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  • Légion, Chapitre 18

    Chapitre 18

    Tristan

     

     

    30 Avril 2012,

    Calvi, Corse.

     

     

    Je suis rentré hier avec une dérogation spéciale. Normalement j’aurais pu et dû rester à Castelnaudary, mais je n’avais pas envie de rater Camerone avec mon régiment. Je suis donc arrivé tard de la métropole, les gars étaient tous dans notre chambre en train de s’occuper quand j’ai franchi la porte. C’était la surprise, donc en voyant leur tête, j’étais plutôt ravi de mon coup.

    Mon lit était encore inoccupé, mais étant donné que je ne reviendrais pas au camp à mon retour, les gars vont accueillir un nouvel arrivant.

    Passer les instants de retrouvailles ou toute la section a défoulé dans notre piaule, on a longuement discuté avec mes camarades de chambrée. Vadik m’a demandé comment c’était Castel en tant que futur sous-officier. On a parlé de la formation, de tout ce que j’ai appris. J’ai pu échanger sur des détails techniques. Hal m’a fait le compte rendu de ce que j’ai raté ici depuis mon départ. Il y a eu des nouveaux, une compagnie est partie en Guyane, et une autre est rentrée. Notre compagnie est de missions de très courtes durées. Ils s’entrainent surtout en préparant la prochaine OPEX prévue à la rentrée.

    À mon retour, je ne sais pas où est-ce qu’on va me mettre, je vais peut-être me retrouver à devoir bosser et diriger des amis. Nous verrons. Mais même avec le grade, je veux continuer de considérer ces gars en dehors des temps de boulot, comme des potes, et non comme des légionnaires en dessous de moi.

    Je repars mardi. C’est un coup de folie que je n’aurais jamais fait avant. Il y a trois ans, j’aurais tout simplement laissé les choses se faire d’elles-mêmes parce que c’était comme ça. Maintenant, j’ose. On me dit oui, tant mieux, on me dit non, tant pis, mais j’aurais essayé. 

    Ezra doit venir demain. J’ai hâte de la revoir. Ça fait des mois qu’on ne s’est pas vu. Même si ça ne sera que l’espace de quelques heures, c’est déjà mieux que rien. J’essaye de l’appeler dès qu’on a un peu de temps libre. Je reçois toujours du courrier à ne plus en savoir où les ranger dans ma boite. J’aime ces photographies qu’elle prend juste pour moi. 

    Ce matin, c’est Camerone. Notre fête, celle du haut fait de la Légion étrangère. Qu’importe où les régiments sont, à travers le monde, ce jour est à part où l’espace de quelques heures, nous sortons de nos habitudes.

    Au petit-déj, les gradés sont venus apporter le café et le boudin blanc à chaque légionnaire. C’est la tradition, on fait ça tous les ans. C’est l’un des rares moments où un gradé fait ce type d’action.

    Après ça et les corvées, c’était l’heure de la compétition sportive avec plusieurs équipes et plusieurs épreuves : tirs de char, course avec des packages, natation et parcours du combattant minuté. L’effervescence était palpable entre nous, on sentait les liens forts qui nous unissaient tous. C’est l’importance de ce moment : renforcer la cohésion entre nous.

    On s’est bien marré. C’est la première année qu’on ne termine pas au coude à coude avec les premiers. Vadik s’est presque laissé couler dans la piscine. Hal s’est cassé la gueule dans le parcours et j’ai raté un ou deux tirs. Les autres membres de notre équipe n’ont pas fait mieux. Kolman, notre adjudant n’a pas cessé de nous gueuler dessus sous les rires des autres légionnaires.

      

    Et l’équipe qui est arrivée première après nombreux efforts est celle de la troisième section de la première compagnie. Ils ont remporté un petit trophée et le challenge.

    Maintenant, on attend l’heure pour la prise d’armes, suivis de la remise des décorations, d’un hommage aux morts, d’un ou de deux discours, suivis du défilé. Le public et les civils peuvent y assister. Ensuite, ce sera le moment déteint, où on organise comme une kermesse.

    On a tous revêtu notre uniforme : képi blanc, épaulettes rouges à parement vert, ceinture bleue sans oublier notre fusil d’assaut, le FAMAS. J’ai vérifié avec l’aide de Dallas les tenus. Il faut que tout soit impeccable. Le plus difficile c’est de mettre la ceinture, il faut être deux.

     

    — Alors, la future est là aujourd’hui ? On va peut-être avoir une chance de la rencontrer enfin, se moque Morales.

     

    — Avant qu’elle ne te passe la bague au doigt, renchérit Chang et que tu sois foutu.

