers un peu de partout. Certains jouent aux cartes, d’autres parlent et s’échangent des papiers. Il y a beaucoup de fumée, ce qui me fait tousser. Mon père me presse pour que je suive le pas.

    On dirait un accueil comme à l’hôtel. Près d’un bureau dans le couloir, il y a une énorme affiche avec des dessins et des légendes. On s’arrête juste devant.

     

    — Qu’est-ce que c’est ? me demande le Capitaine Kauffmann en pointant du doigt, l’étoile jaune.

     

    — C’est l’étoile que tous les juifs doivent porter, je déclare d’une voix à peine audible.

     

    L’officier acquiesce en souriant, il me montre le triangle rouge en m’expliquant :

     

    — Ici, comme dans tous les autres camps, nous avons créé un système qui nous permet d’identifier en un coup d’œil, à quel type de prisonnier nous avons affaire. Les hommes portant un triangle rouge sont des prisonniers politiques, des hommes qui sont contre le régime d’Hitler, notre chef, tu comprends ?

     

    J’acquiesce.

     

    — Et les autres ? j’ose demander en montrant le restant du tableau.

     

    — Le triangle noir est pour les asociaux, tel que les Tsiganes[3], les vagabonds, les alcooliques ou les prostituées. Il n’y a que des hommes ici. Le triangle vert désigne les criminels, le bleu est pour les apatrides, ce sont des gens qui n’ont pas de nationalité. Toi tu es allemand, mais ces gens-là, ne sont plus rien. Le violet est pour les témoins de Jéhovah. Le noir est pour les prisonniers formés au travail et le triangle rose est pour les hommes homosexuels. Ceux qui portent deux NN[4] dans le dos sont de méchants messieurs qui ne sont pas d’accord avec nous. Ils sont dangereux. Voilà mon bonhomme, tu sais tout maintenant.  

     

    Il passe une main dans mes cheveux pour les ébouriffer. Je reste devant cet immense tableau écrit en allemand à regarder les signes pendant que Papa fait le tour des lieux. Lorsque les deux hommes reviennent, mon père pose une main affectueuse sur mon épaule pour me dire que nous y allons.

     

    — Mais pourquoi ont les enferme ici ? je continue de demander.

     

    Je ne comprends pas ce qu’ils ont fait de mal. Pourquoi on enferme des gens

     

    — Parce qu’ils ont fait des choses mal, Markus, on en a déjà parlé, se renfrogne mon père.

     

    Mal comment ? Comme lorsqu’on vole une bille à un copain ? Ou le chocolat de sa sœur ?

     

    Et eux, pourquoi ils ont des croix rouges dans le dos ? je demande en fixant ces hommes en pyjama qui semblent très fatigués lorsqu’on sort de la maison.

     

    L’officier se met à rire en sortant une cigarette. Je sens les regards de Papa sur moi, je crois que dans la voiture, je vais me faire corriger.

     

    — Ils ont des cibles et des croix dans le dos pour attirer l’attention des soldats allemands du camp. Surtout ceux dans les miradors. Ils s’entrainent parfois au tir, c’est plus compliqué de tirer sur une cible mouvante, n’est-ce pas Siegmund ?

     

    Mon père acquiesce en gardant cette stature calme et imposante. Ils tirent sur des gens ? Je suis sans voix. Je reste silencieux alors que le Capitaine Kauffmann explique à Papa comment ça se passe ici. De ce que je comprends, le camp est en construction et ils doivent faire l’aménagement des routes alentour également, tout en exploitant la carrière.

    Je n’écoute pas vraiment, je joue avec une pierre en attendant que Papa termine. Il dit qu’il est content d’être ici, près de la France, que se sera bien pour ma petite sœur Alena et moi.

    Je ne suis pas tellement de cet avis, l’Allemagne me manque déjà. J’aimais la grande maison en province à Brandebourg. Papa était occupé avec la supervision de l’hôpital où Maman travaillait là-bas. Il y avait des gens bizarres dans ces lieux, et jamais on ne les revoyait. Maman me disait le soir en venant nous embrasser qu’ils essayaient de les soigner. Maman est infirmière. Elle m’a dit aussi que j’allais être obligé d’apprendre le français et l’anglais si je voulais que mon père soit fier de moi. Je n’ai pas envie d’apprendre autre chose.

     

    — Markus, viens on va y aller maintenant.

     

    Je jette un regard mauvais à Papa, je pensais que son travail serait plus chouette. Qu’il allait conduire des chars et faire la guerre comme dans les histoires. De ce que j’ai compris, il va rester avec des méchants.

     

    — Il boude depuis son arrivée ici, confie mon père à son ami.

     

    — Et pourquoi boudes -tu jeune homme ? renchérit le Capitaine Kauffmann.

     

    — Je n’ai pas d’amis ici, je souffle en envoyant un coup de pied dans une pierre.

     

    Ma réflexion semble l’amuser.

     

    — Je te présenterais à mon fils, Lothar, il a ton âge. Il sera ravi de ton arrivée.

     

    Je fixe le Capitaine, je ne savais pas qu’il avait un garçon, j’espère qu’il aura mon âge, j’ai huit ans, ceux qui sont plus vieux sont rarement gentils avec moi.

    Mes yeux s’écarquillent quand je vois ce qu’il y a derrière. Ma réaction alerte mon père et le Capitaine qui se tournent à leur tour pour voir ce qui me fige comme ça.

     

    — Ah c’est ici qu’on pend ceux qui sont désobéissants, explique Kauffmann en tirant sur sa cigarette.

     

    Mon regard reste figé sur la potence où pend une corde épaisse.

    Je sens mon cœur se serrer et la peur me broyait l’estomac. Les lieux me font peur avec ce ciel gris et les hurlements autour de nous. L’aboiement des chiens ne fait que rajouter à l’atmosphère tendue.

    Je crois que Maman avait raison, je n’aurais pas dû venir ici.

    Je sors de ma stupeur pour aller rejoindre mon père et me cacher derrière lui.

     

    — Comme mon fils, ils veulent faire les grands, mais ils restent encore petits, se moque l’officier en écrasant sa cigarette avec sa botte.

     

    Je reste accrocher à l’uniforme vert de mon père en tremblant. Des hommes en pyjama rayé sont partout autour de nous.

    Plus tard j’apprendrais l’horreur de ce qu’on leur faisait, à eux, aux autres. Plus tard, j’écouterais des gens révélaient des atrocités commises ici et ailleurs.

    Mon regard se tourne vers l’officier SS qui montre à mon père d’un signe de la main des miradors. Je crois comprendre qu’il lui raconte une anecdote avec un homme qu’il aurait balancé de l’autre côté de la limite. Ils parlent français pour que je ne comprenne pas. Mais cela semble important.

    Je regarde cet homme et un sentiment d’inquiétude me gagne. Il fait peur… il est terrifiant, comme d’autres collègues de Papa, ceux qui venaient manger le soir à la maison de Brandebourg. Plus tard je connaitrais ce que cet homme serait capable de faire… tout comme j’apprendrais les actes odieux commis par mon père.

     

     

    ***

     

    Océan Atlantique,

    Novembre 1965

     

     

    Je sors de mes pensées en sentant la cendre de ma cigarette tomber sur ma main. Je tressaillis en soufflant dessus avant qu’une brûlure ne se créer.

    Je regarde l’horizon lointaine, où il n’y a pas la moindre trace de terre. Seulement l’eau profonde et calme.

    Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine alors que je reprends mes esprits, cela faisait longtemps que je n’avais pas pensé à ma rencontre avec le Capitaine SS Kauffmann.

    Voilà ce que je suis.

