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  • Jäger, Chapitre 33

    Epilogue

    ***

    Markus

     

     

    Banlieue parisienne, France

    Janvier 1977

    Dix ans plus tard.

     

     

    Je donne quelques billets au taxi qui m’a conduit jusqu’ici depuis l’aéroport. Le gars me salut avant de démarrer. Je reste un moment dans la rue à savourer le calme du quartier et cette plénitude qui signifie qu’on est rentré chez soi en un seul morceau.

    J’aime bien Paris, mais depuis quelques années, j’ai commencé à apprécier sa banlieue, même s’il y a des gosses et des vieux, même si certains voisins peuvent être indiscrets, c’est un changement qui nous convient.

    Je dévisage la petite baraque beige, mais déjà plus grande que l’appartement en plein cœur de la capitale. Elle est sur deux étages, et se fond parfaitement dans le décor chaleureux.

    Les idées du flic sont souvent folles, mais étant donné que je suis incapable de lui dire non, il obtient toujours ce qu’il veut. Primo a eu envie de quitter l’effervescence de Paris pour le calme d’une maison. J’ai dit oui.

    Je fouille dans les poches de mon blouson en cuir pour en sortir les clés de cette dernière. Je passe le portail en fer noir que je referme en le claquant, je vérifie le courrier, mais à part le journal et des pubs, il n’y a rien d’autre. Je marche vers la porte en bois, l’ouvre également avant de déposer mon sac à l’entrée.

    Mon cœur s’emballe quand je pénètre les lieux. Rien n’a changé depuis mon départ, les meubles sont toujours à leur place, Primo a arrêté de tout bouger. Les murs peints en verts me font toujours sourire, on a un sévère problème de décorations dans cette baraque. Rien ne va ensemble, mais qu’importe, c’est chez nous.

    Je prends quelques instants pour me refamiliariser, ça fait quatre mois que je ne suis pas rentré, j’étais en Israël avec Max pour régler des affaires avec le Mossad sur l’organisation. Les choses vont beaucoup changer dans les prochaines années, entre le temps qui nous rattrape tous et la levée de certains secrets défenses, le calme plat ne va pas rester très longtemps encore. On a déjà connu pas mal de remue-ménage suite au procès de Kauffmann, qu’il a perdu. Il a été condamné à mort pour ces crimes, et même si justice a été rendu, ça n’a pas été simple de faire le deuil de ce passé violent et hanté. J’ai dû faire un sacré travail sur moi-même. Quand on se tient en vie grâce à la colère et au besoin de vengeance, lorsque ces sentiments disparaissent, on doit apprendre à vivre sans.

    Par chance, j’avais Primo à mes côtés, et même si je ne suis pas le plus bavard quand il s’agit de ce que je ressens, le flic a appris à lire entre mes lignes, et c’est aussi désarmant que soulageant de pouvoir s’en remettre à quelqu’un.

    Il règne un apaisement bienfaiteur entre ces murs. Une sensation que je n’ai jamais connue avant d’avoir Primo dans ma vie. Avec lui, j’ai un point d’ancrage, un lieu que je peux nommer comme étant chez moi, loin de ma réalité parfois violente où mes actes peuvent parfois peser sur ma conscience. C’est comme un oasis soulageant les maux invisibles.

    Mon regard traine vers le salon, où une tasse de café froide ainsi qu’une pile de rapports de la BRI trônent sur la table basse face au poste de télévision. Il y a une partie de notre bibliothèque commune, où des livres en allemand et en français se mélangent. Je me rappelle de cet après-midi-là, quand certains de mes cartons sont arrivés d’Allemagne et que Primo voulait à tout prix qu’on mélange nos bouquins. Je trouvais ça ridicule, mais pas lui. Il a gagné une fois encore.

    Dans un coin de la pièce, le Chandelier de Shabath et le Mezouza sont fièrement posés face à un exemplaire de la Torah.

    Je suis fasciné par sa croyance et la foi que Primo possède. Ça fait bien longtemps que je ne crois plus en rien, mais le voir croire lui, me prouve que les choses peuvent être infiniment grande.

    Ma main passe ensuite sur la veste en cuir de Primo accroché au porte-manteau. Je retire la mienne avant de continuer mon chemin vers la commode contre l’escalier montant à l’étage.

    Un sourire se dessine sur mon visage en voyant la dizaine de photos trônant dessus. C’est comme sur les murs, il y en a de partout. Je me moque souvent en disant que cette baraque ressemble à un musée, mais je comprends le flic. Celui qui reste seul ici à m’attendre au quotidien, c’est lui, pas moi. Et dans la solitude, face au manque de la personne qu’on aime, on fait ce qu’on peut.

    Je les connais toutes par cœur. La première a été prise quelques mois après nos retrouvailles, on est allé à Berlin où j’ai pu montrer à mon compagnon certains vestiges de mon passé. Il y en a d’autres, plus intimes, de lui ou de moi. J’en ai eu identique de Primo prise un été sur la plage. Il a une expression sur ce cliché qui exprime tant de joie, et cette lueur dans son regard, bordel j’en suis fou. Je m’accroche à cette photographie quand je suis loin de lui, comme si c’était une bouée de sauvetage lorsque ça ne va pas, que la traque est longue et compliquée.

    Quand on a décidé de se donner une chance il y a dix ans, on a dû faire face aux réalités de nos existences respectives. Je ne pouvais pas quitter la Jägerdunkle, Primo ne voulait pas quitter la BRI. On a dû s’organiser, faire des sacrifices, s’adapter à nos emplois du temps respectifs, vivre entre les allers-retours de l’un et les dangers de deux professions qui ne sont pas communes. On a vécu à cheval entre Paris et Berlin. Si aux yeux des autres, nous ne sommes que des amis, aux nôtres, nous savons ce qu’il en est.

    Je regarde la photo de groupe prise dans le jardin de la maison de la mère de Primo. Sa famille est géniale, je les ai rencontrés un été. Sa sœur est adorable. Leur mère est une femme d’une incroyable bonté qui accepte son fils comme il est, et qui m’a accepté aussi. Je sais que ces proches savent que je suis allemand, difficile de taire mon accent de toute façon, on a simplement fait le choix de taire certaines informations.

    On essaie de se libérer pendant les fêtes pour aller les voir, Primo a cinq nièces et neveux qui grandissent et font son bonheur quand il les voit. Si on ne sera que tous les deux, ça nous convient, savoir qu’on a une famille quelque part, c’est bon.

    Mon regard se pose sur la photo de mon flic lors de la remise de sa décoration. La fierté se lit sur son visage. Primo est devenu Lieutenant il y a trois ans. Il gère une brigade entière à la BRI. Son boulot le passionne, même s’il s’énerve souvent au téléphone le soir en me racontant sa journée, je ne regrette pas qu’il n’ait pas claqué la porte, il aime tellement ce qu’il fait.

    J’atterris dans la cuisine, c’est le bordel, je crois que le flic est parti en catastrophe ce matin. Mon regard se pose ensuite sur le frigo, Primo a toujours ce foutu calendrier où il fait un décompte des jours qui restent avant mon retour. J’arrive à donner une date approximative pour nos retrouvailles. Primo a ses petites habitudes qui me font sourire et gonfle mon cœur. Chaque petit détail me prouve que c’est du sérieux nous concernant, plus que jamais.

    Je suis tombé raide dingue de lui, j’en ai eu peur, mais passé cette dernière, quand j’y pense, je me dis que ça devrait être interdit d’aimer quelqu’un à ce point. C’est tellement intense et fort entre nous, que parfois, les mots me manquent. C’est une sensation aussi destructrice que bouleversante de ressentir ça. Partager sa vie avec une autre personne est déjà un grand pas pour l’homme, mais la partager avec quelqu’un qu’on aime autant, c’est une aventure des plus fantastiques. Alors bien sûr, au quotidien, ce n’est pas simple, on s’engueule comme n’importe qui, on claque des portes et on jure comme des Chartier, avant de se calmer en se défoulant sur l’autre par la meilleure façon qu’il soit. Quand son corps et le mien se cherchent et s’aiment avec cette passion dévorante qui n’amène qu’au plaisir à au renforcement de ce putain de lien entre nous.

