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  • Jäger, Chapitre 33

    Epilogue

    ***

    Markus

     

     

    Banlieue parisienne, France

    Janvier 1977

    Dix ans plus tard.

     

     

    Je donne quelques billets au taxi qui m’a conduit jusqu’ici depuis l’aéroport. Le gars me salut avant de démarrer. Je reste un moment dans la rue à savourer le calme du quartier et cette plénitude qui signifie qu’on est rentré chez soi en un seul morceau.

    J’aime bien Paris, mais depuis quelques années, j’ai commencé à apprécier sa banlieue, même s’il y a des gosses et des vieux, même si certains voisins peuvent être indiscrets, c’est un changement qui nous convient.

    Je dévisage la petite baraque beige, mais déjà plus grande que l’appartement en plein cœur de la capitale. Elle est sur deux étages, et se fond parfaitement dans le décor chaleureux.

    Les idées du flic sont souvent folles, mais étant donné que je suis incapable de lui dire non, il obtient toujours ce qu’il veut. Primo a eu envie de quitter l’effervescence de Paris pour le calme d’une maison. J’ai dit oui.

    Je fouille dans les poches de mon blouson en cuir pour en sortir les clés de cette dernière. Je passe le portail en fer noir que je referme en le claquant, je vérifie le courrier, mais à part le journal et des pubs, il n’y a rien d’autre. Je marche vers la porte en bois, l’ouvre également avant de déposer mon sac à l’entrée.

    Mon cœur s’emballe quand je pénètre les lieux. Rien n’a changé depuis mon départ, les meubles sont toujours à leur place, Primo a arrêté de tout bouger. Les murs peints en verts me font toujours sourire, on a un sévère problème de décorations dans cette baraque. Rien ne va ensemble, mais qu’importe, c’est chez nous.

    Je prends quelques instants pour me refamiliariser, ça fait quatre mois que je ne suis pas rentré, j’étais en Israël avec Max pour régler des affaires avec le Mossad sur l’organisation. Les choses vont beaucoup changer dans les prochaines années, entre le temps qui nous rattrape tous et la levée de certains secrets défenses, le calme plat ne va pas rester très longtemps encore. On a déjà connu pas mal de remue-ménage suite au procès de Kauffmann, qu’il a perdu. Il a été condamné à mort pour ces crimes, et même si justice a été rendu, ça n’a pas été simple de faire le deuil de ce passé violent et hanté. J’ai dû faire un sacré travail sur moi-même. Quand on se tient en vie grâce à la colère et au besoin de vengeance, lorsque ces sentiments disparaissent, on doit apprendre à vivre sans.

    Par chance, j’avais Primo à mes côtés, et même si je ne suis pas le plus bavard quand il s’agit de ce que je ressens, le flic a appris à lire entre mes lignes, et c’est aussi désarmant que soulageant de pouvoir s’en remettre à quelqu’un.

    Il règne un apaisement bienfaiteur entre ces murs. Une sensation que je n’ai jamais connue avant d’avoir Primo dans ma vie. Avec lui, j’ai un point d’ancrage, un lieu que je peux nommer comme étant chez moi, loin de ma réalité parfois violente où mes actes peuvent parfois peser sur ma conscience. C’est comme un oasis soulageant les maux invisibles.

    Mon regard traine vers le salon, où une tasse de café froide ainsi qu’une pile de rapports de la BRI trônent sur la table basse face au poste de télévision. Il y a une partie de notre bibliothèque commune, où des livres en allemand et en français se mélangent. Je me rappelle de cet après-midi-là, quand certains de mes cartons sont arrivés d’Allemagne et que Primo voulait à tout prix qu’on mélange nos bouquins. Je trouvais ça ridicule, mais pas lui. Il a gagné une fois encore.

    Dans un coin de la pièce, le Chandelier de Shabath et le Mezouza sont fièrement posés face à un exemplaire de la Torah.

    Je suis fasciné par sa croyance et la foi que Primo possède. Ça fait bien longtemps que je ne crois plus en rien, mais le voir croire lui, me prouve que les choses peuvent être infiniment grande.

    Ma main passe ensuite sur la veste en cuir de Primo accroché au porte-manteau. Je retire la mienne avant de continuer mon chemin vers la commode contre l’escalier montant à l’étage.

    Un sourire se dessine sur mon visage en voyant la dizaine de photos trônant dessus. C’est comme sur les murs, il y en a de partout. Je me moque souvent en disant que cette baraque ressemble à un musée, mais je comprends le flic. Celui qui reste seul ici à m’attendre au quotidien, c’est lui, pas moi. Et dans la solitude, face au manque de la personne qu’on aime, on fait ce qu’on peut.

    Je les connais toutes par cœur. La première a été prise quelques mois après nos retrouvailles, on est allé à Berlin où j’ai pu montrer à mon compagnon certains vestiges de mon passé. Il y en a d’autres, plus intimes, de lui ou de moi. J’en ai eu identique de Primo prise un été sur la plage. Il a une expression sur ce cliché qui exprime tant de joie, et cette lueur dans son regard, bordel j’en suis fou. Je m’accroche à cette photographie quand je suis loin de lui, comme si c’était une bouée de sauvetage lorsque ça ne va pas, que la traque est longue et compliquée.

    Quand on a décidé de se donner une chance il y a dix ans, on a dû faire face aux réalités de nos existences respectives. Je ne pouvais pas quitter la Jägerdunkle, Primo ne voulait pas quitter la BRI. On a dû s’organiser, faire des sacrifices, s’adapter à nos emplois du temps respectifs, vivre entre les allers-retours de l’un et les dangers de deux professions qui ne sont pas communes. On a vécu à cheval entre Paris et Berlin. Si aux yeux des autres, nous ne sommes que des amis, aux nôtres, nous savons ce qu’il en est.

    Je regarde la photo de groupe prise dans le jardin de la maison de la mère de Primo. Sa famille est géniale, je les ai rencontrés un été. Sa sœur est adorable. Leur mère est une femme d’une incroyable bonté qui accepte son fils comme il est, et qui m’a accepté aussi. Je sais que ces proches savent que je suis allemand, difficile de taire mon accent de toute façon, on a simplement fait le choix de taire certaines informations.

