Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Légion #2, Chapitre 8

Chapitre 8

Tristan

 

 

Septembre 2012,

Calvi, Corse.

 

Me voilà de nouveau dans la section 2 de la 1ère compagnie. Il y a eu des transferts et des arrivées à Calvi ses six dernières semaines.

Le Sergent Nikias Vasilis m’a rejoint ainsi que son acolyte le Caporal Alessandro Saveiro. J’ai sympathisé avec deux 1ère classes, Jarek Bartek un polonais qui vient de terminer la formation, et Sorkan Yakup, un turc qui a encore un peu de mal à parler français.

Il y a d’autres légionnaires de la 2ème compagnie et de la 4ème qui ont été transférées. En apparence, on ne pourrait pas croire qu’il s’est produit un événement tragique, mais la réalité est tout autre.

L’Adjudant Markovik a repris du service également, nous n’avons pas beaucoup parlé de ce qu’il s’est produit en Afghanistan, et j’hésite encore à savoir si c’est bien ou pas de revoir une tête qui m’a connu avant la nuit dans la Vallée d’Uzbin. J’ai l’impression que le serbe garde un œil sur moi. Ça m’agace.

Ce matin, après l’entrainement, on nous a foutu au stand de tir en pleine nature avec une série de cibles à exécuter.

On tire chacun notre tour, tous allongés l’un à côté de l’autre sur le sol terreux. J’attends que mon tour vienne, j’en profite pour faire les réglages de mon FAMAS.

Les coups de feu ne cessent pas depuis cinq minutes. Je ne montre rien, pourtant à chaque explosion signalement qu’une balle est partie, mon cœur s’arrête.

 

— Vial ! ordonne l’Adjudant en passant derrière moi.

 

C’est à mon tour.

Je ferme un œil, règle la lunette, observe ma cible, je prends une seconde avant de glisser mon doigt sur la détente et tire.

Le bruit résonne, je me redresse et remarque que la balle est atterrie en pleine tête de ma cible.

Au moins, je n’ai pas cessé d’être bon dans mon domaine. Je suis un piètre mari ces derniers temps, et un camarade chiant, mais du côté du boulot, je ne semble pas avoir perdu mes marques.

Pire, je m’y accroche comme une bouée de sauvetage pour ne pas sombrer.

 

— Bien, c’est comme ça qu’on doit faire, bande d’incapables. Qui vous a appris à tirer, bordel ! s’exclame Markovik en passant à Saveiro.

 

L’air qui entre dans mes poumons me surprend, je me rends compte que j’avais bloqué ma respiration. L’adrénaline parcourt encore mon être, se diffusant rapidement, soulageant cette inquiétude qui sommeille en moi depuis que j’ai repris du service. J’ai l’esprit en vrac, j’en ai conscience, mais pour rien au monde je ne voudrai être autre part.

J’en ai besoin pour tenir, pour ne pas sombrer dans ce qui me rattrape lorsque je rentre chez moi. Ici, je n’ai pas à penser, je dois exécuter, on m’offre le contrôle, l’ordre. Et ça me convient.

 

— Tu n’as pas perdu pas la main, lance Nikias à mon égard.

 

— J’imaginais ta tête, je déclare.

 

— Elle est tellement grosse, nous fait remarquer Jarek en riant.

 

J’esquisse un léger sourire. Nikias jure en se redressant. Je fais de même lorsque l’exercice se termine, j’enclenche la sécurité de mon arme. On n’a pas le temps de se demander quoi foutre, que le gradé autoritaire se manifeste :

 

— Allez les gonzesses, on se bouge le cul, rangez-moi votre matos, on court dix kilomètres jusqu’à la plage, histoire de voir ce que vous avez dans le bide puisque la moitié tire comme des filles.

 

L’Adjudant Markovik s’active en même temps que nous.

Je ne réfléchis pas, je ne pense à rien, je me concentre sur ce qu’on me dit, et j’oublie. L’espace de quelques heures, je suis dans le mouvement, j’obéis aux ordres. Je retrouve petit à petit mes marques au camp, l’entrainement, le dépassement de soi, les exercices, les responsabilités.

Pourtant les choses ont changé, je remarque certains regards à mon attention parfois qui provoquent de sacrés excès de colère. Ici, j’ai les moyens de faire exploser cette colère, et lorsque ça se produit, j’oublie.

