Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Inside Lines, Chapitre 13


 

Chapitre 13

Asher

 

 

 

Je peaufine la tactique qu’on a essayée ce matin, qui n’était pas au point en pensant qu’octobre se termine bien. Depuis le match contre Manchester, l’équipe a repris plaisir à jouer. Ils sont plus motivés, plus passionnels et la cohésion est bien meilleure. Ce match a fait du bien à tout le monde. Aux joueurs, aux supporters et aux dirigeants qui ne peuvent que reconnaitre que c’était la bonne occasion pour réintégrer Kade. Il n’y a pas eu de victoire, mais un match nul face aux invaincus du classement c’est plus que bien. C’était un vrai match avec du spectacle, des buts, de l’action et un déroulé sans problème. Un plaisir de regarder ces deux grandes équipes se disputer dans les règles de l’art.

Revoir Perkins m’a fait plaisir, lui et moi avons souvent joué ensemble pour l’Angleterre. Perkins est un de ces hommes qui donnent envie d’aimer le foot, il a la passion dans le sang et sait l’exécuter. Quand j’ai vu son coming-out, si j’ai été surpris, je me suis aussi dit que c’était bien que ça vienne d’un homme comme lui, d’un joueur de son envergure qui est la star de son pays. Tout le monde aime Wade, peu importe son orientation sexuelle. Il ne fera pas changer d’avis les plus virulents, mais il aura permis à des jeunes comme Kade d’assumer pleinement ce qu’ils sont. Le revoir m’a aussi rappelé ces années à porter le maillot de mon pays, à le défendre sur un terrain et que tout ça est bien fini. Je n’ai plus de regret à proprement parler, je les ai enterrés avec ma colère quand je suis allé trop loin. L’amertume qui m’a rongé durant des mois est bien finie. Je ne rechausserai jamais de crampons, je le sais et en suis conscient. Seulement les souvenirs ne disparaissent pas, les sensations sur un terrain ne s’envolent pas. Elles ne partiront surement jamais et demeureront comme les plus beaux moments de ma vie. Face à Wade j’ai revu ce que c’était, je me suis rappelé notre complicité sur le terrain et combien nous étions habités par la même envie de gagner. Je mentirais si je disais que ça ne me manque pas, ça me manque, horriblement, mais c’est ainsi. Le foot en tant que joueur est terminé. Dans mon malheur, je me trouve extrêmement chanceux d’être à mon poste, de pouvoir entrainer une équipe comme Arsenal. Je crois qu’on peut dire que j’ai réussi ma reconversion forcée. Elle aura demandé des efforts et beaucoup de sacrifices, mais je l’ai fait.

Ce match était donc essentiel pour faire comprendre à tout le monde que dans le respect de l’autre, le foot est une discipline majestueuse qui retrouve son vrai but. Je suis fier d’eux, fier de ce qu’ils ont montré et pour une fois malgré la défaite, je n’ai rien eu à leur reprocher. Ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes et ont respecté mes directives, Manchester est simplement une équipe très forte.

Mais hier on a eu notre victoire face à Watford, un joli 2-0 qui fait du bien au moral et conclus ce mois de la meilleure façon. Nous attaquons novembre dans un froid glacial et j’espère que ce mois sera synonyme de victoires et pas de carton rouge et de défaites. J’y crois. J’espère aussi que la situation avec Kade s’améliorera. Il est pro, durant les entrainements même si son regard me fait comprendre qu’il n’apprécie pas mon comportement, il reste à sa place et fait son job. Mais ce qu’il m’a dit après le match contre Manchester demeure dans un coin de ma tête. Je suis en train d’agir comme un gamin alors que l’adulte responsable de trente-deux ans c’est moi. Je n’arrive pas à me résigner, à me dire qu’on doit éclaircir la situation et arrêter là. C’est ce que je dois faire, je le sais, mais si je ne fais rien c’est parce que justement je ne veux pas mettre le mot « fin » à ce qu’il s’est passé. Je n’y arrive pas. Ça m’obsède, c’est paralysant, c’est comme être ensorcelé, quelque chose me retient contre ma propre volonté et je ne lutte pas. Je laisse glisser les évènements en attendant de comprendre, mais qu’est-ce que je cherche à comprendre ? Kade ? Mon attirance inexpliquée pour lui ? Je n’en sais rien, je sais juste que je suis loin d’avoir percé le mystère qu’est Kade King. Malgré sa colère apaisée ces derniers temps, elle est toujours là, tapie sous le surface à attendre son heure pour exploser. Je ne sais pas ce qu’il cache au fond de lui et ça me perturbe autant que ça me fascine.