    On essaie de se libérer pendant les fêtes pour aller les voir, Primo a cinq nièces et neveux qui grandissent et font son bonheur quand il les voit. Si on ne sera que tous les deux, ça nous convient, savoir qu’on a une famille quelque part, c’est bon.

    Mon regard se pose sur la photo de mon flic lors de la remise de sa décoration. La fierté se lit sur son visage. Primo est devenu Lieutenant il y a trois ans. Il gère une brigade entière à la BRI. Son boulot le passionne, même s’il s’énerve souvent au téléphone le soir en me racontant sa journée, je ne regrette pas qu’il n’ait pas claqué la porte, il aime tellement ce qu’il fait.

    J’atterris dans la cuisine, c’est le bordel, je crois que le flic est parti en catastrophe ce matin. Mon regard se pose ensuite sur le frigo, Primo a toujours ce foutu calendrier où il fait un décompte des jours qui restent avant mon retour. J’arrive à donner une date approximative pour nos retrouvailles. Primo a ses petites habitudes qui me font sourire et gonfle mon cœur. Chaque petit détail me prouve que c’est du sérieux nous concernant, plus que jamais.

    Je suis tombé raide dingue de lui, j’en ai eu peur, mais passé cette dernière, quand j’y pense, je me dis que ça devrait être interdit d’aimer quelqu’un à ce point. C’est tellement intense et fort entre nous, que parfois, les mots me manquent. C’est une sensation aussi destructrice que bouleversante de ressentir ça. Partager sa vie avec une autre personne est déjà un grand pas pour l’homme, mais la partager avec quelqu’un qu’on aime autant, c’est une aventure des plus fantastiques. Alors bien sûr, au quotidien, ce n’est pas simple, on s’engueule comme n’importe qui, on claque des portes et on jure comme des Chartier, avant de se calmer en se défoulant sur l’autre par la meilleure façon qu’il soit. Quand son corps et le mien se cherchent et s’aiment avec cette passion dévorante qui n’amène qu’au plaisir à au renforcement de ce putain de lien entre nous.

    Je frissonne en y pensant. Je suis rentré exprès aujourd’hui pour les quarante-trois ans du flic. J’ai raté Noël et le jour de l’an, je n’allais pas passer à côté de ça non plus, même si je lui ai fait croire que je serais de retour dans une dizaine de jours.

    Je me sors une bière du frigo en attendant l’arrivée de Primo, vu l’heure, il ne devrait arriver d’ici une heure.

    À peine j’ai le temps de la décapsuler que le bruit de la porte d’entrée résonne. Je fronce les sourcils, il rentre plus tôt que je ne l’aurais cru.

     

    — Markus ? lance une voix familière remplie d’espoir.

     

    Je pose ma bière près de l’évier en me maudissant, tu parles d’une surprise. J’ai dû laisser mon sac dans l’entrée.

     

    — Markus ? répète Primo d’une voix tendue.

     

    Je souris, je pourrais rester planqué dans la cuisine en faisant mariner le flic, mais je suis trop impatient de le revoir.

    Je me montre et Primo secoue la tête en me voyant, il se fige. Ses yeux s’écarquillent, la stupéfaction se lit sur son visage. Il est debout dans le couloir, les bras chargés de dossiers, ses cheveux bruns sont un bordel sans nom, comme s’il avait passé sa journée à se fourrer les mains dedans pour ne pas hurler sur ses incapables de collègues. Mais ce que j’aime par-dessus tout, ce sont les petites rides aux coins de ses yeux. Ce mec devient de plus en plus bandant au fur et à mesure des années.

     

    — Surprise, je déclare en m’appuyant contre la porte de la cuisine.

     

    Le flic pose au sol son bordel. Il fait un pas vers moi, la joie se dessinant sur son visage, mon cœur s’emballe. Il arrive à ma hauteur, l’atmosphère se gorge d’une tension sexuelle palpable.

     

    — Bordel, t’es rentré. Dis-moi que je ne rêve pas ? poursuit le français.

     

    Ma main se pose sur sa hanche, je l’attire contre moi d’un geste brusque pour le coller contre mon corps. Primo fourre ses doigts dans mes cheveux, son souffle se mélange au mien. Je le serre contre moi, il n’imagine pas comme ça me fait un bien fou de le retrouver.

     

    — Est-ce qu’on rêve de ça ? je déclare en frottant mes hanches contre les siennes.

     

    Le lieutenant secoue la tête en souriant. Et bordel ce sourire m’avait tellement manqué. Ses yeux bleus si expressifs m’ont manqué.

     

    — Tu m’as manqué, je souffle contre sa bouche.

     

    Le flic m’observe un instant avant de m’embrasser. Nos lèvres se retrouvent enfin après de longs mois d’éloignement. Je profite de chaque instant, de la chaleur de sa bouche dévorant la mienne avec envie, à frottement de ma barbe de quelques jours contre sa peau, à la caresse humide de sa langue jouant avec la mienne, à la tension grimpant rapidement avec ce besoin de l’assouvir.

    Je romps le baiser avant qu’on ne finisse comme la dernière fois, à baiser sur le plancher du couloir, incapable de retenir ce désir explosant entre nous.

    Les bras de Primo me maintiennent contre lui, ma tête se perd dans son cou.

     

    — Ne pars plus comme ça. Quatre mois Markus, souffle-t-il.

     

    — Je sais.

     

    Je viens de passer dix longues années à courir le globe pour terminer de retrouver les fuyards de DISPARAITRE. Jamais je n’aurais cru que la quête soit si longue. Elle n’est pas terminée, il reste quelques noms sur une liste à Berlin, mais dans l’ensemble, en l’espace de dix ans, j’ai réussi à mettre la main sur une dizaine d’entre eux.

    Je passe ma vie dans les avions, mais dès que je peux, je rentre ici. Je vais de moins en moins à Berlin, l’Allemagne a beau être ma patrie, les choses changent tellement durant mon absence que j’ai du mal à me retrouver. J’aime mes racines, je ne les renie pas, simplement, j’ai appris à en aimer d’autres. Tout comme je suis fou quand le flic se met à parler allemand. En dix ans, j’ai essayé de le faire devenir bilingue, et même si ce n’est pas gagné, quand il se met à parler ma langue maternelle, je ne réponds plus de rien. Généralement, l’histoire se termine sur une surface plane sans aucun vêtement. Et j’aime ça.