     

    Les mecs se mettent à rire. Je les observe, amusé, pendant qu’autour de nous, les retardataires s’activent. De notre bâtiment, on peut voir la foule qui commence à arriver.

     

    — Vous inquiétez pas, avec Vadik, on la validait. Elle est adorable, argumente Hal en mettant son képi correctement.

     

    Vadik et Hal ont croisé à de nombreuses reprises Ezra. Un dimanche juste avant notre départ pour la Côte d’Ivoire, elle les a même invités déjeuner. Depuis le temps qu’ils voulaient la voir davantage qu’une heure au bar avec toutes ces copines. Ils ont été servis. On a passé une après-midi plutôt sympa, les gars n’arrêtaient pas de lui poser des questions. Avant de partir, Hal et Vadik étaient persuadés qu’ils allaient l’impressionner, en vérité, c’est Ezra qui les a séduits à coup de lasagne et de sourire.

    Lorsqu’on est rentré, mes deux amis m’ont pris à part et m’ont affirmé que si je ne l’épousais pas moi, ils le feraient eux.

    Raté les gars, elle est pour moi.

     

    — Bien sûr, c’est ce que t’as retenu, je plaisante.

     

    Hal se met à rire, je ne compte pas le nombre de fois, où j’ai dû leur envoyer des claques derrière la tête en les voyant loucher sur les fesses de ma copine.

     

    — Attends, depuis que Vadik l’a appelé Petite Chatte, faut qu’on relève le niveau, poursuit mon ami. N’est-ce pas chaton ?

     

    Vadik le foudroie du regard en essayant de lui envoyer un coup de poing dans l’estomac.

    Depuis, Ezra s’est rattrapé en l’appelant « mon chat », et on fait de même pour enrager le Russe qui part au quart de tour.

    On continue de parler de choses et d’autres, quand une voix familière vient résonner dans mon dos. Je me raidis.

     

    — Alors Vial, on rentre bientôt avec le grade de Sergent ?

     

    Je me tourne rapidement en me mettant au garde-à-vous. Les autres font de même, comme un automatisme. L’Adjudant Kolman a le chic d’arrivée en douce.

    Ce dernier se laisse aller à une expression presque amusée sur son visage froid et fermé. Il porte l’uniforme comme nous, les preuves de grades en plus.

     

    — Repos, Vial. Je ne suis pas venu vous parler en tant que supérieur, lance-t-il avec son accent.

     

    Je m’exécute en tâchant de me montrer sérieux, malgré les vannes douteuses que j’entends dans mon dos.

     

    — Alors est-ce que nous allons compter dans nos rangs d’ici quelques semaines un nouveau sergent ?

     

    Je vois que ça l’intéresse.

     

    — Oui, mon Adjudant. Je l’espère, c’est en bonne voie pour, je réponds avec certitude.

     

    À mon retour, la phase des examens va commencer à Castel. Je fais partie des meilleurs de ma promo. Je n’ai pas de doute dans l’obtention de mon grade. Je l’aurais.

    Le regard dur de Kolman croise le mien, il m’étudie attentivement avant de déclarer :

     

    — Hé bien, c’est une bonne nouvelle.

     

    — Elle le sera, mon Adjudant.

     

    Kolman semble un peu tendu de cette conversation, comme s’il avait une information à me communiquer, mais qu’il ne savait pas comment s’y prendre. C’est assez amusant.

    Je ne dis rien, j’attends qu’il me le dise ou qu’il me donne la permission de pouvoir aller rejoindre les autres.

     

    — Ma femme connait la vôtre. Elles font partie d’une association.

     

    — Elle m’a parlé de votre prochain mariage début juillet. Félicitation.

     

    — Elle est invitée, je confirme.

     

    — Oui, je le suis aussi… on ne peut pas dire que votre future femme soit dérangée à l’idée de voir plus d’une dizaine de légionnaire à son mariage.

     

    Je hausse les épaules en souriant légèrement. Je n’étais pas au courant que l’invitation était adressée pour Monsieur et Madame Kolman. Mais je fais comme.

    Sacrée Ezra.

     

    — Je suis ravi d’apprendre que vous serez des nôtres, mon Adjudant.

     

    Il se contente d’un signe de tête en réponse avant de se tourner vers la bande d’idiots derrière nous pour déclarer d’une voix forte et autoritaire :

     

    — C’est dommage pour vous, messieurs, vous ne pourrez pas faire de commentaires sur vos supérieurs sans que des oreilles ne trainent.