Je sors de mes pensées lorsqu’on entre dans mon bureau, j’ai à peine le temps de levé les yeux sur Jefferson King et son air renfrogné qu’il balance un journal sous mes yeux.

 

— Je peux avoir une explication ?

 

Je prends le journal et ouvre les yeux en grand lorsque je lis le gros titre en première page.

 

— C’est quoi ce bordel… je murmure encore sous le choc de ce que je vois.

 

— À vous de me le dire Grant ?

 

Je dévore les quelques lignes en premières pages avant d’aller lire l’article à l’intérieur. Plus mes yeux retranscrivent les informations à mon cerveau, plus je me dis que c’est une putain de blague.

 

— C’est n’importe quoi, je grogne en sentant la colère montée.

 

— Vraiment ?

 

Je pose le torchon de seconde zone sur le bureau et affronte le président du club.

 

— Oui vraiment, je ne connais même pas cette femme !

 

King me dévisage de son regard aussi pénétrant que celui de son fils sauf que chez lui il n’y a pas une once de désir, juste du mépris.

Je me lève doucement pour lui faire face.

 

— Ce sont des mensonges, je n’ai pas d’enfants avec cette femme, je ne la connais pas, je reprends d’un ton dur.

 

King soupire puis appuie ses mains sur mon bureau en se rapprochant de moi.

 

— Demander lui combien elle veut, payer et tirer un trait sur cette histoire.

 

— Pardon ?

 

— Vous m’avez très bien entendu, je ne veux pas d’un scandale de ce genre au sein de l’équipe.

 

— Vous me demandez de payer une inconnue pour qu’elle la ferme sur un gamin que je n’ai jamais eu avec elle ?

 

— Oui, c’est ce qu’elle cherche en vous faisant passer pour le père de son gosse, de l’argent alors payez qu’on en parle plus.

 

Il est très sérieux et je crois que je viens de comprendre un peu plus Kade alors que j’affronte son père.

 

— Allez vous faire foutre !

 

Le président me dévisage en se redressant pour reprendre un air digne. Je me fou de ce qu’il pense ou de comment il imagine que je vais traiter ce problème, une chose est certaine ce ne sera pas de cette façon.

 

— Faites attention Grant.

 

— Ou quoi ?

 

— Ou vous ne finirez pas la saison et je n’aurais aucun mal à obtenir du conseil qu’on vous remplace après un scandale pareil.

 

Je fais le tour de mon bureau, King se tourne dans ma direction, je me rapproche de lui au maximum. Je sens la colère battre dans mes veines, ma vision se voile d’un trouble que je connais parfaitement, celui qui m’empêchait de voir Gabrielle comme la femme que j’aimais, mais seulement comme un défouloir à mes pulsions.

 

— Ne me menacez pas King. Je traiterai ce problème à ma façon, c’est-à-dire en rétablissant la vérité.

 

— Tout le monde se fout de la vérité, on ne retiendra qu’une chose c’est que vous avez un gamin que vous avez abandonné !

 

Je serre les poings si fort que mes doigts craquent sous la pression. Pour qui il se prend à venir me donner des conseils stupides.

 

— Je ne suis pas comme vous King, je ne balance pas mes millions pour acheter le silence des gens ou pour obtenir ce que je veux.

 

Il avance contre moi, son torse touche le mien et je suis à deux doigts de lui balancer mon poing dans la gueule. Je suis à deux doigts d’exploser et de laisser la retenue totalement de côté, prêt à foutre ma vie en l’air.

 

— Qu’est-ce qui se passe ?

 

Je ferme les yeux au son de cette voix à l’entrée de mon bureau. Je recule pour mettre de la distance entre King et moi.