    Nous restons l’un contre l’autre, incapable de se décrocher du corps de l’autre. Le manque est écrasant et les retrouvailles sont toujours fort intéressantes.

    Je sens le regard scrutateur de Primo sur moi, comme pour vérifier que je sois toujours entier. On a vécu des retrouvailles où l’inquiétude venait gâcher ce moment, mais pas aujourd’hui.

    Pas de blessés, par de danger, juste nous.

     

    — Tu restes combien de temps ? demande Primo en chuchotant à mon oreille.

     

    Toujours.

     

    — J’ai demandé à Max si je pouvais régler des affaires personnelles. J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, d’ailleurs.

     

    Primo s’écarte, la méfiance le gagne, la dernière fois que je lui ai dit ça, j’ai atterri en Israël pour régler les affaires et faire le choix du récit de l’Histoire.

     

    — Si c’est une nouvelle qui t’envoie je ne sais où durant plusieurs mois, t’es gentil, tu t’abstiens de me la communiquer, m’avoue le flic.

     

    Je secoue la tête, je sais que Primo ne se doute pas un instant de ce que j’ai à lui annoncer. C’est une décision que j’ai prise au court de ses derniers mois. Elle trottait déjà dans mon esprit lorsque j’ai refusé de prendre la direction de l’organisation à la mort de Ralf, laissant à Max les rênes. Durant notre périple, j’ai longuement discuté avec lui, avec le traqueur et l’ami. Il ignore les détails de mon histoire avec Primo, même si je sais qu’il se doute de quelque chose, il n’en dit rien. J’ai l’impression que les choses doivent changer pour nous aussi. DISPARAITRE ne sera bientôt plus qu’un souvenir, et même si c’était le combat de ma vie ses dernières années, il devra se terminer sans moi.

    J’inspire longuement en croisant le regard bleu qui n’attend que mes mots.

     

    — J’ai demandé à Max s’il pouvait m’accorder le repos.

     

    Primo se fige en comprenant ce que ça veut dire. Je lui en ai parlé une fois. Comme n’importe quel guerrier, il arrive un jour, où les chasseurs désirent passer la main et prendre ce repos mérité après un service long, compliqué et fastidieux.

     

    — Markus…

     

    Je glisse une main dans ses cheveux en l’attirant davantage contre moi.

     

    — Hé, je ne le vis pas mal d’accord ? Je viens de passer vingt-cinq ans de ma vie à traquer des monstres, j’ai contribué à la justice du mieux que j’ai pu. J’ai envie d’autres choses.

     

    Mon front se pose contre le sien.

     

    — Je n’ai plus envie de ces au revoir à l’aéroport, de ce truc dans tes yeux qui me demandent si je reviendrai entier. On mérite un peu de paix, tu ne crois pas ?

     

    Primo acquiesce.

     

    — Et Berlin ? ose-t-il me demander.

     

    — Berlin c’est mon identité, mais je ne me sens plus chez moi, là-bas. C’est ici chez moi, c’est avec toi. Alors si tu es d’accord, je reste à Paris. Je devrais faire quelques allées retours dans l’année à Berlin pour voir ma sœur et régler quelques affaires avec Jägerdunkle. Mais j’aimerai me poser pour de bon ici, chez nous.

     

    Quand je pars, je vis avec ces moments où nous partageons notre vie ensemble. À tous ces instants simples, mais importants pour moi. Et ce manque qui se créer, à quarante ans passés, je n’ai plus envie de me battre contre lui, je veux le laisser gagner. Je veux que Primo arrête de m’attendre, qu’il n’y ait plus de case à cocher, d’appel tard le soir à l’autre bout du monde. J’ai juste envie d’un truc simple maintenant, sans pourtant oublier ce qu’on a vécu.

     

    — Qu’est-ce que tu vas faire ? m’interroge Primo, soucieux.

     

    J’ai largement le temps de me demander ce que je ferais. Je perçois son inquiétude, le flic sait quelle importance avait pour moi la traque des nazis. À quel point, ce besoin de justice m’a tenu en vie et m’a porté la tête hors de l’eau durant des années.

    C’était avant lui.

     

    — Je ne sais pas, mais je sais que mon institution saura me remercier pour le travail que j’ai accompli depuis si longtemps.

     

    — Est-ce égoïste de ma part d’être heureux d’apprendre ça ? m’avoue-t-il.

     

    Un sourire se dessine sur mon visage.

     

    — Non, c’est normal. Je t’ai imposé un mode de vie particulier, où l’inquiétude et le manque étaient notre quotidien.

     

    Primo acquiesce, ses mains saisissent mon visage pour m’attirer contre le sien.

     

    — Mais c’était bien Markus, c’était plus que je ne pensais avoir. Même si on a vécu séparé durant plusieurs mois, je ne pourrais jamais oublier ce que ça faisait de te retrouver.

     

    — Merde on va vivre dans une routine affolante, je plaisante.

     

    — Elle m’ira aussi, conclut le flic.

     

    Parfait.

     

    — Au fait. Joyeux Anniversaire, je souffle.

     

    Primo prend un air malicieux en me dévisageant, l’atmosphère dans le couloir prend quelque degré alors que sa respiration se met à révéler l’étendue la tension régnant entre nous.

    Je te veux, plane dans l’air.

    Et moi aussi.

     

    — Et j’ai droit à un cadeau ? m’interroge le flic sur un ton léger.

     

    — Bordel ce que tu veux, je réponds sans hésitation.

     

    Le flic enlace nos doigts et me tire vers l’escalier. Je le suis en comprenant. Et bon sang, je ne veux que ça, retrouver cette putain d’intimité qui m’a tant manqué.

     

    — J’espère que t’es en forme, rit Primo en montant les premières marches.

     

    — Toujours, je réponds.

     

    Il me jette un clin d’œil avant de se retourner pour grimper les autres marches, sa veste manque de m’atterrir dessus quand il la jette suivis de près par sa chemise.

    Mon regard ne se décolle pas de son cul, heureusement que la chambre n’est pas loin, sinon, le couloir du haut m’aurait convenu.