     

    Personne ne pipe mots face à cette réflexion. Je sens qu’Ezra n’a pas fini de me surprendre avec cette liste d’invités. Je lui ai donné les noms

    Les gars aussi ont reçu leur faire-part, c’était assez amusant de constater qu’ils l’avaient encore. J’aurais cru que Vadik s’en serve comme avion de papier. Mais non.

    Kolman réajuste son képi en concluant :

     

    — Vous verrez, Vial, le mariage est quelque chose de très… instructif.

     

    Je n’en doute pas, la vie à deux doit l’être tout autant.

    Nous nous dévisageons un moment en silence, avant que Kolman se retire. Je le salue, et rejoins les autres qui se foutent de ma gueule.

    Riez les amis, bientôt ce sera fini.

    Vadik tapote amicalement mon épaule en prenant une mine compatissante, ça sent la connerie à plein nez.

     

    — Hé bien, toujours dans les petits papiers des supérieurs, Vial, se moque Vadik en tentant l’accent allemand.

     

    Je ris en m’écartant. Ils sont incroyables, et leurs têtes de con m’avaient manqué. J’ai rencontré des mecs sympas à Castel, d’autres légionnaires, mais ce n’est pas pareil. Nous appartenons à la même famille, mais certains en font plus partie que d’autres à nos yeux.

  • Instinct #1 Sauvage - Chapitre 3 - Nikita

    J’arme doucement le flingue. Le canon est appuyé contre la nuque de Keme. Il ne fait aucun mouvement, ni de surprise et encore moins de peur.

    — Si tu la touche, je te descends.

    Je fais rarement des menaces, je ne suis pas du genre à parler pour rien dire et il le sait. Tout comme il sait qu’au moindre mouvement de sa part je n’hésiterai pas à tirer, parce qu’il vient de me trahir. Je ne regarde pas la fille, mon regard ne laisse pas Keme une seconde sans surveillance, parce que c’est tout ce dont il aurait besoin pour me maitriser et s’en prendre à elle. Je ne l’entends pas, elle doit être morte de peur.

    Keme se lève doucement, les mains en l’air et j’appuie le canon de mon arme un peu plus fort pour qu’il sorte d’ici. Je le suis et nous regagnons le couloir. Je fais singe à Lane de fermer la porte à clef derrière moi et baise enfin mon arme. Keme se retourne et mon poing part directement se loger sur son visage. Il chancèle et me sourit en épongeant sa lèvre meurtrie par mon coup. Je sais que je ne fais que l’exciter un peu plus mais je suis énervé.

    — Qu’est ce que tu n’as pas compris, quand j’ai dit on ne l’a tue pas ? je demande froidement sans trop crier pour ne pas inquiéter un peu plus l’inconnue dans ma chambre.

    Keme s’approche d’un pas, il me domine par sa taille et plonge son regard sombre dans le mien.

    — Quand tu merde, on doit agir.

    — Elle est enceinte, je lance entre mes dents serrées.

    Jje prends énormément sur moi pour ne pas lui écraser la tête contre le mur.

    — Je n’en ai rien à foutre, c’est un témoin gênant et tu le sais.

    Lane vient se placer à nos côtés et nous intimes à nous calmer.

    Je récupère la seule et unique clef de ma chambre et recule pour partir en direction du salon. Ils me suivent dans un silence à couper aux couteaux où chacun sait que cette histoire va mal finir pour l’un de nous si tout le monde n’y met pas du sien.

    — On ne tue pas une femme enceinte.

    Une fois au fond du salon devant la fenêtre qui donne sur l’arbre apaisant, je me retourne pour regarder Keme et tenter de lui faire comprendre ce que j’ai moi-même appris. Il y a des règles dans notre milieu, il y a des directives à suivre mais il y a aussi des exceptions, et les enfants, qu’ils soient dans le ventre de leur mère ou en dehors, font partie des personnes auxquels on ne touche sous aucun prétexte. Nos vies ne valent pas et ne vaudront jamais celle d’un enfant innocent.

    — Pas de témoin, reprend Keme, c’est ça la règle. Qu’elle soit enceinte on s‘en fout, cette femme est dangereuse encore plus depuis que tu joues au serviteur avec elle.

    J’étire mon cou en croisant les bras sur ma poitrine, je m’obstine à rester clame alors qu’il fait tout pour me provoquer.

    Je sais que je pourrais dire n’importe quoi, tenter de lui expliquer le prix de la vie d’un enfant, il ne comprendra rien, parce qu’il n’a pas cette chose dans la poitrine qui ne sert pas qu’à maintenir en vie, mais qui fait de nous des êtres humains capable de ressentir.

    Quand je leur aie expliqué hier qu’elle est enceinte, Lane a eu l’air embêté alors que pour Keme, si je lui avais annoncé qu’il allait pleuvoir il aurait eu la même réaction.

