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Légion #2, Chapitre 13

Chapitre 13

Ezra

 

 

 

Lorsqu’on arrive sur la plage, après avoir traversé le chemin de fer, la journée commence petit à petit à se préparer à céder sa place à la nuit.

La fraicheur dégagée par la mer est supportable avec veste.

Je ne m’attendais pas à ce qu’il s’est produit en me levant ce matin.

Depuis quelque temps, j’ai du mal à comprendre ce qu’il nous arrive. Ma vie semble avoir tellement changé. Je partage mon quotidien avec un fantôme, une atmosphère pesante de notre passé. J’hésite à penser à moi, aux choses que je voudrais faire. Avec ma participation au concours des Jeunes Photographes, j’ai tout ce que je désire en reportages. Et je foire. Je repousse, je décline. J’hésite. Je suis irrévocablement attirée entre l’envie de m’en aller explorer le monde en laissant mes problèmes de côté et celle de rester pour les régler.

Ma mère a raison, je suis en bonne voie pour tout foutre en l’air : ma carrière et par la même occasion mon couple.

Je deviens ce que j’ai toujours redouté en m’engageant avec Tristan : le faire passer lui en premier avant moi.

Je n’avais pas prévu ça. Je pensais réellement qu’on continuerait sur notre lancée. J’avais tort, la vie nous réserve un bon nombre de surprises.

Quand on m’a contacté cet après-midi, j’ai compris que quelque chose s’était produit. Comme d’habitude, personne ne m’a rien dit. On ne peut pas reprocher à la Légion Etrangère de ne pas être fidèle à leurs principes.

On trouve un endroit sec pour s’asseoir. Tristan semble dérouté, il n’a pas dit un mot durant les quelques minutes de marches.

J’ai toujours adoré venir sur l’une des plages de Calvi pour admirer le soleil entrer dans un jeu de couleur captivant. Aujourd’hui je n’ai pas d’appareil photo sur moi, dommage.

Je me laisse glisser dans le sable, Tristan s’installe à mes côtés, j’ai toujours apprécié le contraste entre mes fringues de civils et ses tenues de militaire, que ce soit l’uniforme de sortie ou celui de travail.

Un sourire se dessine sur mon visage lorsqu’un souvenir frappant me revient en mémoire.

Je saisis sa main, enlace nos doigts et me tourne pour croiser son regard. Tristan m’observe déjà.

 

— Tu te rappelles ? je lance sur un ton mélancolique.

 

Le légionnaire acquiesce en laissant un léger rictus songeur habiller ses lèvres.

 

— Comment oublier.

 

Mon cœur rate un battement, serrant davantage ma poitrine. C’est ça que j’aime tant chez lui. En apparence, il semble ne pas se soucier des choses importantes, mais lorsqu’on creuse un peu, on se rend compte qu’il y a beaucoup d’instants qui retiennent son attention.

Je suis davantage surprise lorsque Tristan m’attire contre lui. J’atterris contre son torse, ses bras se nouent autour de mon buste, la chaleur de nos deux corps se mêle.

Je ferme les yeux quelques secondes pour savourer ça. Ces moments de complicité qui me manquent cruellement.

 

— C’est ce genre de moment qui me manque ces derniers temps, j’avoue.

 

— Moi aussi, poursuit Tristan.

 

Ça me manque qu’il ne vienne plus me tirer de mon sommeil la nuit pour user de notre droit conjugal. Ça me manque qu’il ne cherche plus à m’attirer contre lui pour s’endormir. Qu’on ne se mette plus devant un film stupide le soir comme les deux premiers mois où il n’y avait que Tristan et moi. Ça me manque tout autant les sorties en pleine nature où il me faisait transpirer pour le plaisir de me voir me trainer. La liste est tellement longue. Quand je pense à notre avant, je me disais que c’était tellement utopique en comparaison avec notre maintenant. L’insouciance me manque également, même si c’est parfois mieux de vivre dans la réalité.

 

— C’était en octobre de l’année dernière, la dernière fois qu’on s’est retrouvé tous les deux sur une plage déserte, je renchéris.