    Je me surprends toujours du bonheur que cet homme me donne. Comme si ce n’était pas vrai, mais Primo a un talent saisissant pour me prouver le contraire. Notre amour existe, il est né dans des circonstances compliquées, où la vérité était parfois masquée par la peur. Mais il est vrai, quoi que les gens en disent, quoi que la loi en pense. Quand il me dit qu’il m’aime, quand il me le prouve par des gestes, même si j’ai longtemps pensé le contraire, je sais que ce n’est rien de mal. On ne fait rien de mal, et j’aime ça, moi aussi, lui montrer et lui dire.

    Peut-être qu’un jour prochain, nous n’aurons plus besoin de vivre cachés. Peut-être que je pourrais saisir sa main en pleine rue sans risque, et qu’on pourra s’embrasser en plein aéroport pour se dire au revoir. En attendant, je savoure l’instant tout comme je bénis le ciel d’avoir quelqu’un qui m’aime pour qui je suis et que je peux appeler mien malgré un passé compliqué, où normalement, nous n’aurions pas dû nous aimer, lui le français, et moi l’allemand.

     

     

     FIN

     

    AMHELIIE

  • Instinct #1 - Sauvage - Chapitre 7 - Nikita


     

     

     

    Je referme la porte et regarde le doc quitter ma propriété. Elya va bien, mieux du moins, il m’a dit d’arrêter la perfusion, de continuer à la nourrir et de la laisser se reposer encore. Sa mémoire n’est toujours pas revenue. Je ne sais pas si je dois réellement la croire sur ce point. Elle ne semble pas stupide et elle a compris des choses me concernant qui la rende méfiante.

    Je fais demi-tour en regardant ma montre. Les femmes de ménages ne vont pas tarder à venir, il est temps de déplacer mon fardeau.

    J’entre dans ma chambre, Elya est sur le lit, le regard perdus sur la fenêtre et la main qui caresse machinalement son ventre.

    Je m’approche, agacé parce que je vais devoir la toucher, parce que ses réactions me déconcertent, parce qu’elle me voit. Elle n’a pas eu peur, elle n’a pas eu l’air dégouté, juste peiné. C’est encore pire, je n’ai jamais eu besoin de pitié, je vis très bien ma défiguration, je n’ai pas le choix de toute façon.

    Je sors un foulard de la poche arrière de mon jean. Elya me regarde intriguée.

    — Je vais te bander les yeux.

    — Pourquoi ?

    — Je dois te sortir de cette pièce.

    Elle attrape mon poignet alors que je m’apprêtais à enrouler le foulard autour de sa tête.

    — Qu’est-ce qu’il y a Nik ? elle demande en plongeant son regard noir dans le mien avec méfiance.

    — La peur serait-elle revenue finalement ?

    On s’observe dans le silence, sa main toujours accrochée à mon poignet. Chacun de nous tente de percer l’autre à jour de trouver la faille et de comprendre. Malheureusement pour elle, s’il y a une chose que je déteste par-dessus tout c’est perdre le contrôle. Je suis un chef, je prends des décisions et chacune est dictée pour aboutir à un objectif, aucun sentiment n’entre en compte, aucune faiblesse n’est permise et jusqu’à elle, ça fonctionnait très bien. Or, depuis qu’elle a débarqué dans ma vie, je ne fais rien d’habituel et je me laisse aller à la toucher comme je ne devrais pas le faire et à éprouver du désir qui surpasse ma raison. Je déteste être pris en faute, que mes actes ne soient pas réfléchis, qu’il s’agisse d’une femme ou d’un braquage. Ses réactions n’ont rien de normal, elle devrait avoir peur, elle devrait me repousser, elle devrait…je ne sais pas, mais pas se laisser faire et attendre de voir jusqu’où je suis capable d’aller.

    Elya finit par enlever sa main et en me souriant elle me laisse lui bander les yeux.

    Je l’aide à se lever du lit, ses jambes sont encore instables et finalement ce moment hors de cette chambre ne peut que lui faire du bien.

    Je tente de la garder à distance en la guidant et la soutenant, mais elle se presse contre moi et prend mon bras pour se guider elle-même.

    J’inspire, l’odeur de ses cheveux vient chatouiller mes narines, celle du gel douche de ma salle de bain que je n’utilise jamais et, que la femme de ménage s’obstine à changer régulièrement. On sort de la chambre, doucement je nous guide à travers la maison.

    Elle avance lentement, son visage se tourne en direction du moindre son qu’émet le vieux bois qui craque partout. On passe la cuisine, la bibliothèque et la grande salle à manger avant d’arriver devant la porte qui descend au sous-sol.

    — Derrière la porte, il y a des escaliers qui descendent, je l’informe.

    J’ouvre, la porte émet un grincement macabre qui la fait sursauter. Je souris en la regardant s’accrocher de plus belle à mon bras. Pourtant elle ne dit rien, elle se contente d’avancer et de descendre chaque marche prudemment.

    A la moitié des marches, elle s’arrête et se met à renifler fortement.

    — Une piscine ? elle demande en souriant.

    J’hoche la tête en souriant à mon tour, ça a l’air de la rendre heureuse et je ne me rends même pas compte qu’elle ne peut pas me voir.

    — Oui, je me contente de répondre en continuant de descendre.

    On finit par venir à bout de l’escalier et nous pénétrons dans le sous-sol où se trouve la piscine. Je relâche Elya et passe derrière elle pour faire tomber le foulard de ses yeux. Je reviens à ses côtés pour la regarder découvrir ce lieu qui me fait penser aux fonds des océans. C’est calme, la lumière quasi inexistante qui provient du fond du bassin et qui se reflète sur les murs en formant des vagues d’ombres. Le bassin fait vingt mètres de long, il est entouré de transat, de douche et de quelques plantes vertes.

    — C’est magnifique, dit-elle en faisant résonner sa voix dans l’espace trop grand.

    — Déshabille toi.

    Je commence à enlever mes chaussures et mon t-shirt. Elya ne bouge pas, elle m’observe.

    — Elya, je commence mais je m’arrête quand je la vois sourire exagérément.

    Je croise les bras sur ma poitrine, ses yeux glissent sur mon corps à moitié nu. Elle doit arrêter de me regarder comme ça, comme si elle se rappelait les moments où mes mains ont dévié sur des endroits où elles n’auraient jamais dû aller.

    Elle finit par commencer à se déshabiller pourtant ses yeux sont toujours sur moi. Elle enlève le seul vêtement qu’elle porte et son corps nu apparait. Toujours marqué, toujours trop maigre et pourtant toujours désirable.