    Je frissonne en y pensant. Je suis rentré exprès aujourd’hui pour les quarante-trois ans du flic. J’ai raté Noël et le jour de l’an, je n’allais pas passer à côté de ça non plus, même si je lui ai fait croire que je serais de retour dans une dizaine de jours.

    Je me sors une bière du frigo en attendant l’arrivée de Primo, vu l’heure, il ne devrait arriver d’ici une heure.

    À peine j’ai le temps de la décapsuler que le bruit de la porte d’entrée résonne. Je fronce les sourcils, il rentre plus tôt que je ne l’aurais cru.

     

    — Markus ? lance une voix familière remplie d’espoir.

     

    Je pose ma bière près de l’évier en me maudissant, tu parles d’une surprise. J’ai dû laisser mon sac dans l’entrée.

     

    — Markus ? répète Primo d’une voix tendue.

     

    Je souris, je pourrais rester planqué dans la cuisine en faisant mariner le flic, mais je suis trop impatient de le revoir.

    Je me montre et Primo secoue la tête en me voyant, il se fige. Ses yeux s’écarquillent, la stupéfaction se lit sur son visage. Il est debout dans le couloir, les bras chargés de dossiers, ses cheveux bruns sont un bordel sans nom, comme s’il avait passé sa journée à se fourrer les mains dedans pour ne pas hurler sur ses incapables de collègues. Mais ce que j’aime par-dessus tout, ce sont les petites rides aux coins de ses yeux. Ce mec devient de plus en plus bandant au fur et à mesure des années.

     

    — Surprise, je déclare en m’appuyant contre la porte de la cuisine.

     

    Le flic pose au sol son bordel. Il fait un pas vers moi, la joie se dessinant sur son visage, mon cœur s’emballe. Il arrive à ma hauteur, l’atmosphère se gorge d’une tension sexuelle palpable.

     

    — Bordel, t’es rentré. Dis-moi que je ne rêve pas ? poursuit le français.

     

    Ma main se pose sur sa hanche, je l’attire contre moi d’un geste brusque pour le coller contre mon corps. Primo fourre ses doigts dans mes cheveux, son souffle se mélange au mien. Je le serre contre moi, il n’imagine pas comme ça me fait un bien fou de le retrouver.

     

    — Est-ce qu’on rêve de ça ? je déclare en frottant mes hanches contre les siennes.

     

    Le lieutenant secoue la tête en souriant. Et bordel ce sourire m’avait tellement manqué. Ses yeux bleus si expressifs m’ont manqué.

     

    — Tu m’as manqué, je souffle contre sa bouche.

     

    Le flic m’observe un instant avant de m’embrasser. Nos lèvres se retrouvent enfin après de longs mois d’éloignement. Je profite de chaque instant, de la chaleur de sa bouche dévorant la mienne avec envie, à frottement de ma barbe de quelques jours contre sa peau, à la caresse humide de sa langue jouant avec la mienne, à la tension grimpant rapidement avec ce besoin de l’assouvir.

    Je romps le baiser avant qu’on ne finisse comme la dernière fois, à baiser sur le plancher du couloir, incapable de retenir ce désir explosant entre nous.

    Les bras de Primo me maintiennent contre lui, ma tête se perd dans son cou.

     

    — Ne pars plus comme ça. Quatre mois Markus, souffle-t-il.

     

    — Je sais.

     

    Je viens de passer dix longues années à courir le globe pour terminer de retrouver les fuyards de DISPARAITRE. Jamais je n’aurais cru que la quête soit si longue. Elle n’est pas terminée, il reste quelques noms sur une liste à Berlin, mais dans l’ensemble, en l’espace de dix ans, j’ai réussi à mettre la main sur une dizaine d’entre eux.

    Je passe ma vie dans les avions, mais dès que je peux, je rentre ici. Je vais de moins en moins à Berlin, l’Allemagne a beau être ma patrie, les choses changent tellement durant mon absence que j’ai du mal à me retrouver. J’aime mes racines, je ne les renie pas, simplement, j’ai appris à en aimer d’autres. Tout comme je suis fou quand le flic se met à parler allemand. En dix ans, j’ai essayé de le faire devenir bilingue, et même si ce n’est pas gagné, quand il se met à parler ma langue maternelle, je ne réponds plus de rien. Généralement, l’histoire se termine sur une surface plane sans aucun vêtement. Et j’aime ça.

    Nous restons l’un contre l’autre, incapable de se décrocher du corps de l’autre. Le manque est écrasant et les retrouvailles sont toujours fort intéressantes.

    Je sens le regard scrutateur de Primo sur moi, comme pour vérifier que je sois toujours entier. On a vécu des retrouvailles où l’inquiétude venait gâcher ce moment, mais pas aujourd’hui.

    Pas de blessés, par de danger, juste nous.

     

    — Tu restes combien de temps ? demande Primo en chuchotant à mon oreille.

     

    Toujours.

     

    — J’ai demandé à Max si je pouvais régler des affaires personnelles. J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, d’ailleurs.

     

    Primo s’écarte, la méfiance le gagne, la dernière fois que je lui ai dit ça, j’ai atterri en Israël pour régler les affaires et faire le choix du récit de l’Histoire.

     

    — Si c’est une nouvelle qui t’envoie je ne sais où durant plusieurs mois, t’es gentil, tu t’abstiens de me la communiquer, m’avoue le flic.

     

    Je secoue la tête, je sais que Primo ne se doute pas un instant de ce que j’ai à lui annoncer. C’est une décision que j’ai prise au court de ses derniers mois. Elle trottait déjà dans mon esprit lorsque j’ai refusé de prendre la direction de l’organisation à la mort de Ralf, laissant à Max les rênes. Durant notre périple, j’ai longuement discuté avec lui, avec le traqueur et l’ami. Il ignore les détails de mon histoire avec Primo, même si je sais qu’il se doute de quelque chose, il n’en dit rien. J’ai l’impression que les choses doivent changer pour nous aussi. DISPARAITRE ne sera bientôt plus qu’un souvenir, et même si c’était le combat de ma vie ses dernières années, il devra se terminer sans moi.

    J’inspire longuement en croisant le regard bleu qui n’attend que mes mots.

     

    — J’ai demandé à Max s’il pouvait m’accorder le repos.

     

    Primo se fige en comprenant ce que ça veut dire. Je lui en ai parlé une fois. Comme n’importe quel guerrier, il arrive un jour, où les chasseurs désirent passer la main et prendre ce repos mérité après un service long, compliqué et fastidieux.

     

    — Markus…

     

    Je glisse une main dans ses cheveux en l’attirant davantage contre moi.

     

    — Hé, je ne le vis pas mal d’accord ? Je viens de passer vingt-cinq ans de ma vie à traquer des monstres, j’ai contribué à la justice du mieux que j’ai pu. J’ai envie d’autres choses.

     

    Mon front se pose contre le sien.

     

    — Je n’ai plus envie de ces au revoir à l’aéroport, de ce truc dans tes yeux qui me demandent si je reviendrai entier. On mérite un peu de paix, tu ne crois pas ?

     

    Primo acquiesce.

     

    — Et Berlin ? ose-t-il me demander.

     

    — Berlin c’est mon identité, mais je ne me sens plus chez moi, là-bas. C’est ici chez moi, c’est avec toi. Alors si tu es d’accord, je reste à Paris. Je devrais faire quelques allées retours dans l’année à Berlin pour voir ma sœur et régler quelques affaires avec Jägerdunkle. Mais j’aimerai me poser pour de bon ici, chez nous.

     

    Quand je pars, je vis avec ces moments où nous partageons notre vie ensemble. À tous ces instants simples, mais importants pour moi. Et ce manque qui se créer, à quarante ans passés, je n’ai plus envie de me battre contre lui, je veux le laisser gagner. Je veux que Primo arrête de m’attendre, qu’il n’y ait plus de case à cocher, d’appel tard le soir à l’autre bout du monde. J’ai juste envie d’un truc simple maintenant, sans pourtant oublier ce qu’on a vécu.