    — On ne la tue pas. C’est un ordre.

    Lane acquiesce en croisant les jambes, Keme m’observe alors que j’attends la confirmation qu’il m’obéira.

    — Tu fais une grosse connerie.

    — Si c’est le cas, je payerais seul pour ça.

    Il se lève doucement, je suis chacun de ses mouvements francs et sans compromis, comme il l’est dans la vie. Il se sert un whisky sans me répondre.

    J’ai appris à être patient avec lui, à attendre que son esprit détraqué me réponde, mais aujourd’hui j’ai besoin de savoir rapidement. J’ai besoin de pouvoir me retourner sans craindre pour la vie de l’inconnue parce qu’il est dans la maison. Entre nous on doit pouvoir se faire confiance, si on perd ça, au prochain braquage j’aurais constamment les yeux dans le dos et on peut y laisser la vie.

    — Pourquoi ? il demande en faisant tourner le liquide dans son verre.

    J’hausse les sourcils, je crois que je ne l’ai jamais entendue demander ça, les raisons n’ont pas d’intérêt pour lui habituellement.

    — Parce que le bébé dans son ventre est innocent, réponds Lane à ma place.

    Keme sourit en sirotant une gorgé de son verre. La raison n’est pas valable selon lui.

    — T’as réfléchi à une solution de replis ? il me demande comme si cette femme et son bébé étaient un coup qui risque de mal tourné.

    Ce n’est pas ce qu’elle est pour moi, du moins plus maintenant. Plus depuis que j’ai vu cette masse dans son ventre, entendue ce son, celui d’un cœur qui bat et qui ne demande qu’à vivre. Elle est une personne qui a besoin qu’on l’aide d’une façon ou d’une autre.

    — Pas encore, je réponds, mais je trouverai où l’envoyer quand elle sera capable de voyager.

    — Même sur la Lune elle restera un danger pour nous.

    — Cette femme à besoin d‘aide, reprend Lane en se levant, elle a été tabassée je crois que si on lui offre une porte de sortie pour elle et son bébé elle ne risquera pas tout en nous balançant.

    Je suis d’accord avec lui, lui offrir une nouvelle vie est autant avantageux pour elle que pour nous.

    Lane se sert un whisky à son tour et me demande d’un regard si j’en veux un. Je secoue la tête négativement, une femme presque aveugle et morte de peur m’attend dans un bain surement froid à présent. Je veux simplement régler cette histoire et y retourner.

    — Très bien, conclut Keme, je ne la tue pas mais je veux des garantis.

    — Lesquels ?

    — Si elle tente de s’échapper, je l’étrangle. Si elle tente de communiquer avec l’extérieur, je l’étrangle et si dans un mois elle est toujours là, je l’étrangle.

    — Deux mois, je réponds.

    Keme sourit de nouveau en m’observant plus intensément de son regard noir.

    — Deux moi, il confirme.

    J’acquiesce et inspire en me tournant vers la fenêtre. La nuit va bientôt tomber, le doc ne devrait pas tarder et on a évité un meurtre inutile. Je commence à être fatigué par cette histoire, le manque de sommeil n’aide pas à avoir les idées claires. Je me remémore ma discussion avec Lane avant que Keme ne dérape.

    — Vous partez quand ? je demande dos à eux.

    — Demain, l’argent est prêt.

    Parfait. Au moins quelque chose qui ne sort pas de l’habituel, qui garde son roulement et qui éloignera Keme d’ici.

    — Combien de temps ?

    Lane s’approche de moi, son verre à la main il regarde lui aussi par la fenêtre. Lane est clame et détendue, pourtant, de nous trois c’est le plus nerveux surtout quand il est questions de partir plusieurs jours avec Keme faire le tour des casinos d’Atlantic City et de Las Vegas. Blanchir de l’argent, de grosses sommes prend quelques temps de cette façon, mais elle nous permet d’avoir du cash plus rapidement que via une société écran. Keme est très doué au poker, et avec l’aide des casinos qui le mettent sur des tables à gros enjeu moyennant un dessous de table c’est ce qu’il y a de plus sur et rapide.

    — Deux semaines devraient suffire, me répond Lane.

    J’acquiesce en regardant mon ami, il me lance un clin d’œil en souriant. Je fais demi-tour et les informe de la venue du doc pus je rejoins ma chambre.

    J’ouvre la porte et le referme à clef derrière moi. L’odeur fleurie des sels de bains se dissipe petit à petit. J’avance jusqu’à la salle de bain, l’inconnue est là, comme si elle pouvait aller autre part avec ses jambes qui ne la soutiennes pas. Son visage est encore figé dans la peur, elle tremble.