    Je finis d’enlever mon jean et termine en caleçon avec une rection qui ne passe pas inaperçue. Je jure en m’approchant d’elle, elle crie quand mes bras la porte pour aller rejoindre l’eau.

    — Nik ! Je peux marcher !

    Elle s’accroche à mes épaules et ses seins se frottent contre ma poitrine.

    — Est-ce que tu sais nager ?

    Je la sens se figer et je comprends que sa mémoire ne lui apporte aucune réponse à ce sujet. Je n’imagine surement pas ce que c’est que de ne pas savoir qui on est et d’où l’on vient, mais je suppose que ça doit être rageant de se demander à chaque fois « est ce que je sais, est ce que j’aime ou pas et est ce que j’en suis capable ».

    J’avance jusqu’au bassin, la pente est douce pour entrer dans l’eau, je progresse doucement pour la laisser s’habituer à la température de l’eau. C’est tiède mais quand elle frissonne et que ses seins se tendent un peu plus, je sais que pour elle, c’est froid. Je resserre ma prise sur son corps, pour le réchauffer avec la chaleur du mien et Elya se laisse aller contre moi. L’eau nous recouvre jusqu’à la poitrine quand je tente de la relâcher.

    Elle s’accroche à mes épaules et le regard qu’elle me tend parle pour elle. Elle a peur. Je voudrais sourire, parce qu’elle éprouve enfin de la peur pour quelque chose mais sa détresse ne m’amuse pas.

    — Détache tes jambes.

    Elle m’observe en se serrant un peu plus contre moi, je garde mon clame, j’essaye de ne pas penser au fait qu’elle soit nue contre ma peau et que son entre jambe est pile au-dessus du mien.

    — Je ne vais pas te lâcher, je tente de la rassurer.

    — Je crois que j’ai peur de l’eau Nik.

    Je le crois aussi, alors que pourtant en voyant la piscine elle avait l’air d’avoir hâte d’y aller.

    — Un souvenir ?

    Elle secoue la tête en se raccrochant de plus belle à moi. Mes mains se crispent sur ses cuisses trop fines. Son corps est trop proche du mien, les tremblements qui la parcourt mette à mal mon self contrôle et je suis incapable de bouger de peur de faire le geste de trop, celui qui me ferait basculer dans cet état qu’elle arrive à instaurer en moi. Un désir puissant qui deviendra incontrôlable.

    Je détache une de mes mains et la pose sur sa nuque, comme pour la réconforter. Il faut qu’elle se détende, qu’elle ait confiance en moi, je ne la laisserai pas couler, surtout qu’elle a pied. Je murmure des paroles rassurantes en la caressant doucement. Le temps passe et nous sommes toujours à quelques centimètres du bord, seul dans cette ambiance étrange du au lieu et à la situation. Elya reste accrochée à moi et je commence à désespérer qu’elle se détache.

    Je recule et m’assois dans l’eau, elle frissonne du manque de chaleur qu’on avait réussie à gagner en restant à flot.

    — Il ne va rien t’arriver, je suis là.

    Je sais que les peurs sont incontrôlables, qu’on n’est pas conscient quand elles nous saisissent et nous paralysent, mais je ne peux plus rester avec son corps contre le mien. Les limites vont être atteintes si elle continue ainsi et je ne suis pas sûr de tenir ma promesse de ne pas la lâcher.

    — Il faut que tu me lâches, je lance les dents serres.

    Mon corps est tendu au maximum, il résiste comme il peut à la femme qui est dans ses bras, qui le tourmente malgré elle.

    Son visage se redresse de ma poitrine, elle m’observe et sa main vient de nouveau toucher ma cicatrice. Je ferme les yeux et la laisse faire, je me sermonne de ne rien ressentir, de la laisser prendre confiance, que je dois résister pour lui laisser le temps de comprendre que l’eau ne lui fera aucun mal.

    Ses doigts s’attardent sur mes lèvres, j’ouvre les yeux pour croiser le noir des siens trop proche.

    — J’ai peur et j’ignore pourquoi, dit-elle tout bas.

    Je pince les lèvres et capture son doigt par la même occasion, elle pousse un petit gémissement et une idée stupide surgit dans mon esprit. J’enlève sa main et doucement je prends son visage pour l’embrasser. Elle semble surprise mais ne me repousse pas, je me retiens à ses cuisses, je me contiens de laisser parler mes envies brutales pour seulement lui apporter de la douceur.

    Ses lèvres bougent sur les miennes elle me caresse avec sa bouche et c’est moi qui frissonne à présent. Cette lenteur sur ses lèvres encore meurtries me bouleverse. Je me lève et avance dans l’eau, elle est prise dans ce baiser beaucoup trop doux et tendre pour être réel et elle ne remarque pas que nous sommes immergés.

    Sa bouche s’ouvre quand elle prend mon visage entre ses mains et son corps vient se presser plus durement sur le mien. Sa langue rencontre la mienne et la chaleur de sa bouche se propage en moi alors qu’elle gémit. Je dégage ses jambes en savourant le gout de ses lèvres, en appréciant ce baiser qui devient plus fougueux à mesure qu’elle se laisse aller.

    Ses pieds touchent le fond de la piscine, je me baisse en restant relié à ses lèvres, je n’arrive pas à la lâcher, je n’arrive pas à me dire qu’il faut stopper maintenant qu’elle est là où je voulais qu’elle soit. Je capture sa nuque et laisse déborder ce que je retiens, juste un peu, juste pour profiter de cette douceur féminine, de sa bouche tentatrice et de la langueur de ce baiser. Mais je ne peux pas lâcher prise totalement, je ne peux pas laisser mes envies me contrôler sinon je termine en elle.

    Je finis par m’écarter à contre cœur, mes muscles sont tendus, ma queue a envie d’assouvir ce désir brulant qui nous entoure et le regard d’Elya sur moi n’aide en rien à me calmer.

    — Tu es dans l’eau, dis-je d’une voix tendue, je ne te lâcherai pas.

    Ses mains accrochent mes bras et elle jette des regards apeurés autour d’elle, l’air de se demander comment sortir de là.

    — Regarde-moi.

    Ses yeux reviennent sur moi, je souris en caressant sa joue meurtrie.