 

Je tourne mon visage vers le sien. Cette inquiétude qui a pris l’habitude de marquer nos traits me pèse tant.

 

— Pas de proposition indécente Repman, ce coup-ci, je plaisante.

 

— Je me doute.

 

Je me laisse aller contre lui. Ses doigts jouent avec mon alliance, c’est un toc qu’on a pris chacun. Comme si ça ne semblait toujours pas réel.

 

— Un Adjudant m’a appelé pour me dire qu’il fallait que je vienne te chercher, je lâche sans prévenir.

 

Contre moi, je le sens se raidir. Pourtant, je me doute bien qu’il savait en me suivant ici que nous allions en parler.

Essayer, pour une fois. Et oui, je compte bien le brusquer.

 

— Markovik, déclare Tristan en soupirant.

 

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? je demande.

 

Et voilà, sans surprise, le légionnaire se raidit comme jamais. Je sens une tension naitre entre nous, suivis de près par l’appréhension et la confusion. Tristan tente de se dégager de notre étreinte pour fuir la discussion, mais je le retiens.

Je t’en prie, ne pars pas dans cette voie cette fois-ci.

Je me tourne pour lui faire face.

 

— Ne te mure pas dans ce silence, je chuchote d’une voix tremblante.

 

Son front se pose contre le mien. Tristan ne me regarde pas dans les yeux. Il fuit. Il n’a qu’une envie, c’est de partir loin de cet instant, où moi, sa femme, je lui demande encore de vider son sac, de me raconter ce qu’il ne peut pas.

 

— Parfois, il y a des choses qui viennent nous hanter qu’on n’arrive pas à contrôler, se contente-t-il d’avouer.

 

Sa main vient caresser ma joue. Une vague de tristesse aussi silencieuse que celle de la mer vient s’échouer entre nous.

On n’y arrivera pas.

 

— Tristan, je t’en supplie, réponds-moi. Dis-moi quelque chose, n’importe quoi, mais parle-moi. Qu’est-ce qu’il s’est passé aujourd’hui ? Pourquoi tu me dis ça ? Pourquoi j’ai l’impression que tu es en train de sombrer pour de bon.

 

Parce qu’il sombre. Parce qu’il a dû se passer quelque chose de grave.

Mon regard se plonge dans le sien, j’attends. Ce que j’observe m’indique clairement le trouble dans lequel baigne le légionnaire. Dans quelle bataille personnelle il est fourré depuis des mois ? Tirailler entre des choses que j’ignore.

J’attends, je le vois réfléchir, chercher des mots qui ne viennent pas. L’espace d’un instant, j’y crois. Et puis, je le vois renoncer.

Cette fois-ci, je craque à mon tour. Cette énième rejet me pousse à abandonner. Si aucun déclic ne se produit chez Tristan, me concernant, c’est tout le contraire.

Je comprends que ça ne servira à rien de faire ça.

Je comprends qu’espérer le voir changer, ne nous amènera qu’à la déception.

Je comprends qu’il ne suffit plus de paroles pour le voir se confier.

Je comprends qu’il est temps d’agir pour de bon. Et que ça va nous faire terriblement mal, sans doute autant que maintenant.

Je m’écarte de lui. Tristan ne cherche pas à me retenir. Je me lève en essayant de reprendre mon souffle alors que la stupeur me gagne.

Je sais ce que je dois faire. Je l’ai compris avec certitude à ce moment même. Mon cœur se serre, l’air commence à me manquer alors que mes yeux bleus me brûlent.

L’envie de fondre en larmes pour extériorisé toute la peine qui demeure en moi depuis des semaines me prend, mais je lutte, parce que l’idée de montrer mes faiblesses, de lui prouver qu’il a raison de se murer dans son silence parce que je ne serais pas capable d’encaisser.

Je prends quelques instants pour me calmer. J’ai conscience de ce que je m’apprête à faire. Mon choix va nous mener vers un chemin de non-retour. Quelque chose changera pour de bon cette fois-ci.

Mes mains tremblent, mon rythme cardiaque s’accélère lorsque je finis par avouer d’une voix cassée.