    — Nik ? elle demande d’un petite voix en portant son regard inutile sur moi.

    J’inspire en m’accroupissant à sa hauteur. Son visage est si marqué que je ne sais même pas si je la trouve belle et son corps est tellement maigre que je suis encore épaté de savoir qu’il porte la vie.

    — Nik, j’ai froid.

    Je souris en la regardant, elle ne me voit pas, pourtant elle sait que c’est moi. Je me redresse et récupère des serviettes chaudes posées sur le porte serviette. Je m’agenouille près de la grande baignoire, mes mains plongent dans l’eau froide qui recouvre son corps pour l’en sortir. L’inconnue passe ses mains autour de ma nuque et s’y accroche fermement alors que je la pose sur mes genoux pour la sécher. J’éponge son corps doucement, elle tremble de froid et de peur mêlée. Elle est nue depuis le début et si jusqu’à présent je ne voyais que les traces de coup et les bleus aujourd’hui en caressant son corps pour essuyer l’eau qui la recouvre, je vois les courbes féminines. Je vois sa poitrine menue, ses tétons sombre que le froid n’épargne pas, sa taille fine, ses hanches à peine plus larges et ce qu’il y a entre. La serviette remonte sur ses cuisses meurtris, sur les hématomes douloureux et je la sens se tendre dans mes bras quand c’est son sexe que j’essuie. J’inspire et ferme les yeux quelques secondes pour me reprendre. Sa main plâtrée se détache de mon cou puis le bout de ses doigts libres se posent sur mon visage.

    Je me fige en la laissant faire. Je me dis que peut être ça ravivera sa mémoire de sentir l’horreur sur mon visage, peut-être qu’elle se rappellera avoir croisé un monstre, mais si j’étais réellement honnête je reconnaitrais que sentir de la douceur sur ce visage où perle la souffrance me fait un bien fou.

    Son autre main vient l’aider dans sa découverte et sa paume passe sur la chaume de mes joues. Je la laisse faire encore, ses petites mains fragiles qui me touchent pour me découvrir ne me laissent pas insensible jusqu’à ce qu’elle hoquète de surprise en sentant ma cicatrice. Elle en suit la ligne qui part de mon front, traverse le haut de mon nez pour ensuite dévié sur ma joue droite, arraché mes lèvres puis mourir sur mon menton.

    — Qu’es ce qu’il s’est passé ? elle demande en laissant ses mains sur mes joues.

    Je ferme les yeux et chasse le trouble qu’elle vient de faire naitre dans mon corps pour me concentrer sur ce que je dois faire. Je me lève, le fardeau bien trop léger de son corps dans mes bras, je récupère la perfusion d‘une main et la ramène dans son lit. Je la dépose doucement, la recouvre des draps et de la couverture épaisse pour qu’elle n’ait pas froid. Un coup est donné à la porte, elle sursaute et je m’empresse de la toucher pour la rassurer.

    — Le doc est là, je lance d’une voix étrange.

    — Qui est venu dans la salle de bain ?

    Sa voix trahis encore sa peur.

    — Personne.

    Je la laisse pour rejoindre le doc dans le couloir. Ce dernier me salut sous son chapeau trop grand pour sa petite tête de fouine. Keme ne l’aime pas. Si on tient compte que Keme n’aime personne c’est un détail, mais il ne lui fait pas confiance pourtant il ne nous a jamais trahis.

    — Vous êtes sûr qu’elle est enceinte ? il me demande suspicieux.

    J’hoche simplement la tête. Je ne vais pas lui expliquer que j’ai un échographe portable parce que quand j’ai demandé à Lane il y a quelques mois de nous trouver un détecteur à ultra son, il est revenu avec ça et d’autres trucs inutiles. Il m’a dit de le garder que ça pourrait être utile, je suppose qu’il pensait en cas de blessures pas en cas de femme témoin gênant enceinte.

    — Très bien, reprend le doc en enlevant son chapeau, je vais vérifier avec une échographie.

    — Faites donc.

    J’ouvre la porte et le laisse entrer puis j’entre à mon tour et ferme à clef sous le regard intrigué du doc.

    — Je reste, je réponds seulement.

    Il s‘avance jusqu’à sa patiente, se présente en se déshabillant puis il sort son matériel. Il lui pose quelques questions qui n’ont pas de réponses puisqu’elle n’a toujours pas recouvré la mémoire. Il vérifie sa perfusion, prend ses constantes puis lui explique qu’il va faire une échographie. Il met du gel transparent sur son ventre trop plat, allume son appareil de meilleure qualité que le mien et passe la sonde sur son ventre. Je m’approche derrière lui pour revoir l’image. Elle est plus net, la forme est là et le doc secoue la tête l’air étonné. Le son arrive à son tour et je lève les yeux sur l’inconnue. Un sourire vient illuminer son visage bleuis et quelque chose en moi est déçue qu’elle ne puisse pas voir l’image.

