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Légion #2, Chapitre 7

Chapitre 7

Ezra

 

 

Deux mois plus tard.

Septembre 2012.

Paris, France.

 

Je remercie le mec de l’accueil lorsqu’il me donne un badge visiteur pour accéder aux étages supérieurs qui abritent le QG d’un des magazines pour lequel je bosse : Reporters du Monde. Dans l’ascenseur, je croise quelques collègues qui me saluent brièvement. Je ne cherche pas à engager la conversation, nous sommes tous occupés. Il n’y a que lorsque l’un de nous décroche un prix, ou revient d’une mission casse-gueule pour sa carrière et son cul que nous prenons le temps de nous faire une petite sauterie dans les locaux.

L’immeuble est dans les quartiers chics de Paris, presque méconnaissable. Si on ne sait pas que le magazine s’est établi ici, on ne peut pas tomber dessus par hasard.

La décoration raffinée du lieu donne l’impression, à une femme comme moi en short gilet converse, de faire un peu tache. Je m’en contre fou. Je passe mes journées au grand air quand ils passent la leur dans un bureau en plein Paris bruyant.

Le ding de l’ascenseur me fait signe que je suis arrivée au bon étage. J’attends que tout le monde sorte pour faire de même. Le couloir mène directement à l’entrée du magazine. On voit écrit en gros et en lettre capitale le nom sur les portes en verre. Je les passe sans soucis. Même au téléphone, Héloïse me salue. Je me faufile à travers les secrétaires qui courent avec le café subir le sort des rédac chefs stressés et pars m’installer dans la zone réservée aux « invités ». Lionel, l’un des types du service photo avec qui je bosse m’a donné rendez-vous dans dix minutes, autant dire dans vingt.

Je sors mon portable pour rédiger enfin un SMS à Tristan et le prévenir que mon rond trip marocain s’est terminé. Sans surprise, je n’ai pas de message de sa part qui m’attend dans ma messagerie.

Les hommes.

 

MOI, 14h01 : À mon adorable mari qui ne doit pas être du tout inquiet de savoir si je suis arrivée ou pas. Sache que je touche le sol français. Je devrais rentrer à Bastia vers 20 heures. Tu peux venir me chercher ?

 

J’en profite pour rapidement regarder mes mails en attendant une réponse, bien que je doute que vu l’heure, Tristan doive être en train de suer eau et sang. Rien à signaler de ce côté. Je passe le temps en tressant mes longs cheveux noirs. Les locaux ont beau être climatisés, il règne une chaleur désagréable.

Deux Italiens arrivent dans le petit coin salon et se mettent à bavarder comme s’il n’y avait personne d’autre.

 

REPMAN, 14h08 : Je serai là. A ce soir, Ez.

 

Mon attention se porte sur ma droite, comme si je sentais un regard dans ma direction. Mon instinct vise juste. Un sourire ravi se dessine sur mon visage.

Je range mon portable lorsque je vois se diriger vers moi, une grande rousse aux cheveux bouclés, des lunettes rondes devant les yeux, et cet air de baba cool adorable qui fait sourire n’importe qui. Même les artistes les plus déprimés.

Je me lève pour aller la saluer. Pour une surprise c’en est une.

 

— Ezra ! Quelle joie de te revoir enfin ! déclare Ambre sur un ton jovial et sincère.

 

J’ai rencontré Ambre lors de mon premier stage en tant que future photographe professionnelle. C’est une femme de talent. La quarantaine, douée avec ses mains et possédant un œil de lynx dans le domaine. J’ai eu la chance de partager avec elle une mission au Chili. C’était fantastique.

Ambre n’est pas spécialisée dans les « voyages » si on peut dire, elle fait des choses plus extrêmes. Des choses pour lesquelles je suis admirative.

Je la prends dans mes bras, ça doit faire six mois que nous ne nous sommes pas croisées. Elle n’a pas pu venir à Calvi pour mon mariage à cause d’un reportage au Moyen-Orient.

Elle me serre contre elle un instant avant de se redresser pour me regarder sous toutes les coutures.