 

— C’est fini, j’arrête.

 

Je l’entends se lever. Tristan vient vers moi, je tourne la tête, ce que je lis dans son regard, c’est l’incompréhension totale.

 

— Ça suffit, je n’en peux plus de ce silence, je n’en peux plus d’être mise sur le bas-côté, d’être considérée comme une moins que rien. Je suis celle que tu as choisie pour partager ta vie ! Ton existence c’est ce qu’on a au quotidien. Qu’est-ce que je suis censée faire quand je te vois te déchirer à ce point ? j’explique avec un calme dormant.

 

Tristan ne masque pas le choc qu’il a en m’entendant dire ça. Nous comprenons tous les deux que nos limites sont atteintes.

Il ne dit rien, il ne réagit pas, figé par un je ne sais quoi que je ne peux plus voir.

Sans prévenir, j’explose comme une bombe qu’on aurait déclenchée par mégarde.

 

— Pourquoi tu me rejettes ! Pourquoi tu envoies balader la main que je te tends sans arrêt ! Pourquoi !

 

Malgré ce que je m’étais produit quelques minutes auparavant, des larmes se mettent à cavaler le long de mes joues. Elles sont si nombreuses que ma vue se trouble. Mon corps se met à trembler sous l’effet du chagrin.

Je n’en peux plus ! Ça va trop loin !

 

— Il faut que tu comprennes ! Tu es en train de me perdre, tu me perds, je sanglote, et ça fait tellement mal.

 

J’essaie de m’écarter pour tenter de me calmer, mais le chagrin contenu depuis des semaines est trop fort. Je pleure ce que je n’ai plus, la détresse contenue depuis des mois. Cette sensation de perdre ce que je chéris tant. L’impuissance qui me ronge et me donne l’impression d’être la pire de toutes.

Je sens deux bras qui tentent de m’attirer, je résiste un instant avant de céder. Tristan m’accueille contre lui dans une étreinte douloureuse. Je m’accroche à son uniforme en treillis militaire, je pleure cette détresse noyée dans son cou.

 

— J’aimerai Ez te parler aussi librement qu’on peut parler du reste. Mais je n’y arrive pas. Quand il s’agit de moi, je ne peux pas. Quand il s’agit de nous, c’est encore plus compliqué, mais jamais je n’ai voulu de ça, chuchote-t-il à mon oreille, jamais je n’ai voulu te briser.

 

Je l’entends, mais je ne veux pas répondre. Je ne veux plus dire que ce n’est pas grave, parce que c’est grave, parce que son culte pour le secret est en train de nous bouffer.

Je mets un moment à me calmer. Blottis contre lui, à la recherche d’une solution qui tomberait du siècle par miracle.

Au bout de longues minutes, mon chagrin s’atténue. Je finis par m’écarter, je sèche mes larmes du revers des main. Tristan m’observe, ses yeux marrons sont douloureusement expressifs pour une fois.

Est-ce qu’il sent que l’hécatombe arrive bientôt ?

Je ne reculerai pas. Parce qu’il me prouve encore qu’on n’avancera jamais.

Je l’affronte avec une boule au ventre, je me prépare à ce qui va suivre quand j’annonce d’une voix rauque :

 

— Je vais accepter un reportage de plusieurs mois à l’Étranger sauf si tu es prêt à me donner ce temps pour qu’on puisse t’aider.

 

Ma révélation le surprend, je le vois. Mais très vite, quelque chose d’autre vient remplacer la stupéfaction. Je comprends que le légionnaire sait parfaitement lire entre les lignes. C’est plus qu’une annonce, c’est une sorte de menace.

 

— C’est un ultimatum ? demande-t-il, nerveux.

 

— Oui.

 

Il encaisse. Je sens la violence de l’impact chez lui.

 

— Tu me quittes ? murmure-t-il d’une voix serrée.

 

La tension entre nous devient plus palpable face à cette question. Je vois que cette réalité nous brise tous les deux, l’idée même me fend l’organe dans la poitrine.