 

***

 

Juillet 2012,

Vallée d’Uzbin, Afghanistan.

 

 

J’attends que les gars qui nous ont jeté dans les deux cellules du poste de frontière reviennent. L’immense bâtiment est une sorte de camp en version miniature. Même en pleine montagne, les forces alliées ont fait en sorte d’établir un QG capable de se défendre en cas d’attaque.

Aujourd’hui encore, on cherche à comprendre comment elle a pu tomber aux mains des talibans.

En arrivant, je crois avoir aperçu Hal, mais je n’en suis pas certain. Ces enfoirés nous ont bandé les yeux dès qu’on s’est approché du poste de frontière. On nous a cloitrés dans ces deux cellules qui sentent le sang, la pisse et le crade.

Ma tête tourne, j’ai du mal à rester éveiller, je commence à croire que le choc de l’explosion a fait plus de dégâts qu’il n’y parait.

 

— Qui est là ? je finis par demander.

 

J’ai du mal à distinguer les autres dans la pénombre. J’entends des mouvements près de moi, les talibans n’ont pas pris la peine de nous attacher. La dissuasion des armes suffit à nous tenir calmes pour le moment. Nous n’agissons pas stupidement, au risque de perdre la vie pour de bon.

 

— Qui n’est pas plutôt sur le point de crever ? lance une voix rauque avec un accent russe.

 

Vadik.

Mon cœur se serre, c’est presque affreux d’être content de retrouver son pote ici.

 

— Vadik, t’es en vie ? je le questionne pour être sûr.

 

— Pour l’instant, mec.

 

Sa voix est juste à ma gauche, donc on est dans la même cellule.

 

— Toi, t’as l’air d’être pas bien, par contre, commente une autre voix à ma droite.

 

Hal. Bordel, c’est Hal.

Ma tête s’appuie contre le mur en pierre, un putain de soulagement me gagne. Je sais qu’on a perdu beaucoup de frères cette nuit, mais égoïstement, je suis heureux qu’ils n’en fassent pas partie.

 

— Qui d’autre est là ? je demande.

 

— Là, Vial, il y a Dallas aussi, me répond un accent allemand.

 

Kolman et Dallas donc.

Tout le monde fait un rapide état des lieux. Je comprends qu’ils ont récupéré des militaires, mais ils ont choisi des hommes moyennement blessés qui pourraient supporter l’enfermement. Leur chef est loin d’être con. Il sait très bien que même avec notre entrainement, avec une jambe ou un bras en moins, nous ne pourrons pas nous soulever contre eux.

 

— Y’en a pas un qui parle le Dari par hasard et qui nous aurait caché ça ? nous interroge Kolman.

 

Le ton de sa voix trahit que quelque chose ne va pas. Sans doute l’Adjudant est blessé, mais ne veut rien montrer, comme chacun de nous.

 

— Non, mais l’un des chefs parlent extrêmement bien le français, je fais remarquer.

 

Une tension nait au sein des deux cellules, personne n’ose demander si le type est un Français. Pour l’avoir vu, et pour avoir discuté avec lui l’espace de quelques instants, je dirai que cet enfoiré vient de la haute société afghane, qu’on lui a donné les moyens de se cultiver. On n’a pas affaire à un bouffon, c’est un type intelligent.

 

— Qui vous avez vu tomber ? poursuit Kolman.

 

Ma vue s’améliore, je vois Hal resserre la ceinture autour de la jambe de notre supérieur, il est effectivement blessé. Plus qu’il nous l’a dit il y a quelques minutes. Par contre, dans quel état de gravité, je l’ignore.

 

— Moretti, je réponds.

 

— Espinoza, Morales, Chang, lâche à son tour Hal.

 

— Gabriel, Assaf et Ross manquent à l’appel, explique Kolman. 

 

La liste continue, Dallas ne dit toujours pas un mot, je me demande ce qu’il a vu. L’américain n’est pas le plus costaud de nous tous, mais il a toujours fait ses preuves et montré une grande capacité pour se dépasser. Là, je crois qu’il est juste en train d’encaisser le choc de ce qu’on n’a peut-être pas encore réalisé.

 

— À mon avis, les gars des unités Delta, Foxtrot, Sierra et Tango n’ont pas survécu, soupire Vadik.