 

— Mais tu es toute bronzée !

 

— L’effet marocain, je réponds, quel plaisir de te croiser !

 

Ambre me lance un clin d’œil complice.

 

— Tu as su que j’allais t’appeler, pas vrai ?

 

Je fronce les sourcils, subitement intriguée par la grande rousse portant une chemise verte ample.

 

— Tu comptais m’appeler ? je répète.

 

La photographe acquiesce en prenant un air mystérieux.

 

— T’as deux minutes ? Qu’on en discute puisque tu es là.

 

— Oui, mon avion n’est pas pour tout de suite, je comptais aller briefer Lionel sur mes derniers shoots, je peux te donner dix minutes de mon temps, vu qu’il ne viendra me chercher que dans vingt.

 

— Parfait, suis-moi.

 

Je pars récupérer ma sacoche contenant mon appareil photo et quelques clichés. J’ai laissé ma valise à l’accueil en bas.

Je suis Ambre à travers les petits bureaux collés l’un à l’autre vers un plus spacieux à l’écart. Il n’y a que les rédacteurs en chef et les dirigeants de services qui ont droit à ce petit truc en plus.

Nous arrivons au fond d’un couloir, bien loin des bruits des claviers, des demandes et du son des querelles de journalistes se mettant sur la gueule pour X ou Y raisons. D’habitude, j’essaie de voir mes responsables dans un café pour leur donner ma carte mémoire ou simplement par mail pour m’éviter ce cirque, mais pas cette fois.

Ambre me fait entrer dans son antre. C’est une petite pièce avec un bureau rempli de bordel, les murs sont couverts de ses distinctions de reporters, il y a ses plus beaux clichés accrochés en guise de décorations.

La porte se referme au même moment où je m’assoie sur la chaise face à la sienne. Ambre me rejoint un instant après.

Elle me sourit toujours en se frottant les mains avant de se lancer. La connaissant, elle ne va pas tourner autour du pot et je suis plus que curieuse à l’idée de découvrir la raison de l’appel qu’elle voulait me passer.

 

— Alors, balance-moi ta bombe, je déclare en croisant les bras.

 

Ambre me jette un coup d’œil rempli de défi.

Qu’est-ce que tu mijotes ma belle.

 

— Avec l’élection présidentielle au printemps, la rentrée est plutôt mouvementée pour nous. De nouveaux sujets sont tombés, d’autres ont dû partir à la poubelle. J’ai dû annuler le reportage en Grèce… commence-t-elle.

 

— Je comprends.

 

Dommage pour Apollon !

 

— Mais, d’autres sont tombés, poursuit la belle rousse sans perdre contenance. On doit couvrir certains événements à travers le monde et des opportunités nous ont été proposées. De plus, nos lecteurs ont répondu à un immense sondage qui nous a permis de renouveler nos missions.

 

Je l’écoute attentivement en faisant marcher mes neurones pour faire le lien entre ses explications qui préparent le terrain et sa future proposition.

J’observe Ambre fouiller dans son bordel rempli de paperasses. Elle finit par en sortir une feuille qu’elle me tend.

 

— Tiens.

 

À vue d’œil, je reconnais une fiche de mission avec les détails et le cahier des charges. Je l’attrape sans hésiter, sourire aux lèvres en me préparant à la prochaine connerie du siècle comme le festival du Pénis en Chine. Au lieu de ça, ma bonne humeur s’éclipse en l’espace de quelques secondes en découvrant de quoi il s’agit.

Je ne m’y attendais pas du tout.

Est-ce que j’ai bien lu ?

 

— Tu ne te tromperais pas par hasard ? je déclare en relisant une seconde fois les premières lignes.

 

Elles annoncent la « couleur » de la mission.

Bon sang, Ambre a pété un câble.

Je lui jette un coup d’œil interrogateur alors que le doute me gagne. Diable, qui lui a filé cette idée de me proposer ce genre de reportages ? Je ne suis pas… dans ce milieu. On m’a appris à photographier des gens et des paysages, pas… ça.

Ambre reste calme en me voyant perdre contenance. Elle me sourit en m’affirmant ce que je redoute.