    Voilà ce qui me hante, un passé douloureux qui est gravé dans ma mémoire d’enfant.

    C’est ce passé qui a forgé l’être solitaire et froid que je suis devenu. C’est dans l’horreur commise par les autres, où on m’a baigné dedans que je me suis construit. Le plus douloureux

    C’est le après. Après la guerre quand tous les secrets ont été révélés, lorsque mon grand-père maternel hurlait sur ma mère les horreurs commises par mon paternel. Et avant ça, il y a eu les procès, les articles de journaux, les chuchotements à l’épicerie.

    Comment oublier… je ne peux pas. J’ai beau changer de noms, changer de ville, ne jamais rester au même endroit comme pour fuir la réalité. Les faits sont là. Je ne suis pas Markus Kord… je suis Markus Müller, fils du nazi tristement célèbre Siegmund Müller[5], Capitaine ayant participer à la création du camp de concentration de Natzweiler-Struthof sous le commandement de l’infâme Kramer. J’ai hérité d’un poison maudit. Nous sommes l’héritage de la folie d’un homme. La génération qu’on a essayé de modeler selon des règles et un dictat.

    Nous sommes tous liés à ce passé funeste, par un père, par un frère, par un mari, Max, Raff, Klaus, et moi…

    On a besoin de nous pour que justice soit faite quand cette dernière n’est pas capable de retrouver ces êtres. On a besoin de nous, parce que l’organisation et le Mossad savent qu’on a cette soif de rédemption.

    Parce qu’au fond, même si je passe ma vie à traquer ceux qui n’ont pas encore payé, cela ne rachètera pas la dette de mon père que j’ai envers l’humanité.

    Je porte le fardeau de ces crimes père sur les épaules, je porte son nom comme une tare indélébile. Il n’y a rien de bien d’être le descendant de toute cette horreur, on apprend juste à faire avec en espérant que mes actes, réparent comme ils le peuvent, ceux qu’ils ont causés. Mais rien ne fera disparaitre ces plaies-là, elles auront beau cicatriser avec le temps, la honte est quelque chose de résistant.

    Lorsque je regarde Primo, je n’arrive pas à m’enlever l’idée d’en vouloir encore plus. J’ai aimé ça, j’ai aimé ce qu’il m’a fait dans cette chambre d’hôtel à l’abri des regards et tellement loin de la réalité. Je n’ai jamais connu ça, cette forme de tendresse mêlée à ce que certains pourraient

    Je souffle en jetant mon mégot dans la mer. Ce que j’ai vu dans ces yeux me terrifie. Il ne peut pas ressentir ça. Je me dégoutte d’être moi-même, mais je me dégoutte encore de le laisser faire en sachant ce que je cherche tant à lui cacher.

    Il est un survivant de l’horreur quand je suis le descendant de cette horreur.

    Nous ne sommes pas viables ensemble su j’étais du genre à me laisser à l’attachement auprès d’une personne.

    Mais je ne m’en laisse pas le droit.

    Je vais devoir disparaitre avec eux. Quand tout ceci sera terminé, pour son bien, pour ne pas briser cet homme qui a tant souffert déjà. Tomber amoureux d’un mec qui est ce que je suis, c’est trop… c’est impossible.

    On n’est pas responsable des actes de nos parents, mais on est responsable de ce qu’on a hérité, malgré tout…

    Je devrais m’en aller de sa vie, aussi vite que je suis apparu, sans laisser de traces comme toujours.

    Je n’existe plus aux yeux du monde de tout façon. Je suis une ombre, ma place est dans l’obscurité et certainement pas à ces côtés.

    Et moi… je ne dois pas écouter ce battement irrégulier dans ma poitrine lorsque je croise son regard. Par respect pour lui et pour son passé, je n’aurais pas dû… mais j’ai lamentablement échoué. Comme lorsque les choses deviennent trop personnelles.

    Si mon père a payé pour ces crimes. Kauffmann non. Et il doit payer, pour eux tous, pour ce qu’il a fait… et ce qu’il m’a fait.

     

     

    ***

     

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    Lorsque je rentre dans notre cabine, le soleil est couché depuis une bonne heure, j’ai décidé de ne pas me rendre au mess. Je n’aime pas la foule et sur ce bateau, on manque d’espace et de coin tranquille. J’ai hâte de toucher la terme ferme pour oublier qu’en mer, la seule échappatoire au désir est la fuite en sautant par-dessus bord. Une fuite qui équivaut à la mort.

    J’ai terminé mon paquet de clopes, les souvenirs pleins la tête de la période où je suis arrivé en Alsace pour commencer ma nouvelle vie. Ma mère ayant quitté le programme financé par le IIIème Reich, elle se retrouvait en femme au foyer à attendre mon père. Je n’ai pas aimé cette période de ma vie, je ne me rendais pas compte de tout avec mes yeux d’enfant, mais m, on âme, elle, sentait bien que quelque chose n’était pas normal face à tout ça.

    Les gens nous détestaient autant que je nous déteste maintenant, je n’avais pas d’amis, si ce n’était Lothar, le fils de Kauffmann. Lothar que je n’ai jamais revu après la fin de la guerre, Lothar qui ne comprenait pas non plus. Lothar qui n’était qu’un gamin, mais qui malgré tout ça, a dû être autant imprégner que moi de cette idéologie meurtrière au quotidien. Vivre en France, dans le petit village de Natzwiller m’a permis d’échapper au véritable embrigadement. À dix ans, je ne suis jamais rentré chez la Deutsches Jungvolk pour « parfaire » mon éducation.

    C’est sans doute ça qui m’a sauvé de la folie.  

    Au lieu de ça, mes parents compensaient avec la tristement célèbre revue Der Pimpf, j’ai lu et vu des choses qu’un gamin n’est pas censé voir et lire.

    Ce qui me sort de mes pensées en fermant la porte, c’est le bruit du remue-ménage dans la petite cabine. Je me tourne pour découvrir Primo en pleine investigation dans mes dossiers – ceux que je ne montre jamais, donc celui qui parle de Kauffmann – je sais qu’il le cherche. Alors quand je ne suis pas là, le flic joue les chasseurs d’infos… intéressants.

    Je m’arrête, et m’appuie contre la chambranle de la porte en me raclant la gorge pendant que l’autre s’active.

     

    — T’as besoin d’aide ? je lâche avec sarcasme.

     

    Primo sursaute comme un gamin prit sur le vif. Il se tourne, papiers en main. J’examine son bordel. J’espère pour lui qu’il ne m’a pas tout mélangé sinon, je le massacre.

    Le flic n’essaie même pas de cacher son crime. Il m’affronte du regard, l’air contrarié.

    Comme je le comprends, l’ambiance est tellement merdique entre nous depuis qu’on a couché ensemble, je ne fais rien pour l’arranger. Je crois que je ne vais pas tarder à atteindre sa limite de patience. Car de la patience, il en a tellement eu.

     

    — Que veux-tu, tu ne parles pas, alors j’essaie de faire comme je peux, déclare le flic sur un ton condescendent.

     

    Il se rebelle.

     

    — Qu’est-ce que tu veux savoir ? je demande, amusé.

     

    Ça va peut-être devenir intéressant… ou dangereux. Les fois où on a terminé l’un contre l’autre, c’était dans une situation de conflit similaire.

    Calme le jeu Markus, me murmure une petite voix.

    J’inspecte la chambre en bordel et montre d’un signe de tête ma valise ouverte.

     

    — Fouiller ma valise ne t’aidera pas à trouver un truc sur l’enquête, tout est dans la valise à papiers.

     

    Sauf le dossier de Kauffmann contenant des infos trop périlleuses pour mon secret.