Je ne pourrais pas. Même si nous continuons de couler, je n’arriverais pas à prendre la décision de le quitter, de demander le divorce. C’est trop tard. Il est ancré dans mon existence comme la pierre et le ciment. 

 

— Non.

 

— Mais tu veux partir quand même, souffle Tristan, perdu.

 

J’acquiesce. Nous continuons de nous dévisager sans savoir comment agir face à l’autre.

 

— Oui je m’en vais parce qu’il le faut. Parce qu’on n’y arrive pas. Parce que tu refuses de voir la réalité en face. J’aimerai rester, j’aimerai continuer d’attendre avec l’espoir que tu délies ta langue et que tu te décides à me parler. Mais plus le temps passe, plus je comprends que ce moment-là n’arrivera pas. Il y a quelque chose dans ta tête, quelque chose que j’ignore qui t’empêche de me faire cette confiance-là. Mais sans ça, on fonce droit vers la catastrophe.

 

Le militaire écoute ce que je lui dis, je sais que ça fait échos en lui, mais que ça ne résonne pas suffisamment pour atteindre ces barrières qu’il s’impose pour ne pas craquer complètement.

 

— Tout comme je crois qu’il s’est passé quelque chose de très grave aujourd’hui et même ça tu n’es pas capable de me le dire, je termine.

 

J’attends une réaction, j’attends qu’il me dise de ne pas m’en aller, qu’il me retienne, qu’il réagisse bon sang ! Mais non, ce n’est pas ça qui vient. 

 

— Où ? se contente de me demander Tristan en serrant les poings.

 

Mon souffle me manque. Je vois dans son regard la crainte que ma réponse ne fasse tout voler en éclat, c’est comme si le Légionnaire sentait la gifle arriver.

Pardonne-moi, mais nous n’avons plus le choix.

Je n’arrive pas à répondre, je suis figée par la possibilité de le briser pour de bon en m’en allant là-bas. Je mets plusieurs à trouver le courage de déclarer cette destination.

Une voix en moi me dit que je n’ai plus le choix, qu’ils ne nous restent que ça.

 

— Où est-ce que se déroulera ton reportage ? répète-t-il en perdant son calme.

 

Je me prépare à affronter sa fureur parce que je le connais. Je pense savoir ce que Tristan dira, mais j’ignore quelle réaction exacte, il aura.

De la fureur sans doute.

 

— Ez… me quémande-t-il presque, où pars-tu ?

 

C’est l’inquiétude qui le ronge à cet instant. Est-ce que le légionnaire le sent ? Est-ce qu’une part au fond de lui se dit : elle va là-bas ?

Je ferme les yeux, j’inspire longuement et j’ai l’impression que l’air qui entre dans mes poumons me brûle.

 

— En Afghanistan, je réponds la voix tremblante.

 

Quelque chose explose entre nous. La tension, le reste, la peur. Je sens un élan de rage gagner le militaire. L’atmosphère devient électrique et se gorge de rage.

Lorsque je croise son regard, Tristan est figé par la douleur.

 

— En Afghanistan ? me questionne mon compagnon sur un ton mauvais.

 

Très mauvais.

J’acquiesce, et la réalité d’un homme détruit par ce même pays me percute en pleine de figure.

 

— Tu as accepté un reportage en Afghanistan !

 

Le légionnaire explose à son tour. Je m’éloigne de quelques pas sans m’en rendre compte, une part de moi n’est pas confiante.

Sa voix masculine est tiraillée par la colère. Son regard me foudroie avec haine et incompréhension.

Il explose.

 

— C’est hors de question. Tu ne partiras pas là-bas ! s’insurge-t-il.

 

— De quel droit tu m’imposes ça ! j’ose m’offusquer.

 

— Depuis que tu es ma femme ! Depuis que j’ai juré devant un putain de Bon Dieu de te protéger envers et contre tout ! Je ne te laisserai pas partir là-bas ! Impossible, tu me demandes l’impossible ! s’exclame-t-il avec colère.

 

Il perd son calme, je vois s’effondrer mon semblant de self-control, mais pas seulement. Une barrière chute, et ça fait mal. Je vois qu’il a mal. Qu’il est dans l’incompréhension la plus totale.