 

— Non, ce n’est pas ta mère ou une autre personne que je veux sur ce coup-là. C’est toi. Surtout, ne me donne pas de réponses maintenant.

 

— Ambre…

 

— Non, réfléchis d’accord ? m’interrompt-elle. Étudie ma proposition, vois si c’est possible pour toi, si tu te sens d’aller faire ça et ensuite discutons-en.

 

Je pose la fiche de mission sur le bureau, je ne prends même pas la peine de lire la suite parce que je me connais. Si j’en sais plus, dans un moment de faiblesse ou par pure folie, je serai capable de dire oui étant donné ma situation.

Je ne fuis pas les problèmes qu’on soit bien d’accord, j’essaie de les affronter, mais qui me dit que dans une semaine, j’aurai atteint cette limite que je redoute de voir arriver depuis deux mois ?

 

— Ambre, je ne suis pas comme toi et Victoire, je commence.

 

— Bien sûr que si.

 

Je secoue la tête en affirmant que non. Il n’y a qu’à voir ce bureau. Ces deux femmes sont des GI-JOE féminines capables de capturer un instant de folie et d’horreur et réussir à en sortir quelque chose de « beau ».

 

— On ne parle pas d’adrénaline en allant faire une photo en haut d’une falaise en se suspendant dans le vide. Une fois qu’on est là-bas, on y reste. Si jamais ça dégénère, il n’y a aucun moyen de rentrer avant. Ambre… et pourquoi tu ne l’as fait pas ? je l’interroge, confuse.

 

Cette dernière affiche un sourire resplendissant comme si on venait de lui annoncer la nouvelle du siècle. Je ne pige pas un truc.

 

— J’ai 40 ans, et je suis enceinte Ezra pour la première fois. Tu te doutes que je ne peux pas partir là-bas. À vrai dire, jusqu’à la naissance du bébé, je suis clouée sur Paris à faire des shoots à la con. L’aventure n’est pas dans mon programme.

 

Je reste bouche bée face à cette nouvelle. La joie me gagne, dépassant le trouble de ce qu’elle vient de me demander. Ambre rêve de fonder une famille depuis des années, mais lorsqu’on a un mari voyageant autant que soi, c’est compliqué de se poser pour s’occuper de cette tâche-là.

 

— Félicitation, je lance avec sincérité.

 

— Merci. Tu comprends donc, poursuit-t-elle sans lâcher le morceau, qu’il faut quelqu’un à la hauteur de mes attentes.

 

Je soupire. Ce n’est pas l’aventure ce qu’elle me propose, c’est… pire. C’est le danger et la folie réunis. Pour un but sublime, qu’on soit d’accord, mais pas tous les photographes sont capables de ça.

Je la défie du regard lorsqu’une pensée dérangeante me gagne.

 

— Tu me proposes ça parce que…

 

Ambre m’arrête tout de suite en faisant de grands signes de la main.

 

— Parce que tu en es capable, et ça n’a rien à voir avec ta vie personnelle. C’est une opportunité. Si tu veux mon avis, je te dirais que ça te monterait certaines choses.

 

Je me laisse aller à un petit rire sarcastique. Certaines choses sur quoi ? Sur l’horreur là-bas. Non merci, j’ai déjà un aperçu à travers les yeux d’un autre et à la télévision. Je doute d’être capable d’encaisser comme elle et Victoire.

Je prends quelques instants pour réfléchir et rassembler mon esprit avant de répondre dans un soupir rempli de doute :

 

— Je suis désolée, Ambre, je ne peux pas accepter. Pas maintenant.

 

Ambre refuse mes propos, je le vois à son comportement extraverti.

 

— Je ne demande jamais de justifier tes refus, mais là… je vais le faire. Pourquoi ? C’est une opportunité en or ! poursuit-elle.

 

— Parce que je ne suis pas ce genre de photographe, j’avoue naturellement.