    — Tu as pied et je suis là, rien n’arrivera.

    — Tu m’as eu.

    Elle semble un peu vexée mais surtout amusée de s’être laissée avoir. Je la retourne contre moi, elle cri et cherche à s’accrocher à mes bras. Je jure intérieurement, je dois être plus doux avec elle si je ne veux pas qu’elle explose en crise de panique.

    — Laisse-toi aller contre moi.

    Je la vois inspirer profondément puis son dos s’appuie sur mon torse, mes bras passent sous ses aisselles et bientôt elle flotte à la surface de la piscine.

    Ses jambes s’agitent, je l’entends rire lorsqu’elle fait des gerbes d’eau puis elle se détend et son corps glisse pour seulement laisser sa tête contre moi. Je la regarde flotter, son corps qui apparait par intermittence sublimé par l’eau. On dirait une nymphe, malgré les bleus, malgré les coups, elle est superbe.

     

     

    ***

     

     

    — On avance ?

    Lane soupir à l’autre bout du fil et j’imagine que cette semaine a dû lui paraitre interminable.

    — Pas aussi vite que j’aimerais, mais on avance oui.

    Je me laisse aller dans le canapé en faisant tourner le liquide dans mon verre à whisky. La maison est calme comme à son habitude, Elya s’est endormie comme une souche après avoir passé deux heures dans l’eau à s’agiter comme une anguille dans mes bras. Sa peur n’a pas disparu mais elle a pu au moins en profiter un peu alors que j’ai passé deux heures à m’imaginer comment je pourrais la prendre. Dans l’eau, sur le bord de la piscine, contre un mur, par derrière, sur moi…je crois que j’ai eu le temps de me refaire la Kamasoutra pendant qu’elle pataugeait.

    Elle a fini par regagner sa chambre, propre, les draps du lit changés et elle a compris pourquoi je l’ai éloigné de cette pièce.

    — Et toi, comment ça se passe à la maison ?

    — Je vais avoir besoin de toi pour des recherches. Je crois que j’avance, j’aurais plus d’infos demain.

    — Tu ne veux toujours pas que je t’initie aux joies du net ?

    — Je m’en passe très bien.

    — Au moins pour le porno.

    Je grogne et lui dit d’aller s’occuper de Keme puis je raccroche.

    Je descends une gorgée de whisky en agitant ma jambe. Demain on doit me livrer le tableau à une autre adresse, une qui j’utilise pour me domicilier quelque part sous un nom d’emprunt. Je dois commencer à organiser son départ, faire marcher ce réseau qui ne sert pas seulement à faire passer des tableaux à l’étranger. Je sais vers qui me tourner pour l’envoyer en Amérique du sud, pour garder un œil sur elle quand elle aura quitté mon toit, mais je ne fais rien pour le moment. Parce que je veux savoir qui elle a fui et pourquoi. Ses connaissances en art me rendent encore plus méfiants qu’habituellement, parce qu’en voulant la protéger je pourrais la ramener dans les bras de celui qui l’a tabassé. Je dois être plus malin que ça, plus patient et tenter de comprendre avant d’agir. Néanmoins, je ne dois pas m’éterniser, le temps va jouer contre moi avec Keme qui mettra ses menaces à exécution et avec mon désir. Je touche ma lèvre en repensant à ce quis ‘est produit, à comment elle ose toucher ma cicatrice sans dégout, peut être avec curiosité et ses lèvres sur les miennes. Cette douceur, je ne suis pas habitué, aucune femme ne m’a touché ainsi. C’est comme si elles étaient deux en elle, une qui aime se faire dominer par un homme et une qui a envie de douceur, de tendresse et de cette protection que mes bras lui ont apporté dans un moment de faiblesse.

    Plus elle reste, plus j’en apprends sur elle et plus je la veux. Ces heures dans la piscine, ce baiser qui m’a brulé les lèvres me confirment que je suis proche de perdre le contrôle et je ne peux pas me le permettre. Elle était déjà dangereuse pour notre liberté et même notre vie, si je laisse mes sens me dominer, c’est la tête que je perdrais.

     

    Maryrhage

  • Jäger, Chapitre 30

    Chapitre 30

    ***

    Primo

     

     

    Paris, France

    Octobre 1967

     

     

    Je me laisse tomber sur mon siège en soupirant. Je tente de détacher ce foutu gilet par balle qui pèse une tonne. Mon épaule me fait mal, la rencontre avec le béton ne l’a pas épargné, mais on s’en est bien tiré dans l’ensemble. Vega entre à son tour dans notre bureau.

    On a déménagé il y a un an et demi, la brigade a été rebaptisée BRI, elle a gagné en effectif et en financement grâce aux bons résultats que nous avons eus durant ses débuts.

    Vega pose lourdent son casque sur son bureau puis il s’approche de moi les cheveux aplatis et l’air pas content des jours de défaites de l’OM.

     

    — Ça suffit, il lance avec son accent, j’en ai ras le bol de devoir sauver ton cul à chaque intervention.

     

    — Toi, tu sauves mon cul ?

     

    — Oui bordel ! Tu te crois immortel ou quoi ?

     

    Je ris en terminant d’enlever mon gilet. Mon épaule est soulagée du poids et je la fais tourner en pensant aux paroles de mon coéquipier. Il ne sauve rien, puisqu’il n’y a plus rien à sauver.

     

    — Akerman ! Dans mon bureau !

     

    Vega me sourit en entendant Maurel notre commissaire hurler dans le couloir de sa douce voix agréable.

     

    — Peut-être que lui te remettra les idées en place, me lance mon coéquipier alors que je me lève pour sortir du bureau.

     

    Je longe le couloir repeint depuis peu et repère mon patron les mains sur les hanches qui m’attend devant la porte de son bureau.

     

    — Qu’est-ce qu’il y a ? je demande une fois devant lui en continuant d’étirer mon épaule.

     

    Il me fait signe d’entrer, la porte claque derrière moi et Maurel vient se laisser tomber sur son fauteuil en face de moi.

     

    — Une nouvelle affaire ?

     

    — Quoi ? lance Maurel en fronçant les sourcils, une… bordel de merde, mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi !?

     

    On s’affronte du regard, alors que j’essaye de comprendre ce que je fous là, si ce n’est pas pour me refiler du boulot.

