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  • Velvet Love - Chapitre 25


     

    Je raccroche en soufflant. C’était la dernière de la liste et toujours rien. Je reprends le relevé du personnel envoyé par Monsieur Sira, il ne me reste que la direction à vérifier.

    Quand le directeur commercial m’a enfin contacté c’était pour me dire qu’il n’y avait eu aucune visite dans leurs locaux durant le mois de février il y a douze ans. C’est plutôt une bonne chose en fait, même si ça m’oblige à écumer le personnel de l’usine un par un en me faisant passer pour une radio qui voudrait leur offrir un voyage.

    Je reprends mon téléphone et compose le numéro du domicile du PDG de l’époque. Ça sonne, Knox sort de son bureau, habillé en short et en polo de tennisman. Je retiens le rire qui menace de sortir en remarquant le bandeau sur son front.

    Allo ? me répond une voix douce à l’autre bout du fil.

    — Jacqueline ? je demande en prenant un air enjoué.

    Un petit moment de flottement s’installe avant qu’elle reprenne.

    Oui.

    — Je me présente, Juliette de Radio Tonique, la radio qui vous agite !

    Knox hausse un sourcil sous son bandeau et s’installe en face de moi raquette à la main.

    — Heu…dit-elle gênée.

    — Vous savez pourquoi je vous appelle Jacqueline ?

    Pas vraiment non.

    — Mais parce que Radio Tonique vous a sélectionnée pour participer à notre jeu le « Vivifiant Du Matin », en vous faisant gagner un superbe voyage d’une semaine pour deux personnes aux Sri Lanka !

    Oh !

    — Mais vous vous doutez bien que ce n’est pas aussi simple qu’un coup de fil. Radio Tonique va faire travailler votre mémoire grâce à deux questions. Vous êtes prêtes jacqueline ?

    Heu oui.

    — On remercie votre mari, Jacques, pour nous avoir transmis ces infos pour jouer avec nous. Donc, première question Jacqueline, quelle était la couleur de la voiture de votre mari il y a douze ans ?

    Blanc à l’autre bout du fil, je meuble en lui demandant de bien réfléchir, de prendre son temps et de faire travailler sa mémoire. Les secondes passent et je désespère qu’elle me réponde, prise par le stress de se tromper et de laisser filer le super voyage que je lui aie agité sous le nez comme une carotte.

    Rouge !

    — Vous êtes sûre de vous Jacqueline ? N’oubliez pas que vous jouez pour un voyage au Sri Lanka, réfléchissez bien.

    Oui, oui, certaine, c’était la Mercedes rouge il y a douze ans, celle que mon fils a embouti.

    Tiens donc.

    — Et c’est une bonne réponse ! Bravo Jacqueline, allez plus qu’une et à vous le Sri Lanka ! Restez concentrée.

    Je le suis Juliette.

    Je me retiens d’éclater de rire en poursuivant.

    — Deuxième et dernière question, celle qui peut vous ouvrir les portes du Sri Lanka durant une semaine. De quel pays le Sri Lanka est-il une ancienne colonie ?

    Knox sort son portable sur lequel il doit rechercher la réponse avec Wikipédia. A l’autre bout du fil un silence résonne.

    — Allez Jacqueline, on fait marcher sa mémoire avec Radio Tonique et on se remémore ses cours d’histoire de sixième. Le Sri Lanka est une ancienne colonie de …

    Je ne sais pas, dit-elle dépitée, je ne sais pas du tout.

    — Ah Jacqueline, on ne perd pas espoir allez, un pays au hasard sait-on jamais.

    Et bien, heu, je ne sais pas, l’Espagne peut être.

    — Oh quel dommage ! C’est une mauvaise réponse, la bonne était le Royaume Uni. Je suis désolée Jacqueline, mais c’est insuffisant pour gagner le voyage d’une semaine. Toutefois, Radio Tonique vous offre une photo dédicacée de toute l’équipe et un bon d’achat de dix euros pour des jus de fruits vitaminés.

    Bon tant pis, merci à vous.

    — A bientôt Jacqueline, à l’écoute de Radio Tonique la radio qui vous agite !

    Je raccroche en dévisageant Knox. Je crois que je tiens un suspect. Une Mercedes rouge correspond aux critères que les enquêteurs de l’époque ont relevés, sans compter que le fils l’a embouti. Je me demande bien comment.

    — C’était pour quoi ce petit numéro ?

    — Et vous, c’est pour quoi le look Boris Becker [1]?

    Il jette un œil à sa tenue qui devait en jeter il y a trente ans, mais qui fait un peu vieillot aujourd’hui.

    — Une cliente croit que son mari la trompe, il est prof de tennis.

    Le pauvre, Knox à deux mains gauches. Quand il aura pris des dizaines de balles dans la tête il lui dira tout ce qu’il voudra.

    — Je bosse sur une enfant renversée il y a douze ans. Elle est morte et l’enfoiré qui l’a renversé court toujours.

    Knox repousse son bandeau puis appui ses avant-bras poilus sur mon bureau.

    — Il y a douze ans ? Les flics ça a donné quoi ?

    Je sors du tas de dossier devant moi le rapport de la police qui ne m’aide en rien et le tend à mon patron qui y jette un œil.

    A la lumière des derniers évènements il est clair que les flics ont fait la moitié du boulot. Si le PDG de la fabrique à jouets située dans le secteur de l’accident n’a pas été inquiété c’est qu’il y a un problème quelque part.

    Knox se met à ricaner en me tendant une feuille.