 

— Erreur, me rétorque-t-elle. Tu es le genre de photographe à te donner corps et âme dans une mission. Je pense que tu es bien plus qualifiée que la plupart des gars bossant pour nous. Écoute, réfléchis bien, la mission débute dans deux mois. Ce serait dommage qu’elle se fasse sans toi.

 

Et lorsqu’elle me dit ça, je sais que ces propos vont venir me hanter durant des jours. Parce que Ambre me connait bien. Et c’est bien ça le problème. Comme si elle l’avait pressentie, elle vient de me proposer un contrat avec le Diable : voir ce qu’ILS voient. Montrer que ce qu’il se passe là-bas n’est autre que pure folie.

Pourquoi me foutre dans cette situation alors que je marche déjà sur des œufs depuis deux mois ?

 

 

***

 

Quelques heures plus tard.

En route pour Calvi, Corse.

 

Je suis arrivée à Bastia par le dernier vol partant de Paris. Mon humeur était aussi morose que celle du Stewart qui n’a pas cessé de nous faire des allusions à sa récente rupture avec sa petite amie en nous disant que la vie était triste et que de toute façon, si on ne se crashait pas dans un avion, les autres se chargeaient eux-mêmes de le faire à notre place.

Charmant comme voyage.

Durant l’heure et demie ou s’est déroulé le vol, je n’ai pas cessé de penser à la proposition osée et inattendue d’Ambre, ma réac-chef.

Lorsque je suis sortie des zones réservées aux arrivées, Tristan m’attendait de l’autre côté, dans le hall presque vide de l’aéroport avec une pancarte où il avait inscrit « MADAME REPMAN ». J’ai ri. L’espace de quelques secondes, ça m’a fait un bien fou de le voir taquin et plus serein qu’à mon départ. Je suis heureuse quand il plaisante. Petit à petit, il se retrouve même si à mon sens, une part d’ombre vient très souvent le hanter.

Je crois que ce qui me bouleverse le plus, c’est lorsqu’il me regarde sans rien dire durant un long moment comme pour se prouver que ce qu’il voit est sa réalité. Et dans ses silences, les plus intenses restent ceux qu’il met à exécution la nuit, lorsque le légionnaire n’arrive pas à dormir et trouve que le meilleur moyen de faire face reste l’abandon dans les bras de l’autre.

Manquer de mourir l’a changé comme jamais. En apparence il est toujours le même, mais à l’intérieur, des choses se sont brisées et peines à se recoller.

Deux mois après cet incident, on se rend compte de beaucoup plus de choses. À commencer par son besoin compulsif de toujours avoir l’esprit occupé. Il ne s’arrête jamais. Dès qu’il a pu marcher sur ses deux jambes sans boiter, Tristan s’est mis à faire tout un tas de choses, que ce soit physique ou mental. Il a lu tous mes articles sur mon blog, commencé une partie de ma bibliothèque, partagé des après-midis entiers avec mon père, Savio en mer. Il faisait de long jogging, s’entrainait comme jamais. La liste est tellement longue que j’en ai perdu le fil.

Le plus compliqué reste les nuits. Il ne dort quasiment pas. Je me demande comment il fait. À sa place, je me trainerai comme une larve, mais pas Tristan.

J’ai peur que cet excès ne le perde. Surtout depuis qu’il a repris son poste à la Légion, et je doute qu’il puisse en faire en service.

En repos forcé, Tristan était maitre à bord de son bateau, désormais, c’est entre les mains du 2ème REP qu’il va être. Je suis inquiète.

Dès que j’essaie d’en parler avec lui, il se renfrogne ou se plonge dans un silence en fuyant la conversation. Je reste patiente en me disant qu’à un moment, il sera suffisamment adulte et responsable pour venir vers moi quand il sera prêt, mais je commence à perdre patience de le voir lutter seul contre des choses que j’ignore. Je deviens réellement folle à imaginer ce qu’il se trame dans son esprit.

Ça fait un moment qu’on roule silencieusement pour rentrer chez nous. L’inconvénient d’habiter sur notre île, c’est l’accès aux aéroports. Les horaires de celui de Calvi ne conviennent jamais avec les miens, du coup, je suis toujours obligée de me taper les deux heures de route de Bastia.