     

    — Qu’est-ce qu’ils t’ont fait durant cette enquête spéciale ? Hein ? Qu’est-ce qu’ils ont foutu dans ta tête pour que tu passes d’un état cadavérique à une machine de guerre ?

     

    Je détourne le regard en comprenant qu’on va encore avoir cette discussion stérile. Celle qui n’a mené nulle part il y a deux ans quand je suis revenu et qu’il a voulu savoir ce que j’ai fait durant ces mois hors de la brigade. Je ne peux rien dire, j’en ai même pas envie, il n’y a rien de glorieux à ce que j’ai fait, rien qui me donne envie de l’épingler sur un diplôme.

    Tout comme je n’ai rien dit au service secret français qui sont venus me cueillir à l’aéroport et qui m’ont interrogé trois jours de suite en espérant en découvrir plus sur le Mossad, l’équipe allemande et le réseau mis en place. Toutes ces fouines me refilent la nausée.

     

    — Je ne te reconnais plus Primo et j’ai du mal à te suivre.

     

    — Je fais mon boulot, ils sont tous sous les verrous et on n’a pas eu de blessé…

     

    — Parce que te jeter au milieu d’une fusillade c’est ton boulot ?

     

    Je relève les yeux sur Maurel, son inquiétude est réelle quant à mon état, mais je ne peux pas faire autrement. J’ai besoin de ça, comme du reste. J’ai besoin de ces moments d’invincibilités, de tester la fragilité de ma vie et de prendre ces shoots d’adrénaline droite dans les veines. J’ai besoin de me tester, de me pousser et de survivre.

    Maurel soupire et se penche sur son bureau pour me parler.

     

    — Écoute, si tu continues à jouer au héros je vais être…

     

    — Non, je le coupe, ne faites pas ça.

     

    Le silence retombe, je sais qu’il attend que je parle, que je lui explique ce qui ne va pas chez moi, mais je ne saurais même pas par où commencer. Les choses ont changé, cette enquête, cette traque, ce voyage avec Markus m’a changé et je ne peux pas revenir en arrière. J’essaye de comprendre, j’essaye de m’adapter, mais je n’y arrive pas. Mon seul moyen c’est le travail, c’est risquer ma vie à chaque coup de filet et me porter volontaire pour le plus risqué. Le boulot, je n’ai plus que ça pour avancer.

     

    — Primo, t’es un bon flic, t’es même le meilleur de cette brigade, mais c’est plus possible. Même Vega n’arrive plus à te suivre.

     

    — OK, OK, je vais me calmer, mais ne me foutez pas au placard.

     

    — Ce n’est pas mon but Akerman, je veux seulement que tu restes en vie.

     

    Il soupire.

     

    — Je ne comprends pas pourquoi t’agis comme ça, j’ai l’impression que ça fait deux ans que tu vis un deuil. Si tu veux aller bosser avec les espions, si ça te manque, si t’as besoin de plus d’action demande ton transfert. 

     

    — Je suis flic, je lance en me levant, rien à foutre de l’espionnage.

     

    Je m’apprête à sortir de son bureau quand il m’interpelle de nouveau.

     

    — Alors, comporte-toi comme tel. C’est mon dernier avertissement Primo, prochain débordement tu sautes. Rentre chez toi et réfléchis à ton avenir.

     

     

    ***

     

     

    Je laisse tomber mon cuir avec le journal et mes chaussures dégagent rapidement, puis je m’étends sur mon canapé. Cette journée a dévié d’une façon inattendue. J’étais bien après l’opération, j’étais sur mon nuage, sur mon sentiment de justice accompli, l’un des seuls bien-êtres qui arrivent à filtrer en moi, mais ce soir j’ai juste envie d’envoyer tout se faire foutre. Je sais que Maurel ne fait pas de menace à la légère et je vais devoir renoncer à la dernière chose qui me retenait de sombrer.

    Je suis en équilibre précaire depuis mon retour en France. Parfois j’espère que cette mission spéciale s’effacera, que les souvenirs vont disparaitre, que Markus n’a pas existé. Que c’est seulement un mauvais rêve et que demain je me réveillerai l’esprit serein. Je redeviens ce gamin qui a perdu ses parents, son monde et toute son existence qui espère chaque jour un retour en arrière qui en viendra jamais. Je suis quelqu’un de combatif, la vie a fait en sorte que je le devienne, elle m’a inculqué d’elle-même qu’on n’a rien sans se battre et à présent que je sombre il n’y a aucune prise sur laquelle me raccrocher. La chute est vertigineuse et ça fait deux ans qu’elle dure. Deux putains d‘années à penser à lui, à me dire que ces derniers mots à l’aéroport ne peuvent pas être les derniers, à me demander ce qu’il fait, à tenter d’oublier. Je ne sais pas oublier. Comment je pourrais oublier ces mois qui ont changé toute ma vie ? Ce qu’on a fait, ce qu’on a vécue ensemble, notre histoire toutes ces choses ont contribué à ce que je suis aujourd’hui. Au cauchemar, au réveil en sueur avec l’impression d’être salie par tout ce sang versé et l’amour qui n’aurait peut-être jamais dû voir le jour. À cette douleur constante qui englobe mon cœur, ce vide que je ne comprends pas.

    Avant lui, je n’ai jamais ressenti ce manque, cette impression d’avoir laissé une partie de moi au Brésil et d’être incapable de la ramener. Markus a dévasté ma vie alors que j’ai cru que c’était moi qui piétinais la sienne. Ses idées, sa vie, son image de lui, que je pensais avoir combattu sont en fait la partie émergée de l’iceberg. Lui il a grignoté la partie immerger durant ces mois, chaque jour je tombais inexorablement plus amoureux de lui et chaque jour je contribué à ma perte parce que je ne voulais pas voir. Parce que j’ai cru que ce serait suffisant et cette trahison, si elle a existé c’est parce que j’ai consentie à ce qu’elle en soit une.

    Je me redresse en me secouant, mon épaule est toujours douloureuse, mais autre chose nait en moi comme à chaque fois que je pense à Markus.

    Pas ce soir.