    Je croise le regard rempli de défie de Primo. Et je comprends soudainement. C’est pire que ce que je pensais.

     

    — A moins que tu ne cherchais pas quelque chose sur l’enquête.

     

    Mais sur moi.

    Après plusieurs mois ensemble, c’est maintenant qu’il met les bouchers doubles pour trouver un indice me concernant. La proximité et le lieu sont deux facteurs idéaux, je dois le reconnaitre, mais Dieu, comme c’est traitre… et malin.

     

    — J’imagine que je suis grillé ? reconnait Primo.

     

    — Oui t’es grillé. Qu’est-ce que tu cherchais, Primo, exactement ? je l’interroge avec méfiance.

     

    Il s’assoit sur le lit en soupirant. J’entre dans la cabine, l’avantage d’être sur un gros bateau cargo, c’est que ça ne remue pas autant que dans le train.

    Je pars m’asseoir sur la petite table qui sert de bureau en dévisageant le flic. Il semble fatigué.

    Primo me jette un coup d’œil en avouant :

     

    — En vérité ? Tout et rien. Je voulais savoir si tu avais eu la maladresse de laisser trainer quelque chose sur toi dans tes affaires. Je dois avouer que t’es encore plus taré que je ne l’aurais cru. Ta valise est aussi stérile sentimentalement qu’une morgue.

     

    Un rire m’échappe.

     

    — Il n’y a pas de place pour le sentimentalisme, je rétorque avec toujours cette ironie.

     

    C’est tellement plus simple comme ça d’ailleurs.

     

    — Tu n’as même pas une photo perso, Markus, me reproche-t-il.

     

    Je me crispe, en quoi c’est mal ?

    Je jure intérieurement, finalement je préférais quand on ne se parlait pas.

     

    — Ah parce que tu en as une avec toi, peut-être ? je lâche tout de même.

     

    — Oui.

     

    Primo se redresse légèrement pour sortir de la poche arrière de son jean une photo qu’il me tend. Je ne savais pas qu’il avait ça avec lui, à vrai dire, je n’ai jamais cherché à fouiller sa valise ou quoi que ce soit d’autre, j’ai déjà criblé sa vie grâce aux organisations. Je connais les grandes lignes de son existence, et je me complais dans mon habitude, de ne pas vouloir connaitre les détails de la vie de quelqu’un.

    Ce sont les détails qui comptent Markus, toujours les détails.

    C’est ce que m’avait dit mon père un jour, lorsque je lui ai posé la question sur le pourquoi ont chassé les juifs, et comment ils faisaient, lui et l’armée pour ne pas se tromper. Il m’avait confié qu’on devinait qu’un homme mentait ou pas, sur sa personnalité et sur les détails de son existence.

     

    — C’est ma sœur et son mari, et… ma mère adoptive, m’explique Primo.

     

    Je regarde les visages. Sa sœur est une très belle femme. La photo semble datée d’un peu, mais elle est superbe, même moi je le reconnais. Ils ont l’air heureux sur ce cliché, lui et sa famille.

    Des questions me viennent à l’esprit, mais je les chasse.

    Je ne veux pas connaitre les détails. Parce que sinon, nous allons nous enfoncer dans un cercle vicieux. Un cercle dangereux. Je veux qu’il reste un inconnu. Je l’ai déjà laissé entrer dans ma traque, je ne supporterais pas de le laisser entrer dans ma vie. C’est plus simple d’oublier un inconnu que d’oublier un homme avec qui on partage.

    Qu’il sera difficile de t’effacer de ma tête, le flic, si tu savais. Aide-moi à rendre la chose moins complexe.

    Et sans réfléchir, lorsque je lui retends le cliché, je déclare :

     

    — J’ai une sœur moi aussi.

     

    — Tu as une sœur, répète Primo.

     

    Alena. Elle me ressemble physiquement. Blonde, minces, magnifiques yeux clairs, un sourire ravageur et une légèreté dans le regard que je n’ai plus.

    Je ne la vois pas beaucoup. Je ne l’appelle pas souvent. Je la fuis, elle et notre passé commun. Ça la désole et d’un côté, ça doit me désoler aussi sans doute, si je m’écoutais.

     

    — Elle sait ce que tu fais ? poursuit Primo.

     

    Au ton de sa voix, je sens qu’il sait qu’il est en terrain miné. J’hésite à répondre avant de me dire que lâcher cette info n’est pas capital.

     

    — En quelque sorte, mais on ne s’entend pas très bien pour parler de ça, je réponds vaguement.

     

    Et même si on s’entendait bien, je ne lui parlerais pas de tout ça. C’est mon fardeau, mon existence.

     

    — Qui est-ce que tu laisses t’approcher suffisamment de près, Markus, pour qu’on tente de te connaitre et de t’apprécier ? lâche Primo sans douceur.

     

    Un point pour toi, le flic.

    Je reste assis sur le bureau à l’observer. J’aimerais lui dire « personne, parce que je n’ai pas vraiment de places pour tout ça. Pour quelqu’un, pour des amis, pour ma famille. Je vis une existence de solitaire qui commet des actes, pas toujours respectables et compréhensibles pour le commun des mortels. Je vis dans le passé, quand eux veulent vivre dans l’avenir. ». Mais je ne dis rien de tout ça. Je me contente de tirer la chaise pour m’installer pour confortablement en priant pour que la conversation meure d’elle-même.

     

    — Markus ? renchérit Primo.

     

    Je ferme les yeux en inspirant.

     

    — Quoi ?

     

    — C’est ça, avoir un coéquipier, ce n’est pas seulement parler du travail, mais du reste. De ce qu’on peut dire, du moins.

     

    — Il n’y a pas grand-chose que je puisse te dire, Primo, je déclare d’une voix tremblante.

     

    Je me tourne. Ses yeux croisent les miens. Mon cœur se met à battre plus rapidement. Je sens la tension naitre dans la petite cabine, comme lorsque nous nous apprêtons à déraper.

    Pas de ça ici, pas après dix jours à tenir bon. À résister, à lui résister alors que l’envie est tellement présente.

     

    — Je le sais, m’avoue Primo sans quitter mon regard. Mais je sais aussi qu’il y a des choses que tu pourrais dire, mais que tu te forces à garder pour toi. La raison je l’ignore, peut-être qu’un jour je saurais, peut-être que non. Peut-être que je le devine déjà, peut-être pas.

     

    Je déglutis avec difficulté alors que l’organe dans ma poitrine s’emballe. Primo a appris à lire entre les lignes des gens, à deviner ce que les suspects ne pouvaient pas dire. Il est plus malin et intelligent que je ne le saurais jamais. Il a sans doute réussi à me comprendre quand moi, je patauge encore dans mon propre merdier. C’est ce que je semble comprendre en maintenant son regard. Il me dit « Markus, je sais des choses ». Mais quoi ? Telle est la question.

     

    — Peut-être que tu sais déjà, je confirme.

     

    Et j’espère que certaines choses, tu ne le devineras pas Primo. Dieu comme je l’espère.

    Parce que ça te tuerait de savoir que tu baises avec un fils de nazi, avec un gosse qui a failli devenir comme son père. Primo ne mérite pas de tomber amoureux de quelqu’un qui a grandi dans l’idéologie qui a failli le tuer. Je ne mérite pas ce que cet homme, serait capable de donner à n’importe qui, qu’il choisirait, et je le sais. Mon existence est vouée à la justice, certainement pas à tomber amoureux d’un homme qui mériterait dix fois plus que ce que j’ai à lui donner. Si donner, j’en serais capable. Lui et moi, c’est voué à l’échec, et je me demande, quand est-ce que notre raison le comprendra.