D’habitude, les trajets sont rock’n’roll et drôles avec Tristan ou Lésia, mais ce soir, c’est d’un calme inquiétant.

Je sors de mes pensées en entendant le volume de la radio baisser. Je me tourne vers Tristan qui me regarde furtivement sans quitter la route des yeux.

 

— Ça va ? me demande-t-il, tu n’es pas très bavarde.

 

Je fronce les sourcils, surpris et un brin amusée de l’entendre lui, me demander si je vais bien.

Et toi ?

 

— Oui.

 

— Fatiguée ? lance le militaire sur un ton qui se veut tendre.

 

— Pas plus que ça, je réponds lascivement.

 

Je me frotte les yeux en soupirant. Je n’aime pas ce malaise entre nous. Cette ambiance tendue qui plane dans l’air.

Entre Tristan qui a conscience qu’il nous met dans le pétrin et moi qui insiste toujours sur ce qui ne va pas, on fait une belle équipe.

Tu parles d’un début de vie conjugale sympathique faite de baise et de moments d’intimités drôles et intenses. Nous l’avons commencé avec un stress malheureux et une peur qui nous a bouffé de l’intérieur.

 

— Pourquoi tu ne parles pas dans ce cas ? Tu m’as habitué à de longs monologues post retour de voyage et là, rien ? s’inquiète-t-il.

 

Sa question me surprend de nouveau.

Et toi ? J’ai envie de lui dire. Pourquoi TOI tu ne parles pas.

Je sens l’agacement me gagner, signe que je suis effectivement fatiguée. Ça fait une semaine qu’il a repris le cours normal de sa vie, au moment même où j’ai dû aller au Maroc pour enfin effectuer mon reportage après l’avoir décalé deux fois. Nous n’avons pas pu communiquer très souvent. Je ne sais même pas comment son retour s’est passé. Il faut dire que Tristan est aussi bavard en SMS qu’un iceberg, pourquoi l’écrit, c’est notre truc… c’était notre truc.

Je n’ai pas pensé aux mails. J’aurai dû. Derrière un clavier, sa langue et ses doigts se lient ensemble pour sortir de longs paragraphes détaillés sur ce qu’il pense.

J’aurai dû faire ça.

Sa main saisit la mienne. J’enlace nos doigts en caressant les cicatrices laissées par ses os cassés.

 

— Raconte-moi le Maroc, poursuit Tristan, curieux.

 

Il pourrait avoir la médaille de l’esquive tellement il est doué avec ça. Une fois la conversation entamée, il fait toujours en sorte de ne pas me laisser le temps d’en placer une. Sais-ton jamais si je pose LA grande question.

Pourtant, je n’ai pas envie de me battre ce soir, je veux simplement profiter de lui et c’est ce que je fais. Je lui raconte mon rond trip en plein désert de Merzouga sur un chameau qui ne semblait pas spécialement content de m’avoir sur son dos. Mon shoot de la Mosquée Hassan II à Casablanca à moitié érigé sur la mer. C’est architecturalement magnifique. Ma randonnée avec d’autres curieux jusqu’à la grotte d’Hercule à Tanger, un lieu mystique où règne une impression de dépaysement totale.

J’ai fait de superbes clichés pour nous en plus de ceux commander par le magazine.

Je termine de lui raconter comment au zouk j’ai failli atterrir la tête la première dans un sac d’épices. J’imaginais déjà les gros titres sur mon blog « Ezra, deux pieds gauches, noyés dans une tonne de cannelle ».

 

— Et ton rendez-vous au magazine ? m’interroge mon mari.

 

Je me raidis en l’entendant me questionner à ce sujet. La demande d’Ambre m’a trotté en tête le restant de la journée.

On m’a proposé un poste à l’autre bout du globe. On m’a demandé d’effectuer un reportage de dingue…

 

— Rien d’important, je mens.

 

Je prie pour être assez crédible pour qu’il ne me demande pas plus d’explications. Tristan est loin d’être con, il me connait par cœur et comme moi, il sait interpréter mes mots.