Moi aussi j’ai mal !

 

— Tu m’as aussi promis ta confiance, je poursuis avec méfiance, pour le meilleur et pour le pire, et tu te mures dans le silence, dans l’indifférence, tu me mets de côté ! Tu en fais quoi de tout ça ?! je lui reproche sans filtre.

 

— Ce n’est pas pareil, Ez, là tu veux partir dans l’endroit qui m’a totalement bousillée ! Comment tu peux faire ça !

 

Comment tu peux me faire ça ! reste en suspens.

C’en est fini d’avoir une conversation adulte et calme. Nous nous hurlons dessus comme deux enfants, incapables de se reprendre. Il y a eu trop de renfermement de ce côté-là pour lutter.

 

— Je suis fatiguée de me battre contre toi. J’ai mal de te voir te détruire. Parle-moi ! Aide-moi à comprendre pourquoi j’aime un inconnu ! je déclare avec rage.

 

— Je suis perdu Ez ! renchérit Tristan sur le même ton.

 

— Je le sais, mais pourquoi tu refuses que je t’aide à te retrouver. Pourquoi tu me rejettes ! POURQUOI !

 

Ma voix se casse en hurlant ces derniers mots. Tristan se tait. Il passe une main dans ses cheveux courts en soupirant. Son regard se détourne vers l’horizon qui est taché par mille couleurs chaudes. Le ton de la conversation redevient plus calme, mais la blessure que je viens de lui causer s’entend dans chacune de ses paroles.

 

— Parce que tu es ma maison, tu es mon salut, tu es la preuve palpable que tout n’est pas horrible dans ce monde. Tu es la personne qui me permet de garder les pieds sur terre, tu es la paix et la simplicité dans mon existence. En un regard, tu me montres que la vie peut-être encore belle malgré l’atrocité humaine. Tu es ma force et mon pilier, ma faiblesse. Mais tu es aussi la femme que j’aime et je ne peux pas te faire ça. Te plonger dans mon monde, dans cette cruauté. Ça me ronge petit à petit, je ne peux pas t’imposer ça en retour. Je suis prêt à partager beaucoup de choses, mais ce fardeau, c’est hors de question.

 

A cet instant, je comprends que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde et ça n’ira pas.

Je romps les derniers pas qui nous séparent pour le prendre dans mes bras, Tristan recule, je soupire, je continue.

 

— Mon amour, c’est tellement douloureux de voir à quel point tu es aveugle. Je m’en vais Tristan, je pars, mais je ne t’abandonne pas. Je ne t’abandonnerai jamais parce que je t’aime.

 

Je m’accroche à lui. Je cherche son regard, je veux qu’il comprenne.

Mes mains saisissent son visage, j’ai déjà vu cette expression chez lui. La douleur. La vraie. La même qu’il avait lorsque nous nous sommes retrouvés il y a quelques mois.

 

— Seulement je crois que nous n’y arrivons plus. J’ai épuisé toutes mes munitions Tristan, je n’ai plus rien, plus de solutions. Je ne sais plus quoi faire. Il ne me reste que ça. Que la distance, que cet électrochoc pour que tu comprennes. Ça me divise en deux. Ça me fait mal de te faire ça… mais j’ai besoin de comprendre et tu me repousses sans cesse. Tu me repousses alors que je n’ai pas arrêté de me battre.

 

Ses yeux marrons se ferment pour m’empêcher de voir en lui, pas besoin, ses traits figés par ce qu’il ressent parlent pour lui.

 

— Ne pars pas là-bas, chuchote-t-il douloureusement.

 

Il le faut.

 

— Je ne veux pas te perdre. Et s’il faut que je voie par mes propres yeux ce que tu refuses de me dire pour te comprendre, je suis prête à prendre ce risque. Que ça te plaise ou non, que tu l’acceptes ou pas. Je ne veux pas te perdre et tu es en train de te perdre sans me laisser une seule chance de t’aider.

 

— L’idée même que tu foutes les pieds sur ce maudit sol me met dans une rage folle, m’avoue-t-il.