 

Tout à commencer à cause d’un MINEX[1] qui a explosé de leur côté de la colline. Les tirs ont d’abord été pour eux avant qu’ils ne se dirigent vers nous.

Bon sang !

Un frisson d’angoisse me brûle l’échine, je sens mes mains trembler sous l’adrénaline qui descend enfin.

 

— Il ne reste que nous cinq ? souligne Hal.

 

— Je crois, je souffle.

 

Kolman est dans un sale état, Dallas est sous le choc, l’américain n’a quasiment pas dit un mot. Vadik ne cesse de bouger, Hal reste calme, mais le connaissant ça ne va pas durer. Et moi… j’encaisse en silence.

On ne peut pas se laisser faire. Nous ne sommes pas n’importe qui, bordel de merde. On nous a entrainés pour survivre dans les pires conditions. Quelques qu’elles soient.

Il nous est arrivé de mentionner la possibilité de terminer entre les mains ennemies. La plupart du temps, le but n’étant pas de faire des otages, mais de buter du soldat.

Au fond de moi, j’espère que quelque chose s’est déjà mis en place. En attendant, nous devons réfléchir et trouver un moyen de survivre.

À Castelnaudary, on m’a appris comment traiter les prisonniers de guerre, mais on ne m’a jamais dit comment gérer le fait d’en devenir un.

On entend des bruits de pas dans le couloir. Je lève le regard dans cette direction, les deux gardes reviennent accompagnés de trois autres hommes que je reconnais. Le chef qui parle français et deux de ses sbires. Leurs visages sont recouverts d’un bandana à carreau pour masquer leur identité, seul leur dirigeant ne le fait pas. Sa peau mate et sa barbe sombre lui donnent des airs de bandits. L’atmosphère devient plus tendue entre nous tous. On retient notre souffle, il plane dans l’air un senti de danger mêlé de mort.

Ça pue pour nous.

Le chef s’arrête à hauteur de nos cellules, je remarque qu’il tient dans sa main une lampe torche, il l’allume pour nous regarder. La lumière m’aveugle, je reconnais la puissance des torches américaines. Tellement fortes qu’elles arrivent à aveugler n’importe qui pour un certain laps de temps.

 

— On va commencer par lui.

 

Ils communiquent dans leur langue pour que nous ne les comprenions pas. J’entends le bruit d’une clé qu’on insère dans une serrure.

 

— Reculez ! ordonne un homme dans un anglais hésitant.

 

Ma vue revient plus rapidement que je ne le pensais. Elle est troublée, mais je vois deux types qui pénètrent dans la cellule que je partage avec Vadik, armés d’AK47 et de mitrailleuses, prêts à s’en servir si l’un de nous deux bougent.

Ils s’arrêtent devant moi. Et je comprends que quelque chose va se produire : on va m’emmener.

Je ne les aide pas, au contraire, je fais exprès de les emmerder. Je ne compte pas me laisser faire. On ne m’a pas appris à me plier face à l’injustice.

Le gars jure dans sa langue natale, il perd patience et m’envoie un coup dans le genou que je ne vois pas venir. La douleur me cloue sur place. Je cesse de respirer un instant, l’enfoiré en profite pour me redresser. Je n’arrive pas à m’appuyer sur ma jambe blessée. L’autre est obligé de me trainer. Mon cœur se met à battre de plus en plus vite lorsqu’un autre homme glisse un bras sous mes épaules pour me trainer dans le couloir éclairé. Une violente douleur nait dans mon épaule gauche, j’ai l’impression qu’elle est déboitée.

Tant que je ne la bougeais pas, ça ne faisait pas mal, mais là…

Les types repartent avec moi. Quelques instants plus tard, je termine le cul sur une chaise au milieu d’une pièce trop éclairée par rapport aux cellules. J’essaie de me débattre lorsqu’on me maintient contre le dossier pour m’attacher. Je reconnais la chaise, tristement célèbre dans les films américains.

J’ignorais que les anciens gars d’ici avaient ce genre d’équipement. La frontière étant surveillée tour à tour par des soldats de l’Armée Afghane avec d’autres de la coalition.

Depuis l’élection de Barack Obama, la torture n’est plus autorisée. En France, elle ne l’a jamais été.