     

    — Qu’est-ce que tu vas faire ? m’interroge Primo, soucieux.

     

    J’ai largement le temps de me demander ce que je ferais. Je perçois son inquiétude, le flic sait quelle importance avait pour moi la traque des nazis. À quel point, ce besoin de justice m’a tenu en vie et m’a porté la tête hors de l’eau durant des années.

    C’était avant lui.

     

    — Je ne sais pas, mais je sais que mon institution saura me remercier pour le travail que j’ai accompli depuis si longtemps.

     

    — Est-ce égoïste de ma part d’être heureux d’apprendre ça ? m’avoue-t-il.

     

    Un sourire se dessine sur mon visage.

     

    — Non, c’est normal. Je t’ai imposé un mode de vie particulier, où l’inquiétude et le manque étaient notre quotidien.

     

    Primo acquiesce, ses mains saisissent mon visage pour m’attirer contre le sien.

     

    — Mais c’était bien Markus, c’était plus que je ne pensais avoir. Même si on a vécu séparé durant plusieurs mois, je ne pourrais jamais oublier ce que ça faisait de te retrouver.

     

    — Merde on va vivre dans une routine affolante, je plaisante.

     

    — Elle m’ira aussi, conclut le flic.

     

    Parfait.

     

    — Au fait. Joyeux Anniversaire, je souffle.

     

    Primo prend un air malicieux en me dévisageant, l’atmosphère dans le couloir prend quelque degré alors que sa respiration se met à révéler l’étendue la tension régnant entre nous.

    Je te veux, plane dans l’air.

    Et moi aussi.

     

    — Et j’ai droit à un cadeau ? m’interroge le flic sur un ton léger.

     

    — Bordel ce que tu veux, je réponds sans hésitation.

     

    Le flic enlace nos doigts et me tire vers l’escalier. Je le suis en comprenant. Et bon sang, je ne veux que ça, retrouver cette putain d’intimité qui m’a tant manqué.

     

    — J’espère que t’es en forme, rit Primo en montant les premières marches.

     

    — Toujours, je réponds.

     

    Il me jette un clin d’œil avant de se retourner pour grimper les autres marches, sa veste manque de m’atterrir dessus quand il la jette suivis de près par sa chemise.

    Mon regard ne se décolle pas de son cul, heureusement que la chambre n’est pas loin, sinon, le couloir du haut m’aurait convenu.

    Je me surprends toujours du bonheur que cet homme me donne. Comme si ce n’était pas vrai, mais Primo a un talent saisissant pour me prouver le contraire. Notre amour existe, il est né dans des circonstances compliquées, où la vérité était parfois masquée par la peur. Mais il est vrai, quoi que les gens en disent, quoi que la loi en pense. Quand il me dit qu’il m’aime, quand il me le prouve par des gestes, même si j’ai longtemps pensé le contraire, je sais que ce n’est rien de mal. On ne fait rien de mal, et j’aime ça, moi aussi, lui montrer et lui dire.

    Peut-être qu’un jour prochain, nous n’aurons plus besoin de vivre cachés. Peut-être que je pourrais saisir sa main en pleine rue sans risque, et qu’on pourra s’embrasser en plein aéroport pour se dire au revoir. En attendant, je savoure l’instant tout comme je bénis le ciel d’avoir quelqu’un qui m’aime pour qui je suis et que je peux appeler mien malgré un passé compliqué, où normalement, nous n’aurions pas dû nous aimer, lui le français, et moi l’allemand.

     

     

     FIN

     

    AMHELIIE

  • Jäger, Chapitre 30

    Chapitre 30

    ***

    Primo

     

     

    Paris, France

    Octobre 1967

     

     

    Je me laisse tomber sur mon siège en soupirant. Je tente de détacher ce foutu gilet par balle qui pèse une tonne. Mon épaule me fait mal, la rencontre avec le béton ne l’a pas épargné, mais on s’en est bien tiré dans l’ensemble. Vega entre à son tour dans notre bureau.

    On a déménagé il y a un an et demi, la brigade a été rebaptisée BRI, elle a gagné en effectif et en financement grâce aux bons résultats que nous avons eus durant ses débuts.

    Vega pose lourdent son casque sur son bureau puis il s’approche de moi les cheveux aplatis et l’air pas content des jours de défaites de l’OM.

     

    — Ça suffit, il lance avec son accent, j’en ai ras le bol de devoir sauver ton cul à chaque intervention.

     

    — Toi, tu sauves mon cul ?

     

    — Oui bordel ! Tu te crois immortel ou quoi ?

     

    Je ris en terminant d’enlever mon gilet. Mon épaule est soulagée du poids et je la fais tourner en pensant aux paroles de mon coéquipier. Il ne sauve rien, puisqu’il n’y a plus rien à sauver.

     

    — Akerman ! Dans mon bureau !

     

    Vega me sourit en entendant Maurel notre commissaire hurler dans le couloir de sa douce voix agréable.

     

    — Peut-être que lui te remettra les idées en place, me lance mon coéquipier alors que je me lève pour sortir du bureau.

     

    Je longe le couloir repeint depuis peu et repère mon patron les mains sur les hanches qui m’attend devant la porte de son bureau.

     

    — Qu’est-ce qu’il y a ? je demande une fois devant lui en continuant d’étirer mon épaule.

     

    Il me fait signe d’entrer, la porte claque derrière moi et Maurel vient se laisser tomber sur son fauteuil en face de moi.

     

    — Une nouvelle affaire ?

     

    — Quoi ? lance Maurel en fronçant les sourcils, une… bordel de merde, mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi !?

     

    On s’affronte du regard, alors que j’essaye de comprendre ce que je fous là, si ce n’est pas pour me refiler du boulot.

     

    — Qu’est-ce qu’ils t’ont fait durant cette enquête spéciale ? Hein ? Qu’est-ce qu’ils ont foutu dans ta tête pour que tu passes d’un état cadavérique à une machine de guerre ?

     

    Je détourne le regard en comprenant qu’on va encore avoir cette discussion stérile. Celle qui n’a mené nulle part il y a deux ans quand je suis revenu et qu’il a voulu savoir ce que j’ai fait durant ces mois hors de la brigade. Je ne peux rien dire, j’en ai même pas envie, il n’y a rien de glorieux à ce que j’ai fait, rien qui me donne envie de l’épingler sur un diplôme.

    Tout comme je n’ai rien dit au service secret français qui sont venus me cueillir à l’aéroport et qui m’ont interrogé trois jours de suite en espérant en découvrir plus sur le Mossad, l’équipe allemande et le réseau mis en place. Toutes ces fouines me refilent la nausée.

     

    — Je ne te reconnais plus Primo et j’ai du mal à te suivre.

     

    — Je fais mon boulot, ils sont tous sous les verrous et on n’a pas eu de blessé…

     

    — Parce que te jeter au milieu d’une fusillade c’est ton boulot ?

     

    Je relève les yeux sur Maurel, son inquiétude est réelle quant à mon état, mais je ne peux pas faire autrement. J’ai besoin de ça, comme du reste. J’ai besoin de ces moments d’invincibilités, de tester la fragilité de ma vie et de prendre ces shoots d’adrénaline droite dans les veines. J’ai besoin de me tester, de me pousser et de survivre.

    Maurel soupire et se penche sur son bureau pour me parler.

     

    — Écoute, si tu continues à jouer au héros je vais être…

     

    — Non, je le coupe, ne faites pas ça.

     

    Le silence retombe, je sais qu’il attend que je parle, que je lui explique ce qui ne va pas chez moi, mais je ne saurais même pas par où commencer. Les choses ont changé, cette enquête, cette traque, ce voyage avec Markus m’a changé et je ne peux pas revenir en arrière. J’essaye de comprendre, j’essaye de m’adapter, mais je n’y arrive pas. Mon seul moyen c’est le travail, c’est risquer ma vie à chaque coup de filet et me porter volontaire pour le plus risqué. Le boulot, je n’ai plus que ça pour avancer.