     

     

    [1] NDA : Natzwiller est une ville d’Alsace (Département de France), mais en 1943, l’Alsace était Allemande.

    [2] NDA : les phrases en gras sont dites en Allemand dans l’histoire.

    [3] NDA : Dans certains camps, les Tsiganes portaient le triangle marron.

    [4] NDA : « Nacht und Nebel » en Allemand. « Nuit et Brouillard » en Français. Ce sont des personnes représentant « un danger pour la sécurité de l'armée allemande » (saboteurs, résistants, opposants ou réfractaires à la politique ou aux méthodes du Troisième Reich) et à terme, de les faire disparaître dans un secret absolu. Les premiers prisonniers NN sont arrivés au Struthof à partir de 1943.

    [5] NDA : personnage fictif, n’ayant pas existé, tout comme les faits qui lui sont reprochés dans le récit.

  • Free Fallin' #2 - Chapitre 10 - Jay


     

     

    6 ans plus tôt,

    Prison de Holman, Hatmore, Alabama

     

     

    Jessa est venue. Je crois qu’en la voyant j’ai réalisé la réalité. Elle était à quelques centimètres de moi, je sentais son parfum et je ne pouvais pas la toucher. Elle m’a vu enchainé comme un animal et ses yeux ont retenues les larmes qu’elle doit verser seule à la maison, sans moi, à cause de moi. Je me déteste. Je l’ai écouté parler, j’ai regardé sa bouche trembler en déversant des mots que je n’aurais jamais cru entendre de sa part. Ces paroles qu’on échange avec un prisonnier, qui parle d’avocats, d’appel, de droits, d’espoir, de parloir et de vie carcérale. La voir c’est ce que j’ai vécu de meilleur ces derniers temps et c’est en même temps ce qu’il y a de pire. C’est ce que je n’aurais plus, mais c’est la dernière chose qui me permet de rester humain.

     

    Ici, je suis un animal, un numéro parmi d’autres, de la barbaque en attente d’abattoir et rien d’autre. On m’enchaine, on me prive de tout mouvement et de droit élémentaire. Je ne suis rien dans cet univers et pire que tout, je suis seul. Je sombre petit à petit dans une torpeur d’où j’ai peur de ne pas revenir. Etre constamment seul avec soi-même et rien d’autre me tue. Je pensais que le pire était l’enfermement, ce n’est rien face à la solitude. Se pencher sur soi des heures durant, vivre seule avec moi-même je ne le supporte plus. Je deviens fou à me refaire le film de cette nuit qui a changé trop de vies, de revoir mes erreurs, de compter les possibilités qui auraient pu changer les choses. J’explose avec mon âme, je la déterre et la retourne dans tous le sens pour la contempler, mais ce que je vois me fait peur. Je ne suis plus Jay, je ne suis plus un homme, seulement le matricule J87490.

     

    Je repense sans cesse à quand j’étais libre, à toutes ces choses que je pensais acquises, normal, comme l’air qu’on respire. Aujourd’hui que je ne les ai plus, je comprends que tout ne tiens qu’à un fil. La liberté…ce qu’elle peut me manquer, respirer l’air pur, pouvoir hurler quand j’en ai envie sans l’intervention d’un gardien, rire, pleurer, manger, boire, se doucher des heures durant, aller travailler, tout me manque. Je ferme les yeux et je m’imagine au milieu d’une foule, dans la fosse lors d’un concert de rock bruyants, j’imagine la chaleur humaine, la liesse, l’euphorie, l’amour et tous ces sentiments qui réunissent les gens pour former le bonheur. Mon bonheur n’existe plus et je sais parfaitement que je le dois à moi-même, je le sais, je le sais tellement que je n’en veux à personne si ce n’est à moi.

     

     

    ***

     

     

    5 ans et demi plus tôt,

    Prison de Holman, Hatmore, Alabama

     

    Ça fait longtemps que je n’ai pas écris, j’en avais plus envie. Je n’avais plus envie de rien mais j’ai compris que je devais être plus fort que ça, que je devais faire en sorte de trouver la force de continuer et d’agir comme je peux. Il le faut, pour Jessa. Elle est revenue, elle revient toutes les semaines et je fais semblant devant elle. Je fais comme si c’était supportable, comme si les murs ne m’avaient rien pris, mais c’est juste une façade, une sorte de film que je lui renvoie pour qu’elle ne s’inquiète pas plus. Est-ce qu’elle y croit ? Je ne sais pas, parce qu’elle aussi joue à ce jeu. Elle sourit et me parle sans arrêt pour combler les blancs qui la forcerait à réfléchir. J’aime l’entendre parler, j’aime qu’elle me mente sur sa vie et moi aussi je fais comme si j’y croyais. Je peux faire ça, je le dois, c’est tout ce qu’il nous reste.

     

    J’ai commencé une routine stricte depuis quelques jours et cette sensation d’avoir des objectifs, des choses à faire me permet de me relever, mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quel point les habitudes peuvent contrôler ma vie et m’empêcher de trop penser et de devoir affronter cette solitude ? Je ne sais pas, peut-être le temps qu’il faudra jusqu’à l’exécution, peut-être pas et je trouverais autre chose pour tenir.

    Je commence la journée par de l’exercice, ensuite je lis, je dévore ce que je peux de livre sur n’importe quel sujet que la bibliothèque de la prison a. Le gars qui s‘occupe de distribuer les livres m’a fait rire la première fois où je l’ai vue. J’ai ri à en pleurer et je n’arrivais pas à m’arrêter, c’était comme si je devais rattraper ces mois sans même un sourire. Il ne s’est pas vexé et j’ai apprécié les trente secondes qu’on a partagés ensemble. J’ai ri parce qu’il n’a rien de l’image d’un bibliothécaire, parce qu’il doit faire deux mètres et plus de cents kilos, qu’il est recouvert de tatouages et qu’il parle de livres comme de trésor. Je le laisse choisir pour moi depuis, et à chaque fois il me donne quelque chose d’intéressant, qui me fait réfléchir de la bonne façon, qui est positif et le temps de cette lecture je suis bien.

    Après avoir lu, je mange ce foutue plateau repas qui ne doit pas prendre plus deux minutes à être mangé, mais je fais durer. J’essaye d’étirer le repas sur vingt minutes. Ensuite, je médite, du moins j’essaye. Je fais des exercices de respiration qui m’apporte une certaine détente pour ensuite me concentrer sur le procès en appel. Je ne fais plus confiance à mon avocat et j’ai du temps alors autant en faire quelque chose de concret comme ma défense. J’apprends la loi, je me renseigne sur la jurisprudence, sur mes droits et sur ce que je pourrais plaider pour éviter la peine capitale. C’est long, très long mais ça devient un devoir pour moi, même si la justice ressemble plus à de la vengeance je veux le faire. Puis je prends ma douche regarde l’heure de télé qu’on nous laisse à travers la petite fenêtre de ma cellule. Je dine et je finis en lisant avant de dormir. Je ramène les souvenirs de Jessa, de son corps contre le mien, de la façon dont ses cheveux me chatouillaient le visage, de cette odeur qui me ramène inévitablement à l’amour et au bonheur avec elle. Je me remémore son corps lové contre le mien, sa respiration sur ma peau et je m’endors plus serein même si tout ça n’est pas réel, même si parfois je crois que je deviens fou, je tiens.