Je tente de bouger, mais mes chevilles et mes bras sont cloués à la chaise. Je suis incapable de faire quoi que ce soit si ce n’est subir.

Bordel de merde !

Je reste calme, je ne montre pas l’inquiétude qui commence à s’installer en moi. Mon regard ne quitte pas le chef des hommes présents, il tourne autour de moi comme un félin avec sa proie. Je me concentre sur un point, refoulant la peur, refoulant cette sensation d’impuissance. Mon esprit a conscience que les choses vont très mal se passer pour moi. Mais tant qu’elles ne sont pas là, j’encaisse en silence. Je reste ce roc.

Le chef des talibans finit par se prostré face à moi, il croise les bras en déclarant avec un accent d’ici :

 

— J’ai été prisonnier durant deux ans à Bagram[2], je sais très bien ce que vous, les soldats, vous êtes capables de faire sous prétexte d’une guerre qui ne vous concerne pas.

 

Dans une autre situation, je me serais allé à un rire nerveux. Le délire « tout innocent » ne marche pas avec moi. À écouter les types dans les prisons, ils n’ont tout rien fait.

Je sais qu’il y a des innocents, mais beaucoup à Bagram ne le sont pas. Ils ont été enfermés avec des preuves. Le restant des procédures sont totalement discutables, mais quand il y a des preuves, on ne peut pas faire contre.

Je me demande comment on peut se sortir de là-bas et réussir à reprendre une vie de hors-la-loi par la suite, anti-système, anti-armée.

Dans son regard, je lis la haine qu’il a envers nous autres soldats.

 

— Nous ne sommes pas américains, je lance.

 

L’homme fait un signe de tête à ses deux gars et se met à leur ordonner dans sa langue :

 

— Saisissez-le.

 

Ses deux soldats s’exécutent, je les vois approcher de moi.

 

— J’espère que tu es un homme poisson soldat, lance le chef d’une voix moqueuse.

 

Puis, les deux hommes me basculent en arrière, je suis incapable de me défendre. Avec les récents événements, je mets un instant de trop à comprendre ce qu’il va se passer, et ça se passe déjà. On me colle un tissu puant sur le visage, je ne vois plus rien. Mon rythme cardiaque s’emballe.

La seconde d’après, de l’eau glacée est versée sur mon visage. Je ferme la bouche pour ne pas qu’elle entre, mais au bout d’une minute, l’air commence à me manquer. Mon plus gros défaut a toujours été l’apnée. Je le paie de nouveau aujourd’hui. L’eau entre dans mes poumons, je commence à me débattre contre les sangles pour échapper à cette noyade. L’absence d’air me tord les poumons, je suffoque, cherchant désespérément de l’air.

Je vais me noyer. La panique me gagne, je me débats malgré moi pour échapper à ce sort.

Respirer, respirer.

Au moment où je pense que je vais finir l’estomac et les poumons remplis d’eau dégueulasse, les deux hommes s’arrêtent. Le tissu m’est enlevé de la tête, je me mets à tousser, l’eau ressortant de ma bouche. Mes poumons me brûlent lorsque l’air tente d’y entrer à nouveau. Mon cœur bat à tout rompre sous l’adrénaline et l’angoisse. Je ne cesse de tousser, libérant mon corps de cette eau.

On me redresse pour que je fasse face au chef. Mon uniforme est trempé, je le foudroie du regard. Et ça semble l’amuser.

 

— Quel était votre mission ? m’interroge-t-il.

 

Je ne réponds pas. Je sais ce qui m’attend, mais plutôt mourir noyé que de devenir un traitre. Je peux encaisser, aussi dur que ça va être, la douleur ne me fait pas peur, on m’a appris à la faire taire, à la dominer. L’entrainement de la Légion est une lutte quotidienne, lorsqu’on survit aux quatre mois de formations, on peut survivre à tout le reste.

Il craquera avant moi.

 

— J’admire, moi aussi je me murais dans le silence… au début, poursuit le taliban.

 

De nouveau, les deux types me balancent en arrière et l’eau revient. Noyant mon esprit, entrant dans mes poumons. Je me débats face à ça, mais l’eau gagne.

Pas une seule fois je ne supplie que ça s’arrête, j’encaisse. Je résiste comme je peux. Je me raccroche à ce qui est bon dans ma vie, aux choses auxquelles je dois me battre pour survivre.