     

    — Primo, t’es un bon flic, t’es même le meilleur de cette brigade, mais c’est plus possible. Même Vega n’arrive plus à te suivre.

     

    — OK, OK, je vais me calmer, mais ne me foutez pas au placard.

     

    — Ce n’est pas mon but Akerman, je veux seulement que tu restes en vie.

     

    Il soupire.

     

    — Je ne comprends pas pourquoi t’agis comme ça, j’ai l’impression que ça fait deux ans que tu vis un deuil. Si tu veux aller bosser avec les espions, si ça te manque, si t’as besoin de plus d’action demande ton transfert. 

     

    — Je suis flic, je lance en me levant, rien à foutre de l’espionnage.

     

    Je m’apprête à sortir de son bureau quand il m’interpelle de nouveau.

     

    — Alors, comporte-toi comme tel. C’est mon dernier avertissement Primo, prochain débordement tu sautes. Rentre chez toi et réfléchis à ton avenir.

     

     

    ***

     

     

    Je laisse tomber mon cuir avec le journal et mes chaussures dégagent rapidement, puis je m’étends sur mon canapé. Cette journée a dévié d’une façon inattendue. J’étais bien après l’opération, j’étais sur mon nuage, sur mon sentiment de justice accompli, l’un des seuls bien-êtres qui arrivent à filtrer en moi, mais ce soir j’ai juste envie d’envoyer tout se faire foutre. Je sais que Maurel ne fait pas de menace à la légère et je vais devoir renoncer à la dernière chose qui me retenait de sombrer.

    Je suis en équilibre précaire depuis mon retour en France. Parfois j’espère que cette mission spéciale s’effacera, que les souvenirs vont disparaitre, que Markus n’a pas existé. Que c’est seulement un mauvais rêve et que demain je me réveillerai l’esprit serein. Je redeviens ce gamin qui a perdu ses parents, son monde et toute son existence qui espère chaque jour un retour en arrière qui en viendra jamais. Je suis quelqu’un de combatif, la vie a fait en sorte que je le devienne, elle m’a inculqué d’elle-même qu’on n’a rien sans se battre et à présent que je sombre il n’y a aucune prise sur laquelle me raccrocher. La chute est vertigineuse et ça fait deux ans qu’elle dure. Deux putains d‘années à penser à lui, à me dire que ces derniers mots à l’aéroport ne peuvent pas être les derniers, à me demander ce qu’il fait, à tenter d’oublier. Je ne sais pas oublier. Comment je pourrais oublier ces mois qui ont changé toute ma vie ? Ce qu’on a fait, ce qu’on a vécue ensemble, notre histoire toutes ces choses ont contribué à ce que je suis aujourd’hui. Au cauchemar, au réveil en sueur avec l’impression d’être salie par tout ce sang versé et l’amour qui n’aurait peut-être jamais dû voir le jour. À cette douleur constante qui englobe mon cœur, ce vide que je ne comprends pas.

    Avant lui, je n’ai jamais ressenti ce manque, cette impression d’avoir laissé une partie de moi au Brésil et d’être incapable de la ramener. Markus a dévasté ma vie alors que j’ai cru que c’était moi qui piétinais la sienne. Ses idées, sa vie, son image de lui, que je pensais avoir combattu sont en fait la partie émergée de l’iceberg. Lui il a grignoté la partie immerger durant ces mois, chaque jour je tombais inexorablement plus amoureux de lui et chaque jour je contribué à ma perte parce que je ne voulais pas voir. Parce que j’ai cru que ce serait suffisant et cette trahison, si elle a existé c’est parce que j’ai consentie à ce qu’elle en soit une.

    Je me redresse en me secouant, mon épaule est toujours douloureuse, mais autre chose nait en moi comme à chaque fois que je pense à Markus.

    Pas ce soir.

    Je me lève, le corps tendu, la tension à moi qui a envie de sortir parce que je ressens encore ses mots, sa voix, son corps et que le manque devient ingérable. Je vais dans la cuisine prendre une bière en me sermonnant que Maurel a raison, ces conneries ne peuvent plus durer, mon comportement au boulot comme à l’extérieur. Ces moments d’évasions dans les corps d’autres hommes en m’apportent rien à part quelques minutes de perte de contrôle et des heures de dégouts. Mais certains soirs, la tension est trop forte et je ne résiste pas. Je sors, je vais dans ces coins de Paris ou les homosexuels se retrouvent, dans ces endroits sombres où on assouvit son vice d’une façon ou d’une autre et je baise. Je baise brutalement, violemment, je prends et je ne donne rien, je me sers de ces corps offerts pour laisser parler ma colère et ma peine. Je me venge de lui, de cette douleur qu’il a mise en moi et qui n’a pas sa place, je la déverse dans des corps inconnus qui ne demandent que ça. Je prends des hommes en l’imaginant lui, je les fais payer pour que lui souffre autant que moi. Je prends mon pied en les ravageant et ensuite, une fois ce moment passé, une fois la colère évanouie je me dégoute.

    Je retourne dans le salon avec ma bière, je m’installe sur le canapé et servent les dents pour conjurer le besoin qui ne demande qu’à sortir. Je suis comme un de ses drogués que je croise chaque jour, je fais mal, je me fais du mal à faire des choses qui ne m’apportent qu’un moment d‘évasion bien trop court et je redescends. Je chute encore et encore puis je prends une autre dose et la chute est encore plus douloureuse. C’est pour ça que je m’investis dans le boulot corps et âme, pour les sensations proches de l’extase, pour chasser le reste.

    Je repousse les papiers qui encombrent ma table basse pour étaler le journal et me consacrer à la misère du monde plus qu’à la mienne. Je fais tomber une pile que je ramasse en jurant et je tombe sur la photo que ma sœur m’a envoyée.

    Je souris en reposant le reste de la paperasse sur la table les yeux braqués sur les visages souriants en noire et blanc.

    Mon neveu est né alors qu’on était encore à New York. Amir Primo Darvi a vu le jour pendant que je traquais un de ceux qui a contribué la mort de ses grands-parents. Ce bonhomme de 3,8 kg a donné du fil à retordre à ma sœur et des bouffés d’angoisse à son père et je suis fier de dire que ce gamin est un Akerman rien que pour ça.

    Il est parfait. La première fois que j’ai vu son visage rond aux cheveux bruns et au regard intrépide de son père il avait 3 mois. Eli n’en peut plus de sourire de fierté pour son fils, ma sœur est comblée et Claire est devenue grand-mère.

    Ces jours dans ma famille après mon retour en France me manquent. Avec eux j’oublie, quand je regarde Amir s’éveiller je me dis que la vie peut être parfaite, qu’un enfant change tout et que finalement ce que j’ai fait valait le coup. Pour lui, pour les générations futures, pour que personne n’oublie et que justice soit rendue. C’est notre histoire celle qui nous a pris une partie de notre famille, qui nous a brisés et qui ne doit jamais être oubliée. Je veux qu’Amir sache d’où il vient, que ses grands-parents sont morts pour que sa mère et moi survivions, parce qu’on était l’avenir. Je veux qu’il sache ce que notre peuple a vécu et qu’il soit fier de la façon dont il s’est relevé. Pour les juifs les enfants sont le cadeau le plus précieux, c’est notre priorité, faire qu’il soit heureux et qu’il grandisse dans un monde libre. C’est mon neveu, le fils de ma sœur et de l’homme que j’ai toujours considéré comme un frère, c’est la plus belle chose que j’ai vue de ma vie et quand je le regarde il n’y a plus de noirceur alors c’est peut-être ça la solution, peut-être que c’est ce qu’il me faut, partir de Paris quelque temps, reprendre racine avec les miens et oublier l’horreur en regardant mon neveu grandir.

    Je n’aurais jamais de famille à moi, j’en ai fait le deuil il y a bien longtemps et j’ai toujours compté sur ma sœur pour prolonger la famille. Je sais qu’elle ne s’arrêtera pas à un, qu’elle remplira sa maison de cris et de rire. Vivre à Paris me prive d’eux, partir une fois par an les voir, entendre Claire une fois par mois au téléphone et écrire à ma sœur n’est pas suffisant.