     

    Maryrhage

     

  • Jäger, Chapitre 20

     


     

    Chapitre 20

    ***

    Primo

     

     

    Vila Nova de Foz Coa, Portugal

    Octobre 1965

     

     

    Nous reprenons notre souffle, Markus allongé sur le lit, quasiment inerte et moi sur lui à peser mon poids sur son corps. La vague de plaisir se dissout doucement et je n’ai pas envie qu’elle disparaisse. Je caresse doucement son corps en sueur et je ferme les yeux pour ne pas voir la réalité. Je n’ai jamais ressenti ça avec personne. Cette sensation étrange d’être au septième ciel mêlé a de la peur. Je sais habituellement que je n fais rien de mal en couchant avec un homme, même si dans mon pays c’est puni par la loi, même si je suis flic, je ne vois rien de mauvais à ce que je fais, tout simplement parce que je ne fais de mal à personne. Avec Markus c’est différent, quelque chose en moi sait que ce qu’on vient de faire, aussi bon que ce soit sera, pour lui, une mauvaise chose. C’est pour cette raison que je ne bouge pas, que je reste sur lui à savourer ce qu’il nous reste, avant de voir le dégout dans son regard, avant d’affronter sa colère et d’assumer ma culpabilité.

    J’ouvre les yeux en le sentant bouger, sa peau brulante frissonne sous mon souffle. Son corps est parfait, il est lui dur et marqué par la vie. Je caresse ses flancs, en me disant qu’il faut en profiter, que quand il reprendra conscience je ne pourrais plus l’approcher. Ce qu’on vient de vivre, ce n’est pas seulement l’accumulation de désir trop longtemps retenue, évidemment que ça a beaucoup joué dans le laisser-aller de l’allemand, mais pour moi il y a autre chose. Des sentiments contradictoires et étranges, des choses que je ne suis pas certain de comprendre, des envies, de la colère, des questions sans réponses et des certitudes qui me hantent. Il est mon opposé en tout point et pourtant on a le même objectif, on a cette sorte d’alchimie tant sur le plan professionnel que passionnel. Il pourra dire ce qu’il veut je sais que cette entente entre nous est réciproque. Il me déteste parce qu’il me désire et que pour lui c’est mauvais.

     

    — Tu m’écrases, il lance de sa voix froide à l’accent prononcé.

     

    Je mordille la peau de son épaule, je n’en ai rien à foutre de l’écraser, au contraire qu’il me sente, qu’il sente mon corps et qu’il sache que c’est moi. Le bas de mon corps se lève un peu pour laisser ressortir mon sexe puis je m’appuie de plus belle sur lui.

    Une douche serait la bienvenue, mais pas tout de suite.

     

    — Dégage Primo.

     

    Je souris, nous y voilà on dirait, c’est encore plus précoce que ce que je pensais.

     

    — Je n’en ai pas vraiment envie.

     

    Markus tente de se dégager, je le laisse faire jusqu’à ce qu’il se retourne puis je m’allonge de nouveau sur lui en le bloquant avec mes jambes et mes mains qui saisissent son visage pour qu’il en se dérobe pas. La faible lumière de la rue nous éclaire suffisamment pour que j’aperçoive son regard et ce que je redoutais en sachant qu’il viendrait est là, dans ce vert saisissant, c’est presque comme quand il s’apprête à tuer, de la haine pure et simple. La chose dans ma poitrine se réveil et frappe mes cotes, je ne veux pas voir ça.

     

    — Ne fait pas ça, je lance doucement.

     

    L’allemand ne répond pas, il se contente de détourner le regard et d’attendre patiemment que je me lasse de l’emmerder, sauf que ce n’est pas près d’arriver. Je suis tenace, je peux patienter, prendre sur moi, l’écouter me renvoyer balader à longueur de journée, le voir commettre des meurtres qui me donnent envie de vomir, mais je ne le laisserai pas être ce qu’il ne doit pas être.

    Je l’embrasse durement, Markus surpris se fige un instant puis il tente de me repousser, avant de se laisser aller. Ça pourrait être aussi simple, le contraindre, le forcer à regarde la vérité en face, mais c’est tout sauf facile. Quelque chose en lui que je ne comprends pas que je n’arrive pas à mesurer instaure cette dualité entre nous. Ce secret qu’il garde soigneusement qui fera tout volé en éclat si je le découvre est la clef. Je le sais, parce que même s’il s’abandonne quelques instants il reste cette barrière infranchissable qu’il ne me révèlera peut-être jamais. Et jusque-là j’ignore encore comment la lever.

     

    — Ne te déteste pas, je murmure contre ses lèvres.

     

    — C’est déjà le cas.

     

    Je ferme les yeux et appuie mon front contre le sien.

     

    — Markus… je n’arrive pas à croire que je vais dire ça, mais je préfère que tu me détestes…

     

    — Ferme là Primo, ferme-la s’il te plait.

     

    J’ouvre les yeux et l’observe se faire du mal pour rien. Il préfère s’en prendre à lui alors que je préfère qu’il s’en prenne à moi. Mon souffle devient erratique en prenant conscience qu’on se rapproche dangereusement de quelque chose qui ressemble à… l’amour.

     

    — Non, je réponds, pas après cette nuit. Parce que ce n’était pas de la baise Markus…

     

    Il profite de mon inattention pour me faire basculer sur lit, son corps s’échappe rapidement du lit et je le regarde partir en direction de la salle de bain.

     

    — Un jour tu te réveilleras et tu prendras conscience que tu passes à côté de tout pour des raisons complètement con.

     

    Il s’arrête, mes yeux divaguent sur ce corps parfait ou je vois couler entre ses cuisses les dernières traces que j’ai laissées en lui. Je souris en ressentant un sentiment de fierté, de possession qui m’envahit étrangement.

     

    — Et toi tu comprendras peut-être que tu perds ton temps.

     

    Je me lève et le rejoins rapidement. Markus s’apprête à rentrer dans la salle de bain, mais je saisis son bras et le retourne violemment contre moi. Nos torses se heurtent violemment et Markus tente de se dégager, mais je le bloque contre la porte close.

     

    — Je ne perds pas mon temps, je lance durement, jamais.

     

    Markus me fusille du regard, mon corps régit à sa proximité et à sa froideur j’ai beau « lavoir baisé j’ai toujours envie de lui.

     

    — T’as aimé ça, Markus, t’as aimé que je te prenne comme ça, sans douleur, juste avec du plaisir.

     

    Il me repousse, sa poitrine se lève rapidement sous la colère. Moi aussi j’ia aimée ça, mais a la différence de lui je n’en ai pas honte.

     

    — Ça ne change rien.

     

    Il entre dans la salle de bain rapidement et je me retrouve seul dans la chambre à contempler la porte close. Je ferme les yeux et les frottes, je commence à détester ce que je vois, ce mal-être en lui, cette douleur qu’il s’inflige pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine. Mon front se pose lourdement sur la porte, j‘entends l’eau couler de l’autre côté et je comprends que je ne m’approche pas de l’amour, je suis en plein dedans.

     

     

    ***

     

     

    Vila Nova de Foz Coa, Portugal

    Octobre 1965

     

     

    Je salue le maraîcher d’un signe de la main et reprends ma route jusqu’à l’hôtel en croquant dans ma pomme. Je repense à l’hiver 43, quand le froid et le gèle nous ont privés de fruits frais durant plusieurs mois. Avec Eli nous avons entrepris cet hiver-là de descendre plus au sud pour trouver de quoi nourrir notre petite communauté en fruits. On a parcouru je ne sais combien de kilomètres pour ramener un cageot de pommes. Je me souviens des nuits à prier pour ne pas perdre un membre et à ces pommes que je n’aurais lâché pour rien au monde. Claire nous a incendié comme jamais elle ne l’a fait depuis, une semaine sans nous voir elle nous croyait morts. C’est quand on est rentré que j’ai compris à quel point elle nous aimé, ce jour-là elle s’est conduite comme ma mère.