    — Stupéfiant…lance le doc en faisant des mouvements sur son ventre avec la sonde.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? elle demande la panique palpable dans sa voix, il ne va pas bien ?

    — Si, si s’empresse de la rassurer le doc, il est parfait et c’est ce qui m’étonne. Compte tenu de votre état.

    Il enlève la sonde de son ventre, éteint son échographe puis essuie sa peau à l’aide d’un mouchoir tiré de la boite sur la table de nuit.

    — Vous êtes enceinte de douze semaines. Le fœtus se porte bien, il est bien accroché et c’est un miracle quand on voit la maman.

    L’inconnue sourit en caressant son ventre, elle semble réellement heureuse d’avoir ce bébé dans son ventre. Compte tenu du fait qu’il vient de lui sauver la vie, je peux la comprendre.

    — Par contre, il va falloir prendre des forces…

    Il ne finit pas, il fronce les sourcils en cherchant comme il pourrait la nommer sans connaitre son nom.

    — Vous trouvez un surnom serait bien aussi, en attendant que la mémoire revienne.

    Il se tourne vers moi.

    — Il faut qu’elle mange, elle est trop maigre et je vais vous donnez des vitamines a lui donner chaque jour. Au moindre saignement appelez-moi.

    Je le regarde me donnez des ordres, mon égo de chef a un peu de mal à voir se gnome se comporter ainsi avec moi, mais il me suffit d’un coup d’œil au corps allongé dans mon lit pour me contenter d’acquiescer.

     

     

    ***

     

     

    Le jour se lève doucement. J’ai ouvert les volets ce matin pour que la lumière du jour lui permette de se repérer dans le temps. J’ignore si ça lui fera du bien, mais en me mettant à sa place je me dis que j’aimerais savoir l’avancé du temps. Elle dort encore. Son corps fragile étalé sur mon lit bien trop grand pour elle et sa bouche de temps en temps s‘ouvre pour sortir des sons incompréhensibles. Ses rêves doivent être habités par son passé et si une machine pouvait nous permettre de voir l’intérieur de son cerveau à ce moment, je suis persuadé qu’on en apprendrait plus sur son identité. J’ai besoin de savoir qui elle est, pour savoir contre qui je me bats. Quelle personne l’attends dehors et qui lui as fait ça. Je ne serais pas tranquille tant que je n’aurais aucune de ses informations.

    Tout savoir te permet de rester en vie. Ne te fais jamais surprendre par quoi que ce soit.

    Je me remémore les paroles de mon père qu’il pouvait me répéter des dizaines de fois, comme si je n’avais pas de mémoire, comme si je n’étais pas capable de comprendre du premier coup. Ça m’énervait, ce ton paternaliste alors qu’il ne s’est jamais comporté comme un père avec moi. Comme un mentor, comme un chef, mais jamais comme un père. Ses conseils je les applique encore aujourd’hui, sa philosophie sur le job me sert toujours et l’inconnue peut le remercier de m’avoir appris qu’il y a des personnes pour qui faire de la prison ou prendre une balle vaut mieux que les tuer.

    J’entends des bruissements de draps et mon regard se porte sur le lit. Elle bouge et gémis de douleur, peut-être qu’avant d’être totalement consciente elle oublie quelques temps son état.

    Elle se redresse et se fige en sentant la lumière du soleil sur son visage.

    — Nik ?

    Je souris comme à chaque fois qu’elle perçoit ma présence.

    — Je suis là, je réponds depuis le fauteuil où je l’observe.

    Son visage se tourne dans ma direction.

    — Tu vois ?

    Elle se détourne vers la lumière naturelle qui passe à travers les carreaux des grandes fenêtres de ma chambre. J’aperçois une petit sourire sur son visage gonflé.

    — Non, finit-elle par dire, mais je sens.

    — Qu’est-ce que tu sens ? je demande intéressé.

    Je me penche en avant mes coudes sur mes genoux pour l’observer se réveiller avec le sourire.

    — Le soleil, la chaleur, la lumière…et toi.

    Le silence revient pendant que je médite ses paroles. Le corps humain est décidément très malléable, privé d’un sens il met les autres en action et il est capable de préserver un bébé de quelques centimètres dans le ventre d‘une mère rouée de coup.

    — Nik ?

    — Oui ?