À elle. À ma force, ma raison, ce bout de paradis où la paix demeure.

Les sensations sont encore plus intenses la seconde fois. C’est douloureux de lutter.

L’eau s’arrête, je m’étouffe, j’ai à peine le temps de reprendre mes esprits que ça recommence encore et encore. J’ignore combien de temps le chef de ses rebelles s’applique tenter de me noyer, mais il ne semble pas presser. Il veut me pousser à bout, me briser, mais ça ne marchera pas. On s’est déjà chargé de ça.

Quand il finit par se lasser de mes silences face à ses questions qui sont toujours les mêmes. L’eau disparait. J’observe la pièce autour de moi en reprenant mon souffle. Mon corps est en feu, mon cœur martèle ma poitrine, ma tête tangue. Un mal de crâne me fait parfois vaciller. Les nerfs ne m’aident pas.

Trempé, je dévisage avec amertume mon bourreau. Il semble agacé de me voir lui résister.

Il jette un coup d’œil à l’un de ses sbires. Ce dernier hoche la tête pour lui confirmer qu’il est à ses ordres. Mon rythme cardiaque s’accélère.

Qu’est-ce qu’ils vont faire ?

 

— Casse lui plusieurs doigts, déclare le chef.

 

Je ne comprends ce qu’il vient de lui ordonner, mais en voyant l’homme couvert d’un bandana rouge sur la bouche, saisir un marteau, je sais que ça va faire mal. Très mal.

Il acquiesce, son homme saisit ma main ligotée à la chaise, j’essaie de la retirer mais les sangles m’en empêchent. Je vois le marteau se lever, l’organe dans ma poitrine se serre. Puis, mon bourreau tape avec violence sur mon majeur et mon annulaire. J’entends le craquement des os se briser. Je me mords la langue pour ne pas gueuler sous la douleur franche et intense. Une brûlure se repend dans toute ma main jusqu’à mon coude. Je sens les battements de mon cœur dans mes doigts.

Je baisse les yeux vers ma main gauche, elle est gonflée, mais par miracle, ça ne saigne pas. Les os ne sont pas sortis.

Je peine à reprendre une respiration normale, mon poing me lance, des millions de piqûres rendent ça encore plus compliqué à supporter, surtout lorsque l’autre enfoiré appuyé sur mes doigts.

Ne crie pas. Ne crie surtout pas.

 

— Vous étiez venus libérer nos otages, pas vrai ? reprend le chef.

 

Je continue de me murer dans mon silence malgré la douleur dans mon bras, elle remonte jusque dans mon épaule déboitée, j’ai l’impression de sentir un cœur battre de plus en plus vite entre ces derniers.

Le souvenir brutal et interdit de ma paume serrant le sein de ma femme, là où l’organe dans sa poitrine battait à tout rompre me revient. C’était réconfortant, c’était tendre et l’espace d’un instant, je me dis que c’est ce que je sens. Son cœur battre au creux de ma main.

Je jure, pas ça, pas elle, pas maintenant, pas comme ça.

L’homme se met à rire.

 

— Il n’y a plus personne à libérer, poursuit le chef. Nous les avons tous exécutés lorsqu’on a compris que vous arrivez. Les corps gisent dans une pièce, ainsi que tous ceux de vos camarades. Certains étaient encore agonisants quand nous les avons entassés. Je ne doute pas que ça fera une excellente monnaie d’échange.

 

Voilà pourquoi les lieux puent autant le sang… et la mort.

Son sbire appuie sur mon épaule déboitée, un grognement m’échappe. Bordel, ça fait un mal de chien.

 

— C’est ce qu’il vous arrivera si jamais on ne vient pas vous chercher. Mes hommes aiment bien se farcir du militaire, j’espère que tu ne leur en voudras pas trop. C’est le seul moyen pour moi de les canaliser.

 

De nouveau, il leur donne l’autorisation silencieuse de poursuivre.  Les deux bourreaux viennent à ma hauteur et sans aucune hésitation, les premiers poings heurtent avec violence mon visage et le restant de mon torse.

J’encaisse les coups qui pleuvent en me murant dans un silence. Je déconnecte mon cerveau de la réalité. La douleur existe, mais je fais comme si je ne la ressentais pas.