    Je continue ma route en savourant le gout du fruit dans ma bouche, je suis sorti chercher les journaux internationaux. Prendre l’air, ne pas me retrouver à parler toute seule dans cette chambre me fait un bien fou. L’ambiance avec Markus n’a jamais été des plus gaie, mais depuis l’autre nuit, c’est de pire en pire. Il ne parle plus que pour le boulot, il part, reviens quand je dors généralement et si on est amené à se côtoyer il me fait bien comprendre que je n’ai pas intérêt à l’emmerder avec ce qui s‘est passé. Et ça fonctionne parce que dès que je pose les yeux sur lui, dès que je repense à ce regard qui hante mes nuits et remplace les cauchemars de meurtre, je culpabilise. Je ne dis rien pour le moment, une part de moi veut qu’il ouvre les yeux qu’il comprenne et une autre revoit la douleur et se déteste de l’avoir poussé dans ses retranchements. Markus parait fort à première vue, il parait même indestructible et sans cœur quand il est lancé dans sa traque, mais dans sa vie, dans ce qu’il est c’est un oisillon apeuré qui n’est pas prêt à prendre son envol. Cette contradiction en lui me rend dingue, totalement. Ça m’attire, ça me prend la tête et le cœur, ça me retourne complètement et ça va m’achever si je ne fais pas quelque chose. La situation ne peut pas durer éternellement ainsi, je le sais et lui aussi. Tôt ou tard il faudra jouer cartes sur table, arrêter de se voiler la face et reconnaitre ce qui a été fait. Mais est-ce que Markus sera prêt à le faire, c’est une autre histoire.

    Je balance le reste de ma pomme sur la route, je lève le nez sur la rue en enfournant un cure-dent entre mes lèvres. Cette ville est belle, un peu pittoresque, des murs blancs à perte de vues très sud au final. Mais après dix jours ici, j’en ai marre. Je continue ma route pour rejoindre l’hôtel en me demandant de quelle humeur sera Markus ce matin quand je croise un visage que je reconnais immédiatement. J’ai vu cette photo un nombre incalculable de fois, ces uniformes SS, ces visages sont gravés dans ma mémoire au fer rouge. C’est Franck Graf l’un des officiers de la photo. Son visage n’a pas réellement changé, son regard surtout malgré le cliché en noir et blanc ces petits yeux noirs, ses sourcils froncés en circonflexe sont les mêmes maintenant qu’à l’époque. Certains regards vous hantent plus que d’autres, ceux des gens qu’on aime et à contrario ceux des personnes qu’on déteste, lui ses yeux, ils crient meurtre et torture, ils donnent froid dans le dos. Il a le regard d‘un prédateur. Je ferme les yeux alors qu’il traverse la rue, je ramène les souvenirs photographiques pour me rappeler de son grade. Je revois l’uniforme sombre et les bandes vertes, deux bandes vertes sur son bras tendu pour encercler son putain de pote SS. Il y a aussi une feuille de chêne, une seule, il est lieutenant.

    J’ouvre les yeux pour le voir de l’autre côté de la rue à regarder autour de lui comme seul quelqu’un qui n’a pas la conscience tranquille le fait.

    Je traverse à mon tour en restant à bonne distance de l’homme vêtue d’un pardessus sombre. Sa démarche est rapide et décidée, ses grandes jambes ne tergiversent pas quand il avance et je me dis que s’il est là, dans ce petit bled portugais ce n’est surement pas pour jouer les touristes. Il doit forcément être lié à Jutte. Je le suis discrètement au travers des petites rues de la ville, il n’y a pas foule et même si les filatures n’ont plus de secrets pour moi, les murs blancs et la lumière matinale ne m’aident pas à être discret. Toutefois, j’arrive à ne pas perdre sa trace et je le vois entrer dans une église.

    Je reste con à regarder la porte se fermer, de tous les endroits de cette ville jamais je n’aurais cru voir ce monstre entrer dans une église. Je regarde autour de moi, dans une rue adjacente j’aperçois un café et je me dirige vers celui-ci, pour appeler Markus à « l’hôtel. Je vais avoir besoin de lui et de sa connaissance du terrain. L’officier peut me mener à Jutte comme à toute autre chose.

    J’entre dans le café, d’ici j’aperçois le devant de l’église et si le SS décide de sortir je pourrais continuer à le suivre. Je demande en anglais le téléphone au barman bedonnant, mais il en comprend rien. Je parle avec de signes et de l’espagnol et on finit par se comprendre. Il tir le téléphone de dessous son comptoir et je ne perds pas de temps, je compose le numéro de l’hôtel en espérant que Markus n’ait pas décidé de faire une promenade matinale. Ça sonne, je me perche sur un tabouret sans quitter des yeux l’entrée de l’église. J’ai le cœur qui palpite et l’adrénaline qui fait son entrée. Je souris, j’adore cette sensation. La réceptionniste me répond et je lui demande d’aller chercher Markus que c’est urgent. Je patiente en pensant que peut-être al chance nous sourit ou peut-être qu’on va tomber sur quelque chose de plus gros que nous et nous mettre dans la merde. Néanmoins, cet officier est là pour quelque chose, reste à savoir quoi ainsi que ce que DISPARAITRE à avoir avec lui.

     

    — Allo ? Reprends une voix que je connais bien.

     

    — C’est moi, rejoins-moi…

     

    Je regarde autour de moi et je me souviens d’avoir visité quelque chose pas loin d’ici.

     

    — Au Pilori. Maintenant.

     

    Je raccroche sans attendre d’accord de sa part, Markus n’est pas stupide, si je l’appelle ce n’est pas pour une ballade romantique. Je paye la communication au barman et sors du bar. Je me dirige vers l’église, je déplie un des journaux que j’ai achetés ce matin et m’installe sur un banc près avoir regardé ma montre. J’estime que Markus sera au Pilori d’ici dix minutes, peut-être un peu moins s’il court et je ne suis qu’à moins d’une minute de ce lieu j’ai largement le temps de guetter les allées et venues dans l’église.

    Mes yeux divaguent entre les lignes du journal que je ne lis pas et la rue vide pour le moment, chaque bruit ou suspicion de mouvement me fait lever les yeux. Un groupe de touriste fait son apparition à la sortie du monument, ils observent l’architecture et je compte els minutes en sentant ma jambe s’agiter. Je relève le journal en soufflant, je dois me calmer, dix jours d’inactivité, la tension entre Markus et moi ne m’aide pas à rester clame. J’ai besoin d‘action, chaque muscle de mon corps le réclame.

    Je jette un œil à ma montre, le groupe de touriste s’affaire sur la face ouest de l’église et me bouche la vue de l’entrée. Huit minutes, je décide que c’est largement suffisant pour que l’allemand me rejoigne. Je me lève, laisse mes journaux sur le banc et rejoins le Pilori.

    J’arrive sur la petite place Markus est là, à peine essoufflé il me rejoint et je l’entraine dans un coin à l’ombre d’où je vois l’église.

     

    — Qu’est-ce qu’il y a ? il demande.

     

    Je lui explique rapidement ce que j’ai vu, l’officier SS et son entrée dans l’église. Markus écoute puis réfléchit en se retournant vers le monument catholique.

     

    — T’es sûr de toi ?

     

    J’enlève mon cure-dent et m’approche d’un pas vers lui. Je suis peut-être à cran, je suis surement une montagne de beaucoup de choses ces derniers temps, mais quand il est question de nazis j’ai l’esprit complètement clair. Rien en vient me distraire et m’empêcher de penser, rien ne vient trahir mes souvenirs. La photo est claire comme de l’eau de roche dans mon esprit et le visage même ridé que j’ai vu il y a quelques minutes appartient à l’officier SS.