    Je me lève, le corps tendu, la tension à moi qui a envie de sortir parce que je ressens encore ses mots, sa voix, son corps et que le manque devient ingérable. Je vais dans la cuisine prendre une bière en me sermonnant que Maurel a raison, ces conneries ne peuvent plus durer, mon comportement au boulot comme à l’extérieur. Ces moments d’évasions dans les corps d’autres hommes en m’apportent rien à part quelques minutes de perte de contrôle et des heures de dégouts. Mais certains soirs, la tension est trop forte et je ne résiste pas. Je sors, je vais dans ces coins de Paris ou les homosexuels se retrouvent, dans ces endroits sombres où on assouvit son vice d’une façon ou d’une autre et je baise. Je baise brutalement, violemment, je prends et je ne donne rien, je me sers de ces corps offerts pour laisser parler ma colère et ma peine. Je me venge de lui, de cette douleur qu’il a mise en moi et qui n’a pas sa place, je la déverse dans des corps inconnus qui ne demandent que ça. Je prends des hommes en l’imaginant lui, je les fais payer pour que lui souffre autant que moi. Je prends mon pied en les ravageant et ensuite, une fois ce moment passé, une fois la colère évanouie je me dégoute.

    Je retourne dans le salon avec ma bière, je m’installe sur le canapé et servent les dents pour conjurer le besoin qui ne demande qu’à sortir. Je suis comme un de ses drogués que je croise chaque jour, je fais mal, je me fais du mal à faire des choses qui ne m’apportent qu’un moment d‘évasion bien trop court et je redescends. Je chute encore et encore puis je prends une autre dose et la chute est encore plus douloureuse. C’est pour ça que je m’investis dans le boulot corps et âme, pour les sensations proches de l’extase, pour chasser le reste.

    Je repousse les papiers qui encombrent ma table basse pour étaler le journal et me consacrer à la misère du monde plus qu’à la mienne. Je fais tomber une pile que je ramasse en jurant et je tombe sur la photo que ma sœur m’a envoyée.

    Je souris en reposant le reste de la paperasse sur la table les yeux braqués sur les visages souriants en noire et blanc.

    Mon neveu est né alors qu’on était encore à New York. Amir Primo Darvi a vu le jour pendant que je traquais un de ceux qui a contribué la mort de ses grands-parents. Ce bonhomme de 3,8 kg a donné du fil à retordre à ma sœur et des bouffés d’angoisse à son père et je suis fier de dire que ce gamin est un Akerman rien que pour ça.

    Il est parfait. La première fois que j’ai vu son visage rond aux cheveux bruns et au regard intrépide de son père il avait 3 mois. Eli n’en peut plus de sourire de fierté pour son fils, ma sœur est comblée et Claire est devenue grand-mère.

    Ces jours dans ma famille après mon retour en France me manquent. Avec eux j’oublie, quand je regarde Amir s’éveiller je me dis que la vie peut être parfaite, qu’un enfant change tout et que finalement ce que j’ai fait valait le coup. Pour lui, pour les générations futures, pour que personne n’oublie et que justice soit rendue. C’est notre histoire celle qui nous a pris une partie de notre famille, qui nous a brisés et qui ne doit jamais être oubliée. Je veux qu’Amir sache d’où il vient, que ses grands-parents sont morts pour que sa mère et moi survivions, parce qu’on était l’avenir. Je veux qu’il sache ce que notre peuple a vécu et qu’il soit fier de la façon dont il s’est relevé. Pour les juifs les enfants sont le cadeau le plus précieux, c’est notre priorité, faire qu’il soit heureux et qu’il grandisse dans un monde libre. C’est mon neveu, le fils de ma sœur et de l’homme que j’ai toujours considéré comme un frère, c’est la plus belle chose que j’ai vue de ma vie et quand je le regarde il n’y a plus de noirceur alors c’est peut-être ça la solution, peut-être que c’est ce qu’il me faut, partir de Paris quelque temps, reprendre racine avec les miens et oublier l’horreur en regardant mon neveu grandir.

    Je n’aurais jamais de famille à moi, j’en ai fait le deuil il y a bien longtemps et j’ai toujours compté sur ma sœur pour prolonger la famille. Je sais qu’elle ne s’arrêtera pas à un, qu’elle remplira sa maison de cris et de rire. Vivre à Paris me prive d’eux, partir une fois par an les voir, entendre Claire une fois par mois au téléphone et écrire à ma sœur n’est pas suffisant.

    Je pose la photo et fouille dans mes papiers sur la table pour prendre de quoi écrire à ma famille quand je tombe sur la une du journal que je n’avais pas regardé jusque-là. Je le déplie et me heurte de pleins fouets avec le passé. La photo de l’encart sous le gros titre me fait frissonner de dégout. Il y apparait menotté encadré par des policiers, la tête basse et un sourire sadique née sur mes lèvres. Le journal titre « Paris juge Un Nazi », mes yeux ne s’attardent pas et dévore l’article.

     

    « Heinrich KAUFFMAN, capitaine SS du parti nazi de Hitler durant la guerre, s’apprête à être jugé par un tribunal international à Paris. À partir de lundi, la France sera pour la troisième fois le théâtre du jugement d’un criminel nazi. En effet, Heinrich KAUFFMAN va comparaitre pour crime contre l’humanité et génocide. L’ancien Capitaine SS a dirigé le camp de concentration du Struthof de 1940 à 1942 avec Siegmund MÜLLER jugé en 1945 et condamné à mort pour crime de guerre et crime contre l’humanité.

    Heinrich KAUFFMAN avait quant à lui réussi à échapper à la justice en s’expatriant sous une nouvelle identité au Brésil. Le Mossad (service secret israélien, NDLR) a capturé cet homme et l’ont expatrié vers la France, via les États-Unis pour que justice soit rendue. L’ancien capitaine d’Hitler risque la peine de mort pour avoir perpétré le massacre de milliers de juifs dans le camp de Ravensbrück et sa participation au génocide le plus inhumain de l’histoire mondiale… »

     

    Je repose le journal en soupirant.

    Enfin !

    Il aura fallu deux ans à la justice pour faire avancer les choses et enfin rendre justice. Ce fut long et je comprends que j’ai besoin de ce procès autant que le monde entier à besoin de voir les nazis payer. J’en ai besoin pour tirer un trait sur cette histoire, pour mettre un point final à cette traque qui a trop duré et peut être enfin oubliée. Que ce soit mes crimes commis pour attraper cet homme ou Markus.

     

    MARYRHAGE