Je ferme les yeux en me mordant la langue pour ne pas protester ou laisser échapper un gémissement douloureux alors qu’ils s’acharnent sur mes côtes.

Je me suis déjà battus contre des tanks à la Légion sur le ring de la salle de sport, je n’ai pas peur de la violence ni de la douleur, ce qui m’effraie par contre, c’est de savoir que ces hommes n’ont aucune limite pour arriver à leur fin.

Un violent coup de poing me fout dans les vapes. Avant que je ne perde connaissance, ma dernière pensée est pour ma femme. Je sais qu’Ezra m’en voudra comme jamais si je me laisse crever ici.

Alors, j’essaie Ez, j’essaie de lutter.

 

***

 

Les hommes armés me raccompagnent aux cellules où sont entassés les autres. Ça sent la pisse, la transpiration et le sang. La chaleur de la journée n’a pas arrangé les choses. Ces deux enfoirés me jettent comme une merde sur le sol dégueulasse avant de refermer notre cage, je ne bouge pas, j’attends que les élancements dans mon torse se calment.

Bordel de merde.

Je sursaute lorsque Vadik s’approche de moi. Je m’apprête à me recroqueviller pour échapper aux coups, mais ce n’est que mon frère.

 

— Bordel, jure le Russe en me voyant.

 

— Ce n’est rien, je marmonne douloureusement.

 

Ma tête me fait un mal de chien, mais le pire reste mon genou, ces ordures n’y sont pas allées de main morte. Mes côtes me lancent, je crois qu’ils m’en ont pété plus que ce que l’explosion n’avait réussi à m’amocher.

Vadik prend le temps de regarder comment me toucher pour m’aider. J’aimerai lui dire de ne surtout pas le faire, de me laisser immobile un instant, de laisser s’endormir la douleur, mais je sais qu’une fois l’adrénaline disparue, les conséquences de mon passage à tabac se feront ressentir. Je vais avoir mal, réellement mal.

La douleur me fait délirer. J’entends les voix d’Hal et Vadik échanger sur mon état, le Norvégien lui indique quoi faire.

Lorsque mon meilleur pote saisit ma main avec mes doigts fracturés, je jure en essayant d’échapper à sa prise. Vadik s’excuse, mais ne s’arrête pas, il fait ce qui doit être fait pour ne pas laisser la blessure empirer.

Il entoure mes doigts avec plusieurs bandes de tissu pour tenter de faire une attelle.

 

— Ça devrait le faire, mon vieux, ça le fait, m’assure-t-il.

 

Je reste en boule au sol en encaissant ce qu’il vient de se produire, mon uniforme trempé me fait frissonner alors que la chaleur commence à se lever.

Ces enfoirés nous ont enlevé la plupart de nos affaires en arrivant. Nous n’avons rien, ni trousse de secours, ni eau, et encore moins de bouffe.

Nos regards se croisent avec Vadik, le russe tente de ne pas me montrer son inquiétude, mais je le connais, je la vois. Pas besoin de demander ce qu’il s’est produit, mon corps parle pour moi. Je suis juste désolé de semer le trouble autour de nous. Car chacun sait à présent ce qu’il l’attend. Résister à la pression et à la douleur pour ne pas se déshonorer et prier pour qu’une mission de sauvetage ait été lancé. Sinon nous terminerons comme les Américains, avec une balle trouant notre peau. Mort.

Et je me refuse de crever alors que j’ai fait la promesse de revenir.

 

***

 

Septembre 2012,

Calvi, Corse.

 

 

Je sors de mes pensées lorsque je vois la main de mon enfoiré de collègue devant mon visage.

 

— T’étais parti où mec ? lance Nikias.

 

Je secoue la tête pour chasser de violents souvenirs qui reviennent dès que je n’ai pas l’esprit occupé.

 

— Rien, je déclare d’une voix lascive.

 

Il est vendredi, j’ai terminé le service, je n’avais pas envie de rentrer. Affronter Ezra qui devient distante, l’ambiance pesante chez nous, ces non-dits qui planent dans l’air, son regard me demandant en silence si j’ai envie de parler.

Je ne peux pas parler. Les mots sont là, mais comment lui expliquer ? Comment la plonger elle aussi dans ces putains de cauchemars. J’ai déjà du mal en la voyant me dévisager avec inquiétude, alors la pitié, je doute de supporter.