    Je pose la photo et fouille dans mes papiers sur la table pour prendre de quoi écrire à ma famille quand je tombe sur la une du journal que je n’avais pas regardé jusque-là. Je le déplie et me heurte de pleins fouets avec le passé. La photo de l’encart sous le gros titre me fait frissonner de dégout. Il y apparait menotté encadré par des policiers, la tête basse et un sourire sadique née sur mes lèvres. Le journal titre « Paris juge Un Nazi », mes yeux ne s’attardent pas et dévore l’article.

     

    « Heinrich KAUFFMAN, capitaine SS du parti nazi de Hitler durant la guerre, s’apprête à être jugé par un tribunal international à Paris. À partir de lundi, la France sera pour la troisième fois le théâtre du jugement d’un criminel nazi. En effet, Heinrich KAUFFMAN va comparaitre pour crime contre l’humanité et génocide. L’ancien Capitaine SS a dirigé le camp de concentration du Struthof de 1940 à 1942 avec Siegmund MÜLLER jugé en 1945 et condamné à mort pour crime de guerre et crime contre l’humanité.

    Heinrich KAUFFMAN avait quant à lui réussi à échapper à la justice en s’expatriant sous une nouvelle identité au Brésil. Le Mossad (service secret israélien, NDLR) a capturé cet homme et l’ont expatrié vers la France, via les États-Unis pour que justice soit rendue. L’ancien capitaine d’Hitler risque la peine de mort pour avoir perpétré le massacre de milliers de juifs dans le camp de Ravensbrück et sa participation au génocide le plus inhumain de l’histoire mondiale… »

     

    Je repose le journal en soupirant.

    Enfin !

    Il aura fallu deux ans à la justice pour faire avancer les choses et enfin rendre justice. Ce fut long et je comprends que j’ai besoin de ce procès autant que le monde entier à besoin de voir les nazis payer. J’en ai besoin pour tirer un trait sur cette histoire, pour mettre un point final à cette traque qui a trop duré et peut être enfin oubliée. Que ce soit mes crimes commis pour attraper cet homme ou Markus.

     

    MARYRHAGE

     

  • Jäger, Chapitre 27

    Chapitre 27

    ***

    Markus

     

     

    Rio De Janeiro, Brésil

    Décembre 1965

     

     

    Quelques jours ont passé depuis la bagarre dans le bar. J’ai été salement amoché. J’ai rarement été dans un état aussi lamentable. J’ai mal de partout, j’ai l’impression de m’être fait écraser par une vache. Je n’ai pu rien faire et ça me rend fou. Ma traque m’échappe, je n’ai aucun contrôle sur ce qui est en train de se passer. Je dois aller interroger la nazie, je dois surveiller qu’elle ne manipule pas le flic, même si là-dessus, c’est bien la rare chose qui ne m’inquiète pas tant que ça. L’inspecteur est doué pour se montrer convainquant, j’en ai fait les frais, et je doute qu’après plusieurs mois plongé dans le milieu sombre de la traque, il se montre aussi patient qu’il ne l’a été avec moi.

    Je ne connaissais pas Katrin, mais je ne sais pas ce qu’elle peut savoir sur DISPARAITRE. C’est elle la dernière pièce du puzzle, c’est elle qui lance dans la jungle sauvage d’une nouvelle existence ces enfoirés de nazis.

    Est-ce qu’ils se revoient ? Est-ce qu’elle garde le contact ? Est-ce que leurs vies sont liées ? J’ai tellement de questions.

    Des questions que je ne pourrais pas poser. Je vais devoir m’en remettre au flic français et ça me tue. Je n’ai pas l’habitude de laisser les autres tout contrôler, je n’ai pas l’habitude de m’ne remettre à quelqu’un pour traquer Kauffmann. C’est mon affaire, ma folie, mon poids et mon cauchemar. Je n’étais pas censé le partager et faire confiance à quelqu’un d’autre pour trouver les dernières informations me conduisant au nazi que je cherche depuis plus de quinze ans.

    Pourtant, je n’ai pas le choix. C’est Primo ou rien.

    Je suis resté deux journées, couché, à ne pas pouvoir bouger tellement ma tête et mon corps meurtri me rendait incapable de quoi que ce soit. Je n’aime pas cette sensation d’impuissance.

    J’ai été dans des bastons, je sais encaisser les coups et les rendre, mais j’ai sous-estimé la force de cette simple bagarre. Je voulais tellement que notre plan marche… tellement que je me suis oublié. On m’a soigné et on m’a ordonné de me reposer. Adriana m’a clairement fait comprendre que je n’avais pas le choix, de toute façon, je ne pourrais rien faire. Et elle a raison, je ne peux rien faire. Je suis un putain de poids et ça me tue. Ça me tue de ne pas pouvoir agir. Je crains tellement que quelque chose foire que j’en arrive à être encore plus détestable. Mais les indics et les contacts de JAGERDUNKLE sont habitués au sale caractère de ses chasseurs.

    Tout comme Primo.

    Je soupire dans mon lit en pensant à lui. Primo ne m’a pas lâché. Même si nous n’avons pas beaucoup parlé, il m’a raconté le peu qu’il avait appris.

    Je sais ce que le flic fait. Et j’en suis malade. La première fois où je l’ai vu rentrer, les mains blessées, je me suis maudit. Je l’ai regardé, Primo s’est assis près de moi et a commencé à faire le récit de ce qui s’était produit sans flancher une seule fois.

    À cet instant précis, j’ai compris que j’avais davantage plongé le flic dans mon merdier que je ne le pensais.

    Le premier jour, Katrin n’a rien dit, tout comme les deux suivants. Le quatrième, elle a commencé à parler. Et ce soir, quand Primo va rentrer, je me demande ce qui se sera produit.

    Et si elle le baladait ? Je perdrais mon unique chance de retrouver ce fumier.

    Je me fige lorsque j’entends la porte du minuscule studio s’ouvrir, si c’est Adriana, je vais l’envoyer bouler, parce que j’ai besoin de me défouler. Je reste seul comme un con et ça m’agace.

    À ma grande surprise, c’est Primo. Je fronce les sourcils, il rentre plus tôt qu’hier. Je l’observe attentivement, comme si j’étais à la recherche de quelque chose de flippant chez lui.

    Il ne semble pas blessé, il ne porte pas de vêtements tachés de sang.

    Qu’est-ce qu’il a fabriqué ?

     

    — Tu vas bien ? me demande-t-il avec calme en refermant la porte.

     

    Je ne cesse de le regarder alors que le flic s’approche de moi pour s’asseoir à mes côtés. Il affiche une mine inquiète à mon égard, et je ressens comme de la gêne. Je ne suis pas habitué à ce que quelqu’un se soucie de moi. C’est comme ça. Et la façon dont Primo le fait, c’est encore plus intense et bouleversant. Il n’a pas de limite, il n’écoute que ses envies, se foutant royalement du bienpensant.

    Sa main effleure ma joue mal rasée, mon front, comme s’il tentait de trouver des signes ne me menant pas sur le chemin de la guérison.

     

    — Je crois que j’ai des côtes de cassées, je déclare d’une voix rauque.

     

    Son putain de contact me rend dingue. Mon corps meurtri est tellement sensible, qu’une simple marque d’affection me prend aux tripes comme un adolescent.

    Je l’observe longuement.

     

    — Alors avec la nazie ? je finis par demander.

     

    Primo affiche un air soucieux. L’agacement me gagne violemment. Je déteste ça !

     

    — Je n’aime pas ça, bordel, je poursuis en le voyant réfléchir.

     

    — Je sais à quel point tu aimes tout contrôler, lance le flic.

     

    — J’ai raison de toujours tout vouloir contrôler, je grogne sur un ton mauvais.

     

    — Permets-moi de ne pas être totalement d’accord, sourit l’inspecteur.

     

    Je t’emmerde Primo.

    Il fouille dans la poche de son jean pour en sortir un papier froissé qu’il me tend.

     

    — Tient, ce sont les coordonnées que je viens de donner à Adriana.