 

Je sais. J’ai sur les bouts des lèvres l’ultime provocation. J’aimerais lui demander ce qu’il compte faire. Allez te bourrer la gueule pour oublier qu’il a mal et qu’il souffre ou bien frapper des connards qui ne cherchent que ça.

Mais je me tais, je pense avoir suffisamment fait de dégâts pour la soirée.

 

— Où on est passé Ezra ? me demande-t-il avec sincérité.

 

Je me mets sur la pointe des pieds pour embrasser sa joue à peine râpeuse.

 

— J’ai changé à la minute ou tu m’as mise de côté, à la seconde où tu as décidé de te plonger dans ce silence. Tu m’as poussé à devenir cette femme rongée par l’inquiétude, cette femme apeurée et impuissante. Je te donne tout. Je t’aime plus que tout, mais on est en train de se détruire. S’il faut que je parte pour que tu comprennes que rien ne va plus. Que tu as besoin d’aide, je suis prête à prendre ce risque.

 

Je suis prête à te perdre pour mieux te retrouver.

Il s’écarte de moi, refusant fermement cette idée. Je sais qu’elle le dévore de l’intérieur, qu’elle réveille des choses douloureuses en lui.

Je ne ferais pas machine en arrière.

 

— Comment tu peux accepter d’aller là-bas quand tu vois ce que ça fait. Je refuse de faire ça, je refuse de te laisser faire ça.

 

— Comme je refuse de rester impuissante face à ta descente en enfer sans rien faire.

 

— Ez…

 

— Je m’en vais. Il faut pour que tu réagisses. Il faut que tu comprennes que tu es en train de tout perdre. Je n’ai pas peur Tristan. Ni de toi, ni de la Légion, ni de ce qu’on t’a fait. Je peux encaisser. Je ne suis peut-être pas préparée à ça, mais je n’étais pas prête non plus à l’idée d’avoir à t’affronter toi. Mais on se perd ! je m’exclame, le cœur lourd.

 

Je comprends qu’à ses yeux, ce n’est pas seulement qu’une question de peur. Il connait la réalité là-bas, il sait ce qu’il m’attend, mais comme toujours, Tristan garde fidèlement les mystères violents de la guerre pour lui seul.

 

— Moi je suis terrorisé, Ezra, finit-il par m’avouer.

 

Je me fige. C’est la première fois que Tristan me révèle ça à voix haute, lui qui ne dit jamais rien. C’est un coup de massue.

Je sais qu’il a peur, elle plane autour de lui depuis des mois déjà.

 

— J’ai peur de ce que demain sera fait, je me sens impuissant, face à toi, face au reste. Elle est là, la vérité, et je dois faire avec alors que je devrais être le plus dur à cuir de nous deux. Si tu t’en vas…

 

Je l’interromps, il n’a pas le droit de me lancer un ultimatum, pas après le carnage qu’il se produit entre nous. Pas une fois le militaire a tenté quoi que ce soit pour nous aider. Il s’est laissé emprisonner par ses démons, son besoin de tellement tout contrôler que ça a explosé.

 

— Si tu ne me laisses pas m’en aller, je ne te le pardonnerai jamais de t’être interposé entre la possibilité de te comprendre et de t’aider.

 

— Tu ne sais pas ce que c’est là-bas ! me reproche-t-il.

 

— Ça ne sera pas moins douloureux que ce que je vis au quotidien. Je n’ai pas signé pour ça, Tristan. Je n’ai pas signé pour nous voir souffrir en silence sans agir.

 

Nouveau couteau dans le dos. Je le vois à ses réactions que ça le touche, il n’essaie même pas de le cacher. Il n’y arrive plus.

 

— J’ai tout essayé pour que tu ne plonges pas dans l’obscurité de mon monde. Tout, et j’ai échoué Ez, j’ai échoué dans tellement de trucs ces derniers temps.

 

Je sais qu’il ne parle pas seulement de nous, mais de la Légion, de ce qu’il s’est produit en Afghanistan et qu’il me cache.