 

— On ne t’a pas parlé de ton voyage en Grèce ? insiste-t-il en fronçant les sourcils.

 

Et en plus il a bonne mémoire.

 

— Il a été annulé, je soupire.

 

Remplacé au profit d’une mission plus… complexe et tabou. Une mission que j’ai refusée et donc je ne discuterai pas avec toi.

 

— Et vous Sergent ? Qu’est-ce que tu as fait en mon absence ? je le relance pour qu’il ne pose plus de question.

 

Le changement d’attitude est remarquable, tant par sa rapidité que par l’ambiance qu’il engendre à l’avant du 4X4.

Tristan relâche ma main pour rétrograder, il la garde ensuite sur la boite à vitesse qu’il serre.

 

— De la paperasse pour reprendre du service. Il y a eu de sacrés changements en mon absence, me répond Tristan, les dents serrées.

 

— Tu sais où tu es réaffecté ? j’ose demander.

 

— Oui.

 

Tristan se tait un instant, je le vois hésiter, puis soupirer comme si la nouvelle était quelque chose de compliquer pour lui de gérer.

 

— 1ère compagnie, 2ème section, finit-il par m’avouer d’une voix tendue.

 

La même que celle où il est depuis bientôt sept ans.

 

— Oh…

 

— Ouais, c’est à peu près ça, reconnait mon compagnon.

 

Ma main glisse dans ses cheveux pour lui apporter mon soutien. Je ne sais pas quoi lui dire. Ni même si m’excuser serait une bonne idée. Il n’y a rien à faire. Ses supérieurs ont jugé que ça devait être ainsi et Tristan ne peut rien faire. Sans doute verra-t-il ça comme un moyen de parvenir à faire son deuil en poursuivant son histoire au sein de la section qui a forgé son amitié avec Vadik et Hal. Ou peut-être que ça ne fera qu’aggraver les choses.

Le militaire me jette un regard en coin, je lui souris en tentant de chasser l’atmosphère lourde de sens qui gagne la voiture.

Quelque chose a changé entre nous. Ces deux derniers mois nous ont fait du bien, se retrouver en tête à tête comme nous ne l’avons jamais fait nous a permis de profiter de l’autre, de faire des choses, de se vider l’esprit de tout ce qu’il s’était produit durant le début de l’année : son grade, notre mariage, son OPEX.

Et je n’arrive pas encore à savoir si c’est bien ou pas. Parfois quand je le regarde, je regrette cette période où nous ne pensions à rien d’autre qu’à nous. Il n’y avait pas de passé, pas de souffrance ni de peur, juste nous.

C’est là qu’on comprend que s’engager auprès d’un homme qui risque sa vie, nous plonge dans une atmosphère pesante, où ses démons nous hantent sans qu’on ne sache pourquoi.

Notre mission est de les soutenir, mais lorsqu’on se heurte à un mur, comment faire pour y parvenir ?

J’ai bien compris qu’il essayait de me protéger de ce qu’il avait vécu en ne me racontant rien par devoir, par fierté ou je ne sais quoi, mais à mes yeux, ça ne marche pas comme ça. Moi aussi j’aimerai le protéger de ses démons et lui apporter ce réconfort dont chaque soldat a besoin, qu’il en soit conscient ou pas, qu’il le veuille ou non.

Laisse-moi t’aider, j’ai parfois envie de lui hurler, mais je ne fais rien. J’attends en espérant qu’il fera ce pas vers moi quand il sera prêt. Nous nous sommes déjà engueulés à ce sujet à de nombreuses reprises avant que l’un de nous clôture la conversation.

Mon père me dit qu’il n’est pas prêt, et moi j’ai l’impression que plus le temps passe, plus ce que Tristan garde en lui va exploser avec violence. Et s’il n’était jamais prêt, qu’est-ce qu’il se passera ?

Je le regarde conduire avec prudence, il chantonne les paroles d’une chanson en Anglais et je me demande, à quel moment précis on a perdu l’innocence et l’insouciance de notre histoire d’amour, pour laisser place à une réalité dure à dompter.

 

AMHELIIE

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