 

— Qu’est-ce que tu fais là ?

 

Le ton du père à l’adresse de son fils n’a rien de tendre.

 

— Et toi ?

 

Je me tourne vers Kade qui nous observe en se demandant ce qui se passe.

 

— Un problème à régler avec le coach.

 

King délaisse son fils pour me faire face.

 

— On en reparlera, en attendant réglez ce putain de problème et rapidement.

 

Je ne dis rien, je le laisse partir en essayant de calmer mes nerfs prêts à exploser. Je n’ai jamais été aussi près de rechuter, de me laisser envahir et de retourner dans le cercle vicieux de la violence. Mon corps tremble, je fais le tour de mon bureau et me laisse tomber sur ma chaise, puis je me penche en avant et respire calmement. Je pense à tort que Kade est parti lorsque j’entends la porte se refermer, mais la seconde d’après il est à genoux devant moi.

 

— Asher ? dit-il doucement.

 

Je lève les yeux sur son visage trop proche du mien. Je regarde son expression inquiète, ses cheveux bruns en bataille, sa beauté brute et virile, son regard sombre qui me dévisage avec angoisse. L’envie de me jeter sur lui et de faire taire ma colère en le baisant me démange, mes mains ne résistent même pas à toucher son visage, à sentir le début de barbe qui encadre ses joues. Je le revois absorbé par le plaisir, je vois le brun de ses yeux se voiler de cette lueur de désir et je repense à la sensation puissante qui m’a submergé lorsque j’étais en lui. J’ai aimé le baiser, j’ai même adoré ça.

 

— Qu’est-ce qu’il y a, Asher ?

 

J’inspire en retirant mes mains de sa peau, je ferme les yeux et tente de respirer calmement. Je sens les doigts de Kade sur mon visage puis son front s’appuie contre le mien et je calque ma respiration sur la sienne. Il caresse ma nuque et doucement le calme m’envahit. J’ignore combien de temps on reste ainsi, lui à genoux devant moi à tenter de calmer la bête qui n’attendait que de sortir et moi, à respirer son odeur et à savourer son souffle apaisant. La maitrise revient petit à petit, elle éteint le feu de la colère et laisse place à ce que je suis réellement. À cet homme peut-être froid en apparence, mais qui doit maintenir de la distance avec la violence des émotions pour ne pas que la sienne survienne.

Je finis par ouvrir les yeux et reculer un peu de Kade.

Il reste devant moi, sa main sur ma nuque me masse toujours et l’inquiétude habite toujours son regard.

 

— Est-ce qu’il sait ce…

 

— Non, je le coupe, non ce n’est pas ça.

 

Je me redresse complètement, la main de Kade quitte ma peau et un frisson désagréable me gagne. Je reprends le journal sur mon bureau et le montre à mon joueur. Il se redresse, je remarque son jean, son pull sombre qui moule son corps à la perfection.

 

— Bordel de merde !

 

Je souris en entendant sa réaction digne de lui.

 

— Est-ce que c’est vrai ?

 

— Non, je ne connais pas cette femme.

 

Kade cale son cul contre mon bureau et se met à lire l’article. J’attends qu’il termine en comprenant les dix appels de mon frère hier soir, que j’aie ignoré en pensant qu’il voulait se défiler pour vendredi. Maintenant je sais de quoi il souhaitait me parler. Ce n’est pas son journal qui a pondu cette merde, c’est un torchon à potin, mais Aaron a des amis partout et certains ont dû penser que le prévenir était une bonne chose à faire. Peut-être que ça m’aurait évité le choc, peut-être que j’aurais mieux encaissé les ordres de Jefferson King.

 

— Et bien, tu es l’heureux père d’un garçon de cinq ans, on dirait. Il ne t’accorde même pas le bénéfice du doute.

 

— Ça t’étonne ?

 

— Non, dit-il avec un petit sourire en coin, rien de ce qu’il raconte en m’étonnes, les journalistes de ce genre de tabloïd sont là pour vendre, pas vraiment pour révéler la vérité.