     

    — C’est Franck Graf, j’affirme solennellement.

     

    Markus m’observe quelques secondes de trop pour moi.

     

    — Très bien. S’il est là…

     

    — Il est là.

     

    Markus se recule et me fusille de son regard vert, je m’en fous, je suis certain de ce que j’ai vu.

     

    — Ce n’est pas une coïncidence. Soit il aide DISPARAITRE, soit il utilise DISPARAITRE.

     

    J’hoche la tête, totalement d’accord avec lui, ce serait quand même gros qu’un officier SS se trouve par hasard dans la ville d’une passeuse.

     

    — Aucune des autres passeuses ne nous a parlé de lui, reprend Markus en réfléchissant.

     

    — Ouais, mais ce n’est pas comme si on pouvait leur faire confiance à cent pour cent.

     

    — Certes, mais ça fait dix jours qu’on est là, comment il serait arrivé là sans l’une d’elles ?

     

    Je l’ignore.

     

    — Peut-être qu’il a pris un autre chemin, peut-être qu’il est là depuis plus longtemps que nous, peut-être qu’on s’est fait grillé et que la mort des autres passeuses a fait le tour de l’organisation. Mais ce que je sais c’est qu’on ne peut pas rester là à rien faire, allons dans cette église déjà, voir ce qu’il fout parce que je doute qu’il soit là pour prier.

     

    Je commence à m’avancer en direction de l’édifice, Markus me retient par el bras. C’est la première fois qu’il me touche depuis notre nuit.

     

    — T’es armé ?

     

    J’hoche la tête et balance mon cure-dent avant de repartir vers l’église. Un nouveau groupe de touriste s’approche et on tient notre laissé passer. On se mêle à la foule disparate qui s’amasse devant l’architecture du clocher. On finit par entrer avec eux et je remarque qu’on n’est pas les seuls à s’incruster au groupe. Une femme cachée sous un foulard comme beaucoup en porte ici vient se placer devant nous. Je jette un œil à Markus, il l’observe tout comme moi. On avance dans l’église, les touristes admirent les lieux, alors qu’avec Markus on s‘intéresse plus particulièrement à la femme pas très grande, un peu vouté qui boite de la jambe droite. Contrairement au reste du groupe elle ne s’intéresse pas au lieu, mais plutôt au chœur. Je la vois du coin de l’œil se séparé du groupe quad on approche de la nef, elle ne perd pas de temps et ne boite plus du tout en e dirigeant du côté gauche du chœur qui doit mener à la sacristie.

    Markus me donne un coup de coude et nous empruntons le même chemin qu’elle. On passe une porte et nous nous retrouvons dans un couloir qui mène à plusieurs portes. Des bruits de chaises qu’on racle sur un parquet nous proviennent de la première porte à notre droite entrouverte d’où j’aperçois rapidement la femme qui se dévoile. Markus me ramène contre le mur et je n’ai eu le temps de rien voir. Je le fusille du regard il me fait signe de me taire et tend l’oreille pour entendre la conversation qui se tient à quelques mètres de nous.

    La voix sombre et profonde d’un homme résonne étrangement dans ce lieu sacré, mais de ce que j’entends, c’est de l’allemand. Je reconnais les sonorités toutefois je en comprends rien une fois de plus. La femme lui répond sur un ton directif et je me contente d’observer Markus pour tenter de comprendre. Il n’est pas très expressif pour quelqu’un d’extérieur, mais à force de le côtoyer ses gestes, ses mimiques, ses tiques je les connais par cœur. Il est surpris, puis agacé et enfin heureux. Tout ça en quelques minutes que dure la conversation de ses deux Allemands. Je commence à comprendre que la femme est surement Jutte et l’homme bien celui que j’ai vu, l’officier SS.

    Les chaises raclent le sol de nouveau et Markus me fait signe qu’il est temps de partir. On regagne le chœur de l’église, le groupe de touriste est de l’autre côté. Nous n’avons pas le temps de les rejoindre, quelqu’un nous suit et l’allemand me traine dans le confessionnal. La petite porte se referme derrière nous, le rideau nous protège de l’extérieur et nous nous retrouvons l’uns ru l’autre.

    Je repense à l’appartement à Paris, à la situation semblable et au désir qui m’étripais le ventre tout comme maintenant.

    Markus grogne un truc en allemand et fait tout pour rentrer en contact avec le fond du confessionnal alors que je fais tout pour entrer en contact avec lui. J’ai ce truc au fond de moi, cette sensation d‘excitation, de découverte, cette adrénaline qui encombre mes veines et l’homme qui me rend dingue collé à moi. Je bande inexorablement et j’en fais profiter Markus.

     

    — Tu vois, je chuchote, j’ai encore envie de toi, même si t’es un con qui ne comprend rien, dis-je pour le chercher.

     

    — Ce n’est pas le moment.

     

    Non effectivement ce n’est pas le moment, mais ça n’empêche pas mon corps de le vouloir, ça n’empêche pas mon esprit de divaguer en le regardant, en repensant à sa peau brulante sous la mienne, à sa manière de s’abandonner et de me confier son plaisir. Ça ne m’empêche pas d’aimer ça, d’en vouloir plus et d’espérer comme un con qu’un jour ce sera le cas.

     

    — Le truc Markus, c’est que ce n’est jamais le moment. Il y a toujours quelque chose entre toi et moi, ta connerie, la traque ou le lieu, mais ça n’empêche pas d’y penser et même d’y succomber.

     

    Son regard me fusille puis il ouvre la porte et sort la tête pour observer les lieux avant de disparaitre. J’inspire et sors à mon tour. Les touristes sont toujours là, mais plus de traces des deux Allemands. Nous sortons de l’église et j’enfile un cure-dent, j’attends des explications de la part de Markus sur la discussion qu’il a entendue.

    Nous prenons le chemin de l’hôtel quand il se décide enfin à partager ses découvertes.

     

    — On est grillés, dit-il, ils savent que les autres sont mortes, ils ignorent qui est derrière ça cependant.

     

    — Merde. Il est là pour quoi le SS ?

     

    — Il veut passer aux USA.

     

    Je m’arrête net sur la route pavée.

     

    — Quoi ?

     

    — Markus se retourne et refait les quelques pas de trop qui nous séparent.

     

    — Il utilise DISPARAITRE, il a suivi notre trace et compté les cadavres qu’on a laissés derrière nous.

     

    — Elle va le faire passer ?

     

    — Oui, demain soir au port de Lisbonne et elle compte partir avec lui, son organisation est morte en Europe. Elle a trouvé un cargo prêt à les embarqués pour New York où l’attend sa compatriote Aneliese Muller.

     

    — Elle a balancé tout ça ?

     

    — Elle a peur de ne pas pouvoir être au rendez-vous demain soir à Lisbonne, elle a révélé toutes les infos au SS pour qu’il puisse partir et savoir où aller si jamais elle n’est pas là.

     

    Markus reprend la route et je le suis en réfléchissant. Normal que tous ses cadavres mêmes maquillés en suicide ou en cambriolage aient éveillé les soupçons. Mais ça nous ouvre aussi une porte sur la prochaine étape. Les USA c’est loin, je doute qu’ils aient déjà pu prévenir la prochaine passeuse et si

     

    — Markus ?

     

    — Hum, il répond perdu dans ses pensées.

     

    — Et si on prenait leur place ?

     

    L’allemand se tourne vers moi, les sourcils froncés.

     

    — Qu’est ce que tu veux dire ?

     

    — Qu’une perruque blonde t’irait bien pour traverser l’atlantique.