    — Je veux un nom.

    Je me laisse aller contre le dossier du fauteuil en la regardant faire pareil contre la tête de lit. Les draps ont glissé et laisse sa petite poitrine nue. Elle n’a pas l’air gêné d’être nue devant moi, a aucun moment elle n’a tenté de couvrir son corps depuis qu’elle est ici.

    — Tu fais partie des rares personnes qui peuvent se payer le luxe de choisir leur prénom.

    — Je n’ai pas d’idée, dit-elle en soupirant. Quand je pense à moi, il n’y a qu’un trou noir, comment je peux choisir un nom ?

    Je l’ignore, je ne me suis jamais posé la question. Bien sur plusieurs fois je me suis demandé quelle était le sien mais je n’ai émis aucune hypothèse. Un nom n’est pas dicté par la personne qu’on est, mais par ce que nos parents étaient. Les possibilités sont immenses.

    — Je ne sais pas, je réponds.

    Elle ne dit rien et se contente seulement de sentir la chaleur du soleil sur son visage. Les ombres jouent sur sa poitrine quand elle bouge et je me perds dans sa contemplation. Elle a un bleu sur le flanc droit, un énorme hématome sur les côtes qui doit la faire souffrir atrocement et pourtant elle n’est pas du genre à se plaindre. Les médicaments font leurs effets, mais n’enlèvent pas totalement la souffrance.

    Je me lève pour aller lui préparer un vrai petit déjeuner.

    — Nik ?

    — Oui ?

    Je pose ma main sur la poigné et attend qu’elle me réponde. Elle inspire et baisse le visage sur ses mains qui triturent le drap. Je fronce les sourcils en me demandant ce qui la gêne à ce point.

    — Tu veux bien choisir pour moi ?

    Le silence s’installe quelques secondes sans qu’elle ne relève la tête. Je ne réponds rien en sortant pour aller dans la cuisine. Je referme la porte et continue mon chemin en ayant l’impression d’entrer dans son intimité. Je l’ai vue nue, je l’ai lavé, j’ai pris soin d’elle et pourtant qu’elle me demande de la nommer me met plus mal à l’aise que tout ça réunis. Un nom est intime, il a une histoire et des sentiments. Il représente plus qu’un simple patronyme, il rappelle le passé, il permet de savoir d’où l’on vient et pour qui on compte. Me demander ça, revient à me dire que je suis la personne qui la connait le mieux et en qui elle a confiance. Si je ne suis pas Keme, je ne suis pas non plus quelqu’un sur qui elle peut se reposer. Si ce bébé n’était pas dans son ventre, nous n’aurions jamais eu cette conversation parce que je l’aurais tué

     

    Maryrhage

  • Free Fallin' #2 - Chapitre 10 - Jay


     

     

    6 ans plus tôt,

    Prison de Holman, Hatmore, Alabama

     

     

    Jessa est venue. Je crois qu’en la voyant j’ai réalisé la réalité. Elle était à quelques centimètres de moi, je sentais son parfum et je ne pouvais pas la toucher. Elle m’a vu enchainé comme un animal et ses yeux ont retenues les larmes qu’elle doit verser seule à la maison, sans moi, à cause de moi. Je me déteste. Je l’ai écouté parler, j’ai regardé sa bouche trembler en déversant des mots que je n’aurais jamais cru entendre de sa part. Ces paroles qu’on échange avec un prisonnier, qui parle d’avocats, d’appel, de droits, d’espoir, de parloir et de vie carcérale. La voir c’est ce que j’ai vécu de meilleur ces derniers temps et c’est en même temps ce qu’il y a de pire. C’est ce que je n’aurais plus, mais c’est la dernière chose qui me permet de rester humain.

     

    Ici, je suis un animal, un numéro parmi d’autres, de la barbaque en attente d’abattoir et rien d’autre. On m’enchaine, on me prive de tout mouvement et de droit élémentaire. Je ne suis rien dans cet univers et pire que tout, je suis seul. Je sombre petit à petit dans une torpeur d’où j’ai peur de ne pas revenir. Etre constamment seul avec soi-même et rien d’autre me tue. Je pensais que le pire était l’enfermement, ce n’est rien face à la solitude. Se pencher sur soi des heures durant, vivre seule avec moi-même je ne le supporte plus. Je deviens fou à me refaire le film de cette nuit qui a changé trop de vies, de revoir mes erreurs, de compter les possibilités qui auraient pu changer les choses. J’explose avec mon âme, je la déterre et la retourne dans tous le sens pour la contempler, mais ce que je vois me fait peur. Je ne suis plus Jay, je ne suis plus un homme, seulement le matricule J87490.