     

    Je me fige en comprenant ce que ça veut dire. Je récupère le papier et l’examine en sentant mon cœur s’emballer. C’est une adresse, ce n’est pas très loin de Rio. Dans les quartiers un peu riches.

    Bordel il a réussi.

     

    — J’ai les infos Markus, je sais où trouver Kauffmann, me confirme Primo.

     

    — Bordel… je jure, t’es certain ?

     

    J’observe avec doute les quelques mots inscrits à la va-vite. J’imagine très bien ce qu’il y a pu se produire dans un garage de la Favelas. Primo est quelqu’un qui ne lâche rien. Il a dû y aller violemment et sans lui accorder un répit pour obtenir ces informations. Je doute qu’Helma Faber ait mise la plus faible de ses compatriotes ici. Anneliese était déjà coriace, il a fallu se montrer impitoyable pour obtenir Rio. Alors Kauffmann.

     

    — Adriana va aller voir avec des gars, m’explique Primo. Elle viendra nous confirmer ça rapidement. Katrin avait son adresse. Elle les a toutes. Je vais aller chez elle récupérer le carnet en question, que je te remettrais pour ton organisation. Vous en aurez sans doute besoin.

     

    — Et qu’est-ce que tu as fait pour ça ? Tu l’as tué ? je demande d’une voix calme.

     

    Mon cœur bat vite, je croise le regard de Primo qui est calme également, il prend son temps pour s’expliquer.

     

    — Ce que tu as fait. Et non, je ne l’ai pas encore tué, j’attends de voir si l’adresse est bonne. Ensuite, nous aviserons. Je doute qu’il soit compliqué de faire disparaitre quelqu’un lorsque le gouvernement est soumis à une dictature militaire.

     

    Je ferme les yeux, soulagés. Je ne doute pas de ses capacités, je doute de la nazie. N’ayant pas obtenu l’info moi, je ne sais pas à quoi m’attendre. Faire confiance, c’est très compliqué.

     

    — Ça me tue de l’entendre, j’avoue.

     

    — Tu dois me faire confiance, rétorque Primo.

     

    Je sais.

     

    — Tu pourras venir récupérer Kauffmann ? m’interroge Primo.

     

    La colère me gagne face à cette question qui remet en doute mes capacités. Je me suis fait tabasser, j’ai été dans l’incapacité de l’aider et de mener à bien les interrogatoires, mais ça ne fait pas de moi un incapable. Je sais faire taire la douleur, plus qu’il ne le croit. D’ici deux jours, si ses informations sont fausses, le temps de préparer l’enlèvement de Kauffmann, j’aurais suffisamment eu le temps de me remettre de ces blessures. Et pour le reste, j’aurais l’occasion de les guérir quand tout ceci sera fini.

    Sauf une : lui.

     

    — Tu doutes de mes capacités ? Bordel, c’est un coup bas. Je n’y renoncerai pas. J’attends ça depuis des années, Primo… je gémis en m’asseyant.

     

    Je regarde Primo. Il ne semble pas si convaincu. Je l’emmerde, il ne se rend pas compte. Il ne peut pas comprendre.

    Voyant que

    Le flic soupire, il m’aide à m’installer de nouveau en prenant un air fatigué et amusé.

     

    — On aura largement le temps d’en parler demain quand nous serons d’accord ?

     

    Je bougonne quelques choses ressemblant à un oui. On termine de discuter, Primo m’explique comment il en est arrivé à bout. J’écoute à peine. Je ne veux pas entendre de sa bouche ces choses que je l’ai obligé à faire. Il ne mérite pas de vivre avec ça sur la conscience. Aucun homme bon ne le mérite.

    Quelques heures plus tard, après avoir terminé un des plats épicés que Adriana nous a apporté, Primo m’a trainé dans la minuscule salle de bain, où il m’a convaincu de me détendre avec lui. Autant dire que la chose s’est révélée compliquée. Rentrer deux gars comme nous dans une baignoire sans foutre de l’eau de partout, c’était un défi. Mais pari réussi. Le studio où nous nous trouvons à la chance d’être équipé du minimum. Comme quoi, l’organisation paie bien les gens qui doivent nous aider.

    J’écoute le flic me raconter des anecdotes sur sa vie. Il ne s’arrête pas de parler, comme s’il craignait mon silence. Je l’écoute attentivement, passionné par ses récits d’enquête dans la capitale parisienne, où il arrête des meurtriers, des cols blancs, des petits voyous qui tentent de se payer sa gueule. Primo est un homme droit, avec des principes, capables de faire n’importe quoi pour une cause.

    C’est un très bon orateur, plus que je ne le serais jamais. Je me surprends à sourire lorsqu’il me confie une péripétie avec son collègue marseillais qui les a fait atterrir dans la Seine.

    Les choses se compliquent lorsque Primo évoque son retour, de l’électricité s’installe dans l’air, je fuis son regard, et je dresse petit à petit un mur protecteur pour ne pas avoir à y penser. À cet après qui va bientôt arriver.

    Le pire, c’est lorsque sa jambe effleure la mienne, je ne peux m’empêche de croiser son regard, et je me trahis. Je le vois dans ses pupilles.

     

    — Pourquoi tu me dévisages comme si j’allais partir ? souffle Primo au bout d’un moment de silence de ma part.

     

    Parce que tu partiras… parce que je partirais.

    Je ferme les yeux face à cette pensée. Je vais lui briser le cœur, lui qui m’a tant aidé et qui m’a tant apporter.

    J’entends Primo remuer dans le bain. L’eau clapote, il me surplombe, je ne bouge pas. Figé par des sentiments douloureux et un désespoir que je peine de plus en plus à cacher.

     

    — Markus, parle-moi.

     

    Je me maudis en sentant mes yeux se remplir de liquide. Primo me parle d’une vie que je n’ai jamais connu et d’un avenir, que je ne me laisserais pas connaitre.

     

    — Je n’arrive pas. Je n’avais pas prévu ton déluge dans ma vie, Primo, j’avoue.

     

    J’essaie de me redresser de la baignoire pour sortir de cette pièce et respirer, mais le flic me presse de rester. De toute façon, sans son aide, je ne pourrais pas sortir sans me casser la gueule.

    Au lieu de ça, Primo m’attire contre lui, j’étouffe un gémissement lorsqu’il effleure mes cotes et les nombreuses marques bleues sur ma peau. Je me laisse aller dans cette étreinte réconfortante dont je ne m’habitue toujours pas.

    J’en ai mis du temps à le laisser m’approcher, et à chaque fois qu’il me démontre ce qu’il ressent, c’est l’averse en moi. Tout se mélange et s’entrechoque, c’est aussi violent qu’attendrissant.

     

    — Markus ?

     

    — Quoi ? je murmure contre sa peau humide.

     

    Je m’accroche à lui.

     

    — Parle-moi, je t’en prie, dis-moi ce qui te ronge. J’ai l’impression que depuis qu’on a foutu un pied ici, tu n’es pas là. Tu es ailleurs.

     

    Je suis ailleurs. J’ai un pied dans le passé, un autre dans la peur.

     

    — Pouvons mettre la Traque de côté cette nuit ? je demande douloureuse.

     

    — Quand est-ce que tu cesseras de te murer dans le silence.

     

    Quand je cesserais d’avoir peur Primo.

     

    — Markus…

     

    Et je l’ai vu, dans son regard c’est deux mots qui veulent tant signifier. J’ai vu ce que le flic voulait tant me dire, mais qu’il savait qu’il ne devait pas relever.

    Alors, je l’ai attiré contre moi, et je l’ai serré de toutes mes forces en priant pour qu’il comprenne ce que je n’arriverais sans doute jamais à dire à voix haute.

    Ma main s’est nichée contre sa nuque. J’ai respiré son odeur, et égoïstement, j’ai profité de ce qu’il m’offrait. Dans l’incompréhension d’un amour que ni lui ni moi n’arrivions à comprendre et à dompter.

    Je crois que je l’ai perdu à cet instant-là. Quand je me suis dérobé à ses mots pour préférer son silence.