 

— Je commence à croire que tu mets de la distance entre toi et moi pour te punir, mais de quoi, je l’ignore. Je crois que tu as besoin de temps. Je crois que tu as besoin qu’on te secoue, qu’on te fasse mal pour que tu comprennes. Tu n’as pas le choix, je ne te donne pas le droit de me donner ton avis. Tu l’as perdu au moment où tu as décidé de me mettre de côté pour plonger, seul.

 

Je frotte mes yeux encore humides.

 

— Si je ne t’aimais pas autant, je déclare avec conviction, je ne ferais jamais ça. Je ne m’accrocherai pas à l’espoir que c’est peut-être ma dernière chance de t’atteindre. Tu as le droit de m’en vouloir, parce que moi, ça fait des mois que je t’en veux de nous briser par ton silence. J’en ai la preuve sous les yeux, tu n’essaies même pas de me retenir.

 

— Ça ne sert à rien. Tu as pris ta décision, comme j’ai pris la mienne, reconnait le légionnaire.

 

Ça n’aurait pas dû se passer ainsi…

Tristan laisse échapper un soupir qui en dit long. Il se met à faire quelques pas pour s’éloigner de moi. Je crois qu’il tente de reprendre un semblant de calme.

Quand il pense l’avoir fait, il lâche sans même me regarder :

 

— J’ai besoin d’être seul.

 

Pour encaisser ce que tu viens de m’apprendre, reste en suspens.

Je tente de ne pas montrer que son besoin de solitude me blesse encore. Un jour, il m’a pourtant affirmé que la solitude était quelque chose à manier avec soin. Parce que lorsqu’il était seul, lorsque son esprit n’était pas occupé par les autres ou quelque chose, des trucs moches venaient hanter son esprit.

Pourtant depuis des mois, il y plonge tête baissée.

Tu vois Repman, c’est l’illustration parfaite de ce qui ne va plus.

 

— Je serai chez mes parents. Tu sais, il suffirait d’une promesse que tu tiendrais…

 

— Je n’y arrive pas et j’en suis désolé, se contente-t-il de me dire.

 

Je le regarde un instant, le cœur rempli de tension. J’ai l’impression que vient de créer l’une des plus grandes blessures nous concernant. J’y ai participé cette fois-ci.

Tristan ne dit plus rien, il se contente de s’asseoir dans le sable, face à la mer sans me jeter un seul regard. Je vois qu’il se plonge dans ses pensées. Douloureuses ou une bataille est en train de se déclarer. J’ai lancé les hostilités, et intérieurement, j’espère que ça va le pousser à réagir, à comprendre que rien ne va plus. Pour lui, pour nous.

Pardonne-moi de te briser, mais ne me demande pas de m’excuser de te secouer.

 

***

 

— Je ne te comprends pas !

 

Je soupire, je savais qu’en débarquant avec mes affaires chez mes deux pères, ces derniers me demanderaient des comptes. À savoir ; ce qu’il se passe. Pourquoi je suis là, et qu’est-ce qu’ils peuvent faire.

J’ai à peine eu le temps de monter mes bagages pour mon séjour ici et pour mon départ en Afghanistan dans ma chambre d’adolescente, que Savio et James m’attendaient dans le salon noyé sous les photographies de fond marin et d’instruments de musiques.

Il règne dans l’air un sentiment de confusion intense. Personne ne semble comprendre. Je ne leur demande pas de comprendre justement.

Je n’ai eu besoin de tourner autour du pot pendant très longtemps. Il m’a suffi de dire : j’ai quitté mon appartement parce qu’on a besoin d’une pause avec Tristan, et je m’en vais faire un reportage photo de Guerre en Afghanistan.

Une douche froide leur aurait fait le même effet, tout comme Lésia, ils se sont liquéfiés. Dans l’histoire, il n’y a que Dario avec qui j’ai échangé des SMS qui ne m’a pas fait part de son choc physique.

Savio fait les cent pas dans le salon. Je reste assise sur l’un des deux canapés, James m’observe longuement sans rien laisser paraitre. Il n’a rien dit. Tandis que mon père aux cheveux noirs et aux yeux océans ne cessent de s’énerver.