 

Il en sait un rayon là-dessus, ils ont parlé de lui plus que nécessaire et toujours pour lui faire des reproches, jamais pour montrer le bon en lui. On ne vante jamais Kade King. C’est le joueur qu’on aime descendre parce qu’il a son caractère, parce qu’il a dépassé la moyenne des débordements, mais pourtant, il n’est pas que ça. Il est loin de n’être que ça.

 

— Je suppose que mon père a proposé de payer pour la faire taire ?

 

Je ne peux m’empêcher de rire, il connait bien son paternel.

 

— C’est bien son genre, il reprend, qu’est-ce que tu comptes faire ?

 

— Raconter la vérité.

 

Kade me sourit, il repose le journal sur mon bureau, j’observe ses gestes puis croise son regard. Je sais qu’il est là parce qu’il souhaitait qu’on parle, je pense qu’il a atteint le maximum de sa patience à mon encontre et il mérite des explications sur mon comportement vis-à-vis de lui. Toutefois il comprend que ce n’est pas le moment.

 

— C’est ce qui t’inquiète ? Ton image ? Tu n’es pas connue pour ce genre de faits, je veux dire t’es le joueur le plus irréprochable que je connaisse.

 

Il a raison, ma carrière n’a jamais été entachée du moindre scandale, j’ai été un joueur propre, un joueur casé a une superbe femme qui n’a jamais cherché ailleurs son plaisir. La réalité est loin d’être aussi belle que mon image cependant.

Je reprends le journal et lit ce titre « le fils caché d’Emperador » je percute que ce n’est pas moi que ça inquiète puisque je sais que c’est impossible, que je n’aie jamais entendu parler de cette Kelly Harrington qui jure que je suis le père de son fils. Ce qui m’inquiète c’est que ce gamin a cinq ans, qu’à l’époque j’étais avec Gabrielle et qu’en plus de tout ce que je lui ai fait subir, je ne veux pas qu’elle imagine que je l’ai trompé et que j’ai donné à une autre ce que je n’ai jamais voulu lui donner à elle : un enfant.

 

— Ce n’est pas mon image qui m’inquiète, toi et moi on sait qu’elle ne reflète pas la réalité.

 

— Qu’est-ce que c’est alors ? Pourquoi tu étais en colère ?

 

Je croise son regard curieux, je repense à notre séance de questions qui s’est écourtée rapidement. Celle où à part révéler des choses qu’on savait déjà, on n’a rien appris de nouveau sur l’autre.

 

— Ce qui m’inquiète c’est les personnes que ça pourrait blesser. J’étais en couple à l’époque de la soi-disant conception de cet enfant, je ne veux pas qu’elle pense que je l’ai trompé et que je lui ai caché l’existence d’un gamin.

 

Kade m’observe sans rien dire, je me demande ce qui passe dans sa tête à ce moment comme à peu près à chaque fois que je le côtoie. Il demeure ce point d’interrogation, ces parts d’ombres que je n’arrive pas à éclairer.

 

— Merci, je lance, pour tout à l’heure pour…

 

Je l’entends rire et je me trouve stupide de ne pas arriver à aligner deux mots.

 

— T’avoir calmé ?

 

J’acquiesce en souriant, je crois que c’est inutile de chercher à cacher la colère qui m’a habité, il n’est pas dupe à ce sujet. Sa présence m’a fait du bien, son calme, son empathie m’ont apaisé.

 

— De rien.

 

Il se redresse et s’apprête à quitter mon bureau.

 

— Kade ?

 

Il se retourne, les mains dans les poches de son jean.

 

— On doit parler, je le sais, j’ai agi comme un con avec toi et t’as le droit à des explications, mais pas ici, pas maintenant.

 

— Quand ?

 

— Ce soir, je t’appelle après que j’ai éclairci ça.

 

Kade semble surpris puis il sourit et s’en va en acquiesçant. Je reprends le journal et sors mon portable pour appeler mon frère afin qu’il m’en dise plus. Je fixe la porte close en me disant que je ne souhaite toujours pas mettre le mot fin à ce qu’il s’est passé avec Kade, mais que « suite » me plairait bien, que « encore » me semble pas mal et que peut-être j’apercevrai enfin qui se cache sous ce regard puissant, en dehors de ses murs.

Commentaires

Écrire un commentaire

Optionnel