    Est-ce que nous nous sommes adieux là précisément ? Je crois. Je crois que cette nuit-là, j’ai brisé le peu de chance que j’avais de nous sauvé. Nous allions réussir cette traque, mais nous ne réussirions pas notre histoire. Je venais de nous condamner dans le mensonge par peur de le perdre dans la vérité, plutôt que dans la lâcheté d’ici quelque temps.

    Cette nuit-là, lorsque nous étions dans la chambre, j’ai pensé à beaucoup de choses. J’ai pensé à mon père jouant au football avec moi et Heinrich avec son fils.

    J’ai pensé aux sentiments que j’avais éprouvés pour lui. À cette découverte affreuse que j’étais tombé amoureux de mon meilleur ami.

    J’ai pensé aux propos de mes proches sur les gens comme moi. Sur ceux qui s’aiment quand ils sont pareils et pourtant si différents.

    Je me souviens des coups de la ceinture en cuir du nazi pour nous punir, son fils et moi de nous être embrassé sous cet arbre.

    Je n’ai jamais revu son fils. Jamais. Avec la fin de la guerre et la victoire des Alliés, disparaitre était simple. Je ne l’ai jamais retrouvé non plus, sans doute avait-il fui avec son père ici, au Brésil. Marqué à jamais par des mots que je n’ai jamais oubliés.

    Tu paieras un jour pour ce que tu es.

    Je me souviens de la peur. Je me souviens de la douleur sur mes cuisses et mes mollets alors qu’il frappait pour me corriger.

    Je n’en ai jamais parlé à personne et personne n’a cherché à comprendre pourquoi on m’avait puni. Je l’avais sans doute bien mérité.

    Il avait suffi d’une fois pour me terroriser à jamais. Ces hommes qui m’entouraient étaient tous fous. Par leurs idéaux, par leurs actes, par ce qu’ils dégageaient. Je n’étais qu’un gamin. Un gamin perdu et différent qu’on a traumatisé pour ce qu’il était.

    Je pense à Kauffmann que je reverrais bientôt. À ce lâche qui s’est enfui quand mon père a payé.

    Je ne cherche pas à laver la mémoire de mon paternel en trouvant un autre coupable, non je cherche seulement à ce que la justice soit faite correctement. Pour que tout le paie… même moi.

    Primo me serre davantage contre lui, comme s’il avait peur que je m’enfuie. Comme s’il le sentait.

    Ce soir, même si aucun mot ne fut prononcé, j’ai pourtant supplié silencieusement Primo de prendre de moi ce qu’il voulait. J’ai eu mal, mais pas physiquement, c’était à l’intérieur. L’organe dans ma poitrine s’est brisé.

    Et ça fait terriblement mal.

    Je ne ressens pas cette joie, ni même cette excitation d’arrivée à terme de cette traque. Parce que dans la traque, j’ai sombré sous l’orage, et j’attends encore la clarté d’un soleil qui ne reviendra pas.

    Il est parti Primo, et il ne reviendra pas.

    J’aurais tant aimé le garder encore un peu. Pour voir ce que ça engendrerait chez moi, de côtoyer quelqu’un purifiant mon âme, et m’aimant tout simplement.

    Malheureusement, l’histoire se terminera bientôt.

    Qu’il est douloureux de tomber amoureux, Primo. Je n’ai jamais vécu ça, et pourtant ce soir, alors que tu dors contre moi, à penser à des choses qui n’arriveront pas. J’aimerais trouver la force de te les donner. D’être ce type-là, capable de t’apprendre plus que quelques mots d’Allemands lors d’un road trip en pleins campagne brésilienne.

    J’aurais aimé pouvoir tant te donner. Tellement.

    Mon regard ne quitte pas un seul instant l’homme endormi contre moi, pourtant, je le sens se s’embrouiller. De maudites larmes salées glissent silencieusement.

    Ça doit faire des années que je n’ai pas craqué. Et pourtant, ce soir, dans la solitude la plus totale et secrète, je sombre.

    Je me sens seul dans mon chagrin.

     

    — Pardonne-moi de ne pas être quelqu’un d’autre, Primo, je murmure à peine. Pardonne-moi d’être à ce point terrorisé par tout ce qu’il nous arrive. J’ai peur de toi et de ce que je ressens. C’est pire qu’une traque. C’est se chasser soi-même.

     

    Si j’avais eu du courage à cet instant, je serais parti. Mais je me suis raccroché à l’espoir fugace et naïf que sans doute, Primo n’apprendrait rien.

    J’ai une chance de faire en sorte qu’il n’apprenne rien. Mais rien n’est certain. C’est à double tranchant. Soit je perds, soit je gagne… et dans tous les cas, je devrais

    Qui voudrait d’une existence basée sur le mensonge ? Je lui ai menti. Et je sais très bien qu’on ne pourra jamais me pardonner ça. Comment aimer qu’un qui est la descendance même de ce qui a cherché à nous tuer ?

    Même l’amour n’est pas assez fort pour ça.

    Il n’y a rien de pire que vouloir quelque chose, le convoiter comme jamais en sachant pertinemment qu’on la perdra.

    J’aurais aimé être un homme différent, pour toi. Juste pour toi. Pour t’avoir et te garder, au-delà de nos différences et de tous ces maudits secrets.

     

     

    ***

     

    Dix jours plus tard.

     

     

    Ça n’a pas été compliqué de valider l’information de Katrin. Elle surveillait les brebis galeuses, celles qu’elle avait aidées à s’échapper. C’était son job, vérifier que ces fuyards de nazis restent dans l’ombre.

    Si certains se font oublier. D’autres n’arrivent pas à ravaler entièrement leur personnalité. Kauffmann en fait partie. Il a acheté un domaine dans la canne à sucre et exploite des gens pour se faire du profit. Un connard. Il est connu sous le nom de l’Européen. Mais puisqu’il a réussi à se trouver une nouvelle femme parmi les politiques corrompues du Brésil, le gars est tranquille avec ces magouilles. Et si tout le monde ignore la réalité de cet homme, nous nous savons.

    Il a suffi d’un dessin de Adriana pour me confirmer que c’était lui. J’ai dévisagé ce papier blanc avec ce portrait vieillissant, mais tellement réaliste d’un homme qui avait hanté mes pensées comme jamais.

    C’était lui. Il n’était qu’à quelques quartiers d’ici, vivant sa vie tranquillement après avoir participé à des meurtres et à une guerre qui a détruit toute une génération.

    Mon cerveau s’est déconnecté, il ne pensait qu’à une chose : le faire payer.

    La seule part d’ombre qu’il restait, c’était le pourquoi du comment, Helma Faber était morte. J’ai pu aller interroger Katrin avant de la faire disparaitre, et personne ne savait que leur chef était morte.

    Personne ne semblait savoir comment le processus ni comment DISPARAITRE avait pu être révéler au grand-chose.

    Peut-être que nous l’apprendrions un jour, ou peut-être pas. Pour le moment, DISPARAITRE n’est qu’un élément pour ma traque, avec les informations que j’ai récoltées, ce sera aux dirigeants du MOSSAD et de JADERKUNDLE de décider du sort du restant des nazis de ce réseau. Peut-être découvriront-ils le mystère liant à cette mort ?

    Le plus compliqué ne sera pas de trouver Kauffmann et de l’enlever. Le plus compliqué sera de l’extrader. De Rio, nous sommes à plus de 5000 kilomètres de la Guyane autant dire, une dizaine de jours pour traverser le pays. Mais ce que je n’avais pas prévu dans mes calculs : c’est l’hostilité du Brésil. Nous devrions traverser l’Amazonie, ce qui est totalement fou.

    Et le problème, c’est que nous nous sommes rendu compte, qu’étant donné le climat, nous n’avions pas le choix : nous allions devoir prendre l’avion en compagnie d’un homme qui ne voudrait pas rentrer sur le sol américain.

    Nous allions devoir mentir et falsifier des papiers, en priant pour ne pas nous faire démasquer avant l’embarquement. Nous allons rejoindre Brasilia en voiture, puis tenter de prendre un avion-direction Washington.