 

— Je vous informe d’un projet pour ma carrière. Je dois partir dans une semaine. En attendant, j’aimerais rester ici.

 

Mes parents encaissent la nouvelle aussi mal que Tristan. Les rares fois où nous avons parlé de la guerre, cela avait un rapport avec mon légionnaire de mari. On n’a jamais eu une grande conversation quant à mes envies d’en découvrir plus dans mon métier, d’aller là-bas me mettre en danger pour shooter.

 

— Ça ne t’a pas suffi d’épouser un militaire, il faut que tu partes là-bas maintenant ? me fustige Savio.

 

— C’est compliqué Papa, je soupire.

 

— Compliqué ? souligne James avec son accent anglais.

 

Oui, compliqué pour eux de comprendre pourquoi leur fille veut aller se mettre volontairement dans un conflit loin d’être terminé alors que les armées rentrent une à une.

Sous la pression de leur regard, dans cette atmosphère où plane le doute et l’incompréhension, avec la journée, je craque de nouveau. Contre eux. Contre les deux personnes qui m’ont toujours le plus soutenu dans mon existence.

Je suis tellement perdue si vous saviez.

 

— J’ai besoin de comprendre, je finis par avouer. Est-ce que c’est si difficile que ça de le voir ! Je ne peux rien faire d’autre… il m’empêche de faire quoi que ce soit pour lui !

 

Mes deux parents comprennent où je veux en venir.

La distance nous a toujours permis de nous ouvrir. Et si c’est ce qu’il fallait ? Et si dans notre normalité, nous devions atteindre un extrême pour y parvenir.

 

— Est-ce si difficile que ça ? je répète en les dévisageant.

 

Mes pères se jettent un coup d’œil silencieux. Je sais qu’ils sont en colère, qu’ils n’approuvent pas, mais j’ai besoin de leur soutien à l’heure actuelle.

James se lève, il vient vers moi pour me prendre dans ses bras. Il ne dit pas un mot et moi non plus alors que Savio se contente de faire face à la possibilité de laisser partir sa fille chérie à l’autre bout du globe. Il ne me retiendra pas, je le sais.

Ça fait partie de mon métier. C’est une branche que je n’avais jamais explorée jusqu’alors.

Je sais qu’il y aura du danger, mais ce dernier est partout. J’espère ouvrir les yeux, j’espère que cet électrochoc servira à quelque chose.

J’espère le retrouver.

Cette fois-ci, c’est moi qui m’en vais aussi douloureux et impossible pour lui de l’admettre, j’ai besoin de partir pour nous retrouver. 

 

AMHELIIE

Commentaires

  • OMG !!
    il est super super "violent" ce chapitre. il est surtout triste. J'espère vraiment qu'Ezra ne fait pas une erreur et surtout j'espère que Tristan va enfin se réveiller de son mutisme.
    J'aime bien particulièrement ce chapitre car on se rend compte que ce n'est vraiment pas facile pour un militaire de parler à sa compagne sachant qu'il doit faire attention à ne pas dévoiler des informations secret défense t'autant plus qu'il est touché par un événement très personnel pour lui.
    Je trouve dommage qu'ils doivent prendre de la distance pour résoudre leur problème mais je souhaite de tout mon coeur qu'ils vont se retrouver ett avoir un bon "happy end".
    Merci pour ce chapitre.

  • ooohh trop triste. même son départ çà n'as pas l'air de le faire réagir. ils me font de la peine. j'ai envie de savoir ce qui s'est passé la bas mais en même temps je veux pas savoir comment ses amis sont morts car je vais pleurer c'est certain.

  • Ça y est on y est elle a lâché la bombe mais ca ne suffis pas à faire réagir Tristan... .ais il lui fait quoi bon sang qu'elle revienne avec une jambe en moins ? J'ai hâte d'avoir le point de vue de Tristan sur ce point car pour le moment on reste un peu bête face à la réaction ou plutot l'absence de reaci-on de se proches, Tristan compris. Merci am cette histoire est vraiment prenante franchement on se fait plein de questions..? C'est a se rendre fou

  • Coucou les filles ! Merci pour vos supers analyses !

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