     

     

    ***

     

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    Lisbonne, Portugal

    Octobre 1965

     

     

    Je me déplace sur la gauche, les caisses chargées sur le transpalette, me couvre. Markus ne bouge pas, occupé à observer notre duo de fuyard plus lâche qu’une gamine apeurée. Ces personnes me dégouttent un peu plus chaque jour, je connaissais leur cruauté, je découvre leur lâcheté et sincèrement je ne voudrais pas être dans leur peau à l’heure actuelle. Commettre tous ces crimes se sentir puissant, quand toute une armée est derrière soi est une chose, assumé ses actes en est une autre. Les nazis nous prouvent chaque jour à quel point ils sont faibles une fois seuls.

    Markus me fait signe qu’on va pouvoir y aller, le plan est relativement simple. Attraper ces deux enfoirés, les trainés entre deux centenaires et découvrir s’ils ont contacté quelqu’un d’autre pour programmer leur fuite. Le reste on le sait grâce à leur petite discussion de l’église.

    J’enlève la sécurité de mon flingue, l’arme, je crois que je n’hésiterai pas deux secondes à tirer et c’est ce que nous allons faire, les tuer.

    Markus se redresse à moitié dans la nuit, son ombre se déplace sans bruit, je l’observe deux secondes avant de le suivre. Nos cibles s’approchent du cargo dans lequel elles espèrent embarquer dans quelques minutes.

    Nos pas s’approchent, camouflés par les bruits du port toujours en ébullition. Mon cœur bat un peu plus fort dans ma poitrine, l’adrénaline, le danger et ce sentiment qui manquait depuis le début de cette histoire, celui de la justice est bien là.

    Markus me tend un regard puis je me jette sur Franck Graf pour le maitriser en premier ensuite l’allemand s’occupe de la passeuse.

    Mon flingue sur sa tempe, mon bras autour de son cou je murmure contre son oreille :

     

    — Ferme là, ne tente rien, sinon t’es mort.

     

    Il se fige, surpris, son sac tombe au sol. Markus traine déjà Jutte entre les containers et je fais de même avec le corps du lieutenant.

    Je plaque son visage contre le métal du container et laisse mon arme sur sa nuque. Jutte est toujours prisonnière des bras de Markus et je n’attends pas, elle doit avoir peur maintenant, tant qu’elle se demande ce qui l’attend. Je retourne l’officier, il lève les bras comme pour se rendre. J’ai envie de frapper, de déverser ma haine sur lui, de le faire payer pour toutes les horreurs que lui et les autres ont commises, de venger mes parents et toute ma famille qui a perdu la vie pour des raisons qui n’existent pas, pour cette injustice.

     

    — Primo, lance doucement Markus.

     

    Mon regard en quitte pas le SS, ma main tremble comme jamais elle n’a tremblé alors que je braque un criminel, mais celui-là est différent. Celui-là, il a participé au génocide de tout un peuple, c’est un lieutenant SS, il a fait ce qu’aucun homme digne de ce nom ne devrait faire, il a donné des ordres pour que les idées monstrueuses d’Hitler soient mises en marche. C’est ce qu’il y a de pire sur Terre, ce n’est pas un homme, pas un monstre qui fait seulement peur, c’est l’horreur absolue, celle qui n’a aucune âme.

    Dans ses yeux il n’y a aucun remords, seulement une peur palpable et je devrais me réjouir qu’il ressente un peu ce qu’il a fait endurer à des centaines de milliers de gens, mais même pas. J’ai seulement du dégout et de la colère. Le coup part sans que je ne réfléchisse trop, il résonne entre la ferraille qui nous entoure et je vois le crane de Frank Graf perforé entre les deux yeux, l’expression surprise sur son visage demeure alors qu’il s’effondre au sol.

    Je baisse mon arme et me tourne vers Markus qui m’observe étrangement, Jutte dans ses bras qui s’agite et qui tente de crier contre la main qui la bâillonne. Je m’approche, elle me regarde de ses grands yeux bleus apeurés. Ce n’est surement pas le premier cadavre qu’elle voit, mais peut être qu’entre elle et l’officier c’était plus qu’une amitié.

     

    — Si tu ne veux pas finir comme lui, tu vas nous dire ce qu’on veut savoir, je lance en anglais d’une voix tranchante.

     

    Elle hoche violemment la tête. Je détourne en regard sur Markus, on dirait bien que ce soir il n’aura pas besoin d’user des techniques de torture qu’on a dû lui apprendre en formation.

     

    — À qui tu as parlé de votre escapade aux USA ?

     

    Markus éloigne sa main, elle prend une grande inspiration en posant les yeux sur le cadavre derrière moi.

     

    — Personne à part Anliesse, je lui ai envoyé une lettre pour la prévenir de notre arrivée dans vingt jours.

     

    Je suis tenté de la croire, la peur se reflète dans son regard braqué sur le lieutenant. Markus acquiesce aussi. L’allemand a écrit à Klaus hier, le temps de la traversée nous permettra de ne pas souffrir du décalage dû à la lenteur du courrier. Si son secrétaire fait rapidement son boulot, le contact américain de Markus pourra largement préparer notre arrivé et nous mettre sur la piste de l’élément de DISPARAITRE sur le continent américain.

     

    — Ne me tuez pas, sanglot-elle.

     

    Je ris en la regardant tenter de jouer la carte féminine, d’essayer de toucher notre cœur alors qu’on sait parfaitement à quoi sert cette femme.

     

    — Dis-moi, je lance en m’approchant tout contre elle, est-ce que tu as accordé ta pitié aux juifs que tu as envoyés à la chambre à gaz ? Est-ce que quad ils t’ont supplié de les épargner tu l’as fait ?

     

    Son regard devient plus dur, la mascarade tombe et le monstre fait son apparition. Elle parle en allemand et même si je ne comprends pas, je sais reconnaitre une insulte.

     

    — Elle vient de dire que t’es un sale juif qui mérite de crever, me traduit Markus.

     

    — En fait je reprends pour Jutte, t’es suicidaire.

     

    — On n’est pas mort, dit-elle en anglais cette fois, tu peux nous faire disparaitre l’idéologie nazie sera toujours là.

     

    Je jette un coup d’œil à Markus, il se décale en comprenant où je veux en venir. Je tire dans sa jolie petite tête de nazi. Son corps s’effondre dans un mouvement de torsion.

    Markus la traine pour la mettre à côté de son ami puis il leur fait els poches à la recherche de tous les papiers nécessaire pour qu’on prenne leurs places sur le bateau.

    Je le laisse faire en rangeant mon arme. Les cadavres étalés ne me touchent même pas je ne sais pas trop ce que ça fait de moi, amis je n’éprouve aucun remords pour ce que je viens de faire. Peut-être est-ce la colère qui parle encore, mis il n’y a rien qui vient me dire tu as tué deux personnes. Ce n’est pas le cas, pour moi, ce ne sont pas des êtres humains que je viens de descendre, seulement des monstres.

    Markus part récupérer le sac du SS, les mains pleines de documents, dont certains, qu’il me tend.

    Je fronce les sourcils pour tenter de déchiffrer ce qu’il me donne. C’est une sorte de carte d‘embarcation pour le « conquistador » bâtiment espagnol qui va nous faire traverser l’océan.

     

    — Tu rêves, je lance à Markus en voyant le nom sur la carte.

     

    Il se met en route pour le cargo en souriant, l’enfoirée.

     

    — Tu es plus petit que moi.

     

    — De quoi ? Cinq centimètres, la belle affaire !

     

    Markus part récupérer nos affaires ainsi que le déguisement féminin qu’on a trouvé à Lisbonne pour parfaire notre mission. Il me le balance dans les bras. Hors de questions que je porte ça durant vingt jours.

     

    — Allez Miss Dokan, votre bateau vous attend.