     

    Je repense sans cesse à quand j’étais libre, à toutes ces choses que je pensais acquises, normal, comme l’air qu’on respire. Aujourd’hui que je ne les ai plus, je comprends que tout ne tiens qu’à un fil. La liberté…ce qu’elle peut me manquer, respirer l’air pur, pouvoir hurler quand j’en ai envie sans l’intervention d’un gardien, rire, pleurer, manger, boire, se doucher des heures durant, aller travailler, tout me manque. Je ferme les yeux et je m’imagine au milieu d’une foule, dans la fosse lors d’un concert de rock bruyants, j’imagine la chaleur humaine, la liesse, l’euphorie, l’amour et tous ces sentiments qui réunissent les gens pour former le bonheur. Mon bonheur n’existe plus et je sais parfaitement que je le dois à moi-même, je le sais, je le sais tellement que je n’en veux à personne si ce n’est à moi.

     

     

    ***

     

     

    5 ans et demi plus tôt,

    Prison de Holman, Hatmore, Alabama

     

    Ça fait longtemps que je n’ai pas écris, j’en avais plus envie. Je n’avais plus envie de rien mais j’ai compris que je devais être plus fort que ça, que je devais faire en sorte de trouver la force de continuer et d’agir comme je peux. Il le faut, pour Jessa. Elle est revenue, elle revient toutes les semaines et je fais semblant devant elle. Je fais comme si c’était supportable, comme si les murs ne m’avaient rien pris, mais c’est juste une façade, une sorte de film que je lui renvoie pour qu’elle ne s’inquiète pas plus. Est-ce qu’elle y croit ? Je ne sais pas, parce qu’elle aussi joue à ce jeu. Elle sourit et me parle sans arrêt pour combler les blancs qui la forcerait à réfléchir. J’aime l’entendre parler, j’aime qu’elle me mente sur sa vie et moi aussi je fais comme si j’y croyais. Je peux faire ça, je le dois, c’est tout ce qu’il nous reste.

     

    J’ai commencé une routine stricte depuis quelques jours et cette sensation d’avoir des objectifs, des choses à faire me permet de me relever, mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quel point les habitudes peuvent contrôler ma vie et m’empêcher de trop penser et de devoir affronter cette solitude ? Je ne sais pas, peut-être le temps qu’il faudra jusqu’à l’exécution, peut-être pas et je trouverais autre chose pour tenir.

    Je commence la journée par de l’exercice, ensuite je lis, je dévore ce que je peux de livre sur n’importe quel sujet que la bibliothèque de la prison a. Le gars qui s‘occupe de distribuer les livres m’a fait rire la première fois où je l’ai vue. J’ai ri à en pleurer et je n’arrivais pas à m’arrêter, c’était comme si je devais rattraper ces mois sans même un sourire. Il ne s’est pas vexé et j’ai apprécié les trente secondes qu’on a partagés ensemble. J’ai ri parce qu’il n’a rien de l’image d’un bibliothécaire, parce qu’il doit faire deux mètres et plus de cents kilos, qu’il est recouvert de tatouages et qu’il parle de livres comme de trésor. Je le laisse choisir pour moi depuis, et à chaque fois il me donne quelque chose d’intéressant, qui me fait réfléchir de la bonne façon, qui est positif et le temps de cette lecture je suis bien.

    Après avoir lu, je mange ce foutue plateau repas qui ne doit pas prendre plus deux minutes à être mangé, mais je fais durer. J’essaye d’étirer le repas sur vingt minutes. Ensuite, je médite, du moins j’essaye. Je fais des exercices de respiration qui m’apporte une certaine détente pour ensuite me concentrer sur le procès en appel. Je ne fais plus confiance à mon avocat et j’ai du temps alors autant en faire quelque chose de concret comme ma défense. J’apprends la loi, je me renseigne sur la jurisprudence, sur mes droits et sur ce que je pourrais plaider pour éviter la peine capitale. C’est long, très long mais ça devient un devoir pour moi, même si la justice ressemble plus à de la vengeance je veux le faire. Puis je prends ma douche regarde l’heure de télé qu’on nous laisse à travers la petite fenêtre de ma cellule. Je dine et je finis en lisant avant de dormir. Je ramène les souvenirs de Jessa, de son corps contre le mien, de la façon dont ses cheveux me chatouillaient le visage, de cette odeur qui me ramène inévitablement à l’amour et au bonheur avec elle. Je me remémore son corps lové contre le mien, sa respiration sur ma peau et je m’endors plus serein même si tout ça n’est pas réel, même si parfois je crois que je deviens fou, je tiens.

     

    Maryrhage