Ma main se met à trembler. Ce souvenir était si vrai. Tellement que je n’étais plus assis au bar entouré de trois de mes nouveaux camarades de section. J’étais là-bas, sur cette maudite chaise. J’ai l’impression de sentir l’eau glacée glisser le long de ma nuque et cette odeur repoussante alors qu’il n’y a que celle du tabac et de l’alcool régnant dans le bar.

Je saisis ma bière, je bois plusieurs gorgées d’un trait pour calmer les battements de mon cœur malmené par l’angoisse de ce que je viens de voir. Les flashs-back viennent généralement la nuit, lorsque mon esprit épuisé ne peut plus lutter, mais depuis que j’ai repris il y a deux semaines, ils se manifestent dès que le contrôle ne me domine pas.

Je ne me reconnais plus.

J’ai bien récupéré, au début, je pensais que mes doigts cassés m’handicaperait pour le tir, après plusieurs tests et une rééducation efficace, ça va. Mon genou s’est remis par je ne sais quel miracle, je ne devrais pas tarder à tenter mon prochain saut, mais le restant de mes blessures invisible… c’est le chaos.

Le vide.

Bordel comme il me manque, sauter avec cette sensation de liberté et de vie.

Un type passe à côté de nous, bourré, il nous heurte, je sens sa bière se déverser dans mon dos. Je me fige, mon sang ne fait qu’un tour.

 

— Désolé mon gars ! s’esclaffe le maladroit.

 

Je me retourne, mon visage se fend d’une expression d’agacement.

 

— Tristan… commence Nikias en me voyant serrer les poings.

 

Le regard noir que je lui adresse lui fait comprendre de ne pas me chercher. Lui aussi est comme ça, il est peut-être même pire que moi. Il n’a jamais réussi à se maitriser, c’est un fidèle aux trois B.

Voyant ma réaction, l’alcoolique se met à se marrer et je perds le contrôle. Quelque chose explose en moi, un mélange entre colère et rage, ça pète.

Cet enfoiré se fou de ma gueule.

Je n’arrive pas à me dominer, c’est le reste qui prend le dessus. Je le saisis par sa chemise pour le rapprocher, et sans crier garde, mon poing vient heurter sa joue avec violence. Il trébuche légèrement, étourdi. Je dévisage ses potes qui m’observent un brin ahuri, puis les choses dérapent quand le type tente de me rendre les coups.

J’explose pour de bon.

Une bagarre s’enclenche et personne ne fait rien contre. C’est très rare que des civils interviennent dans des conflits avec des Légionnaires.

Les coups pleuvent, Nikias, et Saveiro se joignent à la partie. Nous commençons à bastonner les mecs.

J’entends des hurlements de la part des patrons du bar, mais je m’en contre fou. J’ai envie de faire fermer le clapet à cet enfoiré.

Je le plaque contre le sol, ce n’est plus son visage que je vois dominé par la colère, c’en est un autre que je frappe, encore et encore.

Je ne ressens rien si ce n’est ce désir intense de faire sortir cette rage en moi. Et elle sort, je fais en sorte de l’évacuer.

À défaut d’avoir des coupables, on a bien souvent d’autres bourreaux sous la main pour se défouler. Des gens qui nous cherchent et qui finissent par nous trouver.

Et c’est ce qui est en train de se passer.

Avant j’aurai laissé passer, mais maintenant, non, je ne peux plus. Je n’y arrive plus. Un rien me fait perdre le contrôle.

Je suis encore en vie, amochée, mais en vie, comme mon père me l’a toujours dit, la haine, ça maintient. Est-ce qu’un jour, j’arriverai à taire ce sentiment destructeur qui s’est réveillé. Quand est-ce qu’on perd véritablement le contrôle sur soi ? Je me le demande, tout comme je doute de pouvoir le retrouver un jour.

 

 

AMHELIIE

 

[1] : NDT : MINEX : Mines explosives.

[2] : NDA : BAGRAM est une prison américaine, une sorte de « Guantánamo afghan ». Elle se situe près de Kaboul en Afghanistan. Le centre de détention qui était une zone de non droit, il a fermé en 2015.

Commentaires

  • Olala ! Quelle force il faut avoir en soi pour surmonter ce genre d épreuve..

Écrire un commentaire

Optionnel