    Nous avons réussi à joindre le siège en Allemagne, Klaus travaille actuellement avec nos contacts haut placés aux États-Unis pour qu’on ne nous foute pas en taule dès notre arrivée. Une fois sur le sol américain, les autorités prendront le relais et Kauffmann

    Ça c’est le meilleur scénario. Dans le pire des cas, nous nous faisons arrêtés et tués par la police brésilienne.

    Je sais que le défi est d’autant plus grand, quand Kauffmann ne se laissera pas faire. Il va falloir marchander, mentir. Je suis prêt à tout. Même à lui faire croire qu’il ne sera pas condamné à mort. Je trouverais bien. Il le faut.

    Je ne suis certain de rien, je n’ai jamais galéré à ce point pour arrêter un homme, puisque bien souvent, je ne les arrête pas : je les tue. Ici, tout est différent, c’est moi qui tiens à ramener ce fumier vivant.

    J’ai eu un bref coup de fil de Ralf, le dirigeant de mon organisation, il était de retour et a eu connaissance de mes nombreuses péripéties. Je sais qu’en rentrant, je me prendrais un sermon comme rarement j’en ai eu pour mes actes et mes décisions. Il a gardé son calme et m’a simplement dit d’éliminer Kauffmann si jamais les choses m’échappaient.

    Je refuse de faire ça. Il doit payer.

     

    — Markus ?

     

    La voix de Primo me sort de mes pensées. Je me tourne vers lui. J’ai calmé ma douleur avec mon courage seulement, parce que mon corps est encore meurtri de la bagarre.

    J’observe la maison où quelques lumières au rez-de-chaussée nous confirment bien la présence de quelqu’un. La bande de Adriana nous a conduits en nous laissant un chauffeur à cinq minutes de marches de la maison où il nous attendra avec le « colis ».

     

    — On y va, je déclare en sortant de l’ombre.

     

    Je ne laisse pas le temps à Primo de me dissuader du contraire. Il me suit. Lentement nous avançons jusqu’à l’entrée, où nous sortons les clés dérobées à la gouvernante de ce porc. Sans faire le moindre bruit, et en priant pour que les autres ne soient pas déjà dans la serrure, je les insère. Mon cœur bat vite, je n’arrive sans doute pas à croire que je vais mettre la main sur ce monstre.

    Et si ce n’était qu’une illusion ?

    Et si j’allais pénétrer dans un piège ?

    Et s’il n’était déjà plus là ?

    Quand la porte s’ouvre, mon cœur s’arrête. Je jette un coup d’œil à Primo qui m’assure dans un silence que ça va aller. Que ça ne peut pas foirer, pas cette fois-ci.

    Comme des ombres, nous pénétrons dans l’immense bâtisse de riche, régnant en maitre au-dessus des favelas où la misère est loi. Nous allons vers la lumière qui nous guide dans une grande salle à manger décorée avec excès.

    Ce que je trouve déclenche en moi une rage folle, en quelques secondes, je ne suis plus ici, je suis dans le passé, face à cet homme qui m’a tant brisé.

    Heinrich Kauffmann est là, face à nous, en train de manger en écoutant un Opéra. Je n’avais même pas prêté attention à la musique tellement j’étais concentré.

    Il n’a pas senti notre présence, et l’espace d’un instant, je dévisage cet homme que j’ai connu autrefois. Plus de vingt ans ont passé, il a vieilli, mais ces traits sont toujours les mêmes.

    Je braque mon arme en direction de la tête du nazi.

     

    — Heinrich, je romps le silence, tu restes à ta place, je déclare d’une voix tranchante.

     

    L’homme se fige en nous entendons. Il se tourne vers nous, la surprise se dessine sur son visage ridé, mais très vite, c’est autre chose qui se dessine. Un sourire.

    Il m’a reconnu.

     

    — Ainsi, nous nous retrouvons.

     

    À cet instant, je suis presque soulagé que Primo ne connaisse pas l’allemand, sinon, il aurait compris qu’entre le nazi et moi, il y avait tellement de choses nous liant.

     

    ***

     

    Mon arme reste braquée sur lui, assit dans sa salle à manger, devant son diner, un verre de vin en main. Toute sa petite famille n’est pas là ce soir, il y a un gala auquel ce gros porc ne voulait pas participer. Nous l’avons appris par sa gouvernante que nous avons kidnappée et payé pour avoir des informations.

    Kauffmann ne panique pas en me voyant. Il se contente de poursuivre son repas en me dévisageant avec amusement, il jette un coup d’œil à Primo sur sa droite, se met à rire avant de me lancer dans un allemand parfait :

     

    — Tu en as mis du temps pour me trouver.

     

    — Qu’est-ce qu’il dit ? lance Primo qui braque toujours son arme en direction de sa tête.

     

    Je ne prends pas la peine de traduire, je me contente de le dévisager avec haine. La colère s’empare de moi. Elle est si forte que c’en est douloureux.

     

    — J’aurais mis une éternité à te traquer s’il le fallait, je rétorque amèrement.

     

    Heinrich laisse échapper un soupir amusé en savourant son steak.

     

    — Tu le regardes comme tu regardais mon fils. Tu n’as pas changé, tu as sombré dans ta folie. Comme ta mère aurait honte.

     

    Je déglutis en comprenant qu’il possède toujours ce sens de l’observation aiguisé. Il lui a suffi de quelques brèves minutes pour comprendre la situation.

    Bordel, depuis quand suis-je devenu aussi faible ?

     

    — Il sait qui tu es ? poursuit le nazi en attrapant son verre.

     

    — Oui.

     

    Heinrich se met à rire.

     

    — Tu n’as jamais su me mentir, à moi ou à ton père. Tu es toujours ce gamin apeuré Markus. Tu pensais sincèrement être à la hauteur d’une pareille tâche ? Me traquer moi ? Moi qui t’es tant fait de mal.

     

    Le nazi se tourne vers mon acolyte. Je ne veux pas qu’il lui parle. La colère devient plus forte. Il va jouer, il va vouloir nous liguer l’un contre l’autre.

    Ignore-le Primo.

     

    — Qui êtes-vous ? l’interroge.

     

    — Tu n’es pas obligé de répondre, je lance sèchement à Primo.

     

    Mais le flic le fait. Il s’approche de Kauffmann, lui colle son revolver sur la tempe et révèle son identité comme je l’ai fait si souvent pour rendre fou ces monstres que nous venons de traquer depuis des mois.

     

    — Un de ceux que tu hais.

     

    — Primo…

     

    Heinrich esquisse un sourire malsain. Il a compris. À notre façon de nous comporter l’un envers l’autre, même avec ma froideur, il a compris.

    Il se tourne vers moi.

     

    — Bon sang, Markus, tu es pire que ce que je pensais. Tu es un traitre pour la nation. Ton père aurait honte de voir ce que tu es devenu. Mais je dois avouer que tu viens de faire quelque chose de plus terrible que ce que j’aurais pu faire. Tu as détruit un homme d’une façon plus affreuse que par la mort.

     

    Je me décompose, mon cœur se serre, la peur me noue l’estomac. Il ne va pas faire ça…

     

    — Qu’est-ce qu’il vient de dire, Markus ? s’énerve le flic.

     

    — Rien, je jure.

     

    Rien, je t’en prie, ne l’écoute pas.

    Je n’arrive pas à regarder Primo, je dévisage l’allemand qui jouit de la situation. Il a compris que j’avais menti, il a compris en quelques minutes mon stratagème, et il hésite entre le révélé ou pas. Tout ne tient qu’à un monstre de nazi.

    Heinrich se tourne vers Primo, et d’un sourire diabolique, il révèle ce que j’ai tant cherché à cacher en gardant pour moi le dossier de Kauffmann relatant sa vie, ses complices… et moi.

     

    — Ce que je viens de dire, sale juif, c’est que je suis traqué par un des miens. L’homme qui se tient devant toi, il est comme moi : un nazi. C’est Markus Müller, fils du célèbre capitaine SS Siegmund Müller, l’homme qui a payé pour mes crimes.

     

    AMHELIIE