    — Le commissaire Chaussant, il lance, tu sais comment on l’appel dans le milieu ?

    Je prends le document où il est inscrit affaire classée sans suite, faute de preuves et signé de la main de ce fameux commissaire.

    — Comment ?

    — La pute, me répond Knox en souriant.

    — La pute ?

    — Oui, un billet et tu achètes son silence. Je serais toi je ne tiendrai pas compte de ce rapport.

    La pute…et bien, voilà qui confirme ce que je pensais depuis le début. Les flics ont été achetés et qui a assez d’argent pour acheter le silence d’un commissaire si ce n’est un PDG.

     

    ***

     

    Quelques jours plus tard,

     

    J’inspire l’air qui commence à se réchauffer en ce mois d’avril. Finit l’hiver et son froid polaire et bonjour rayon de soleil et fleur qui poussent. Les gens ont le sourire, ils retrouvent la vie pendant que je dépéris. Je n’aime pas le retour de la chaleur.

    J’avance dans la rue de Clara, la séance a été intense, un peu comme à chaque fois avec elle. Les émotions ça fait mal quand ça sort mais on avance bien, du moins je pense. Maintenant que je sais qui est mon père, les trous de ma vie sont comme qui dirait comblés. Je sais pourquoi je n’aurais jamais l’amour de ma mère et surtout je sais que ce n’est pas de ma faute. J’ai toujours crue ne pas être assez bien pour elle au final je n’ai rien fait de mal, je suis moi et elle incapable de se défaire de sa culpabilité même par amour pour moi. Tant pis, j’avance dans ma vie et j’en suis presque heureuse. Aujourd’hui avec la psy, comme la semaine dernière, on a parlé d’Harrison, de mes rapports inexistants avec lui. Le sexe, le gros problème que je n’arrive pas à surmonter encore. Ma vie sexuelle n’a pas commencé de la meilleure des façons il faut dire, sans compter que je n’avais déjà pas la meilleure des images de moi, se sentir utilisée par un garçon n’a pas aidé à me rassurer. Pourtant Harrison est différent, je le sais, je sais aussi qu’il m’aime, du moins qu’il m’aimait, peut-être que ce n’est plus le cas et je ne pourrais pas lui en vouloir d’être passé à autre chose. La patience j’en ai pas, alors je ne peux pas lui demander de rester chaste en attendant qu’un déclic se fasse chez moi. Déclic qui peut être ne viendra jamais.

    La semaine dernière la psy m’a donné comme devoir de me regarder chaque jour dans un miroir nue et de me dire que je suis belle. Un calvaire pour moi. Le premier jour je n’ai pas pu ouvrir les yeux, le deuxième j’ai chialé, le troisième j’ai compté les bourrelets et ainsi de suite. Pas un jour je me suis dit je suis belle, mais j’ai réussie à me regarder, c’est un début.

     

    J’ai hâte de rentrer, de vérifier mes mails, et j’espère enfin régler l’accident de Cléo. Je suis excitée, toucher du bout des doigts le but et devoir compter sur quelqu’un d’autre pour l’atteindre est sacrément frustrant. J’ai un coupable, à ce stade on ne peut même plus parler de suspect, mais sans preuves physiques pour la justice c’est tout ce qu’il sera. Alors après vérifications auprès de Monsieur Sira de ce qu’il pensait de son PDG de l’époque j’ai fais le tour des garages du coin qui auraient pu avoir à réparer la fameuse Mercedes rouge ou des casses qui l’auraient détruite. Bingo, un garage à bien eu la voiture de monsieur Chaussant PDG de la fabrique de jouets. J’ai dû dégotter des places pour un match de foot qui affichait complet pour obtenir ce que je voulais. J’attends son rapport maintenant, la dernière preuve qu’il me manque pour aller tout raconter à Harrison.

     

    J’arrive rapidement au bas de mon immeuble, je monte tout aussi vite et me jette sur mon PC pour aller vérifier mes mails. Je jure que si cet enfoiré ne m’a rien envoyé, j’appelle le stade pour dire qu’il est armé. Il passera son match en cage ça lui fera les pieds. La machine de haute technologie s’allume enfin et je ne perds pas de temps. Ma boite mail affiche quatre nouveaux messages dont un du garagiste véreux. J’ouvre la pièce jointe, un devis sur les réparations à cause d’un choc avec un sanglier. Les dates correspondent. Je jubile en lançant l’impression. Je viens de résoudre une affaire beaucoup plus compliqué qu’un adultère et ça seule. Je me sens fière parce qu’en plus ça permettra peut-être à Harrison et à ses parents d’enfin respirer en comprenant ce qu’il s’est passé et de mettre un nom sur celui qui leur a pris Cléo.

     

    Une fois les documents prêts je les fourre rapidement dans le reste du dossier et je n’attends pas. Je sors de chez moi, descend en trombe les escaliers et traverse la rue sans même regarder si une voiture y est. Je fais le code de l’immeuble d’Harrison entre, appuie sur le bouton de l’ascenseur qui met un temps fou à arriver alors je prends les escaliers. Je crois que je n’ai jamais été aussi euphorique qu’aujourd’hui. Arrivée à l’étage de petit con, je tambourine à sa porte en reprenant mon souffle. Il doit être aux alentours de dix-huit heures j’espère qu’il est là. Je frappe encore et encore jusqu’à ce que la porte s’ouvre à la volé sur lui.

    — Kalinka ? Il est encore tôt pour une rencontre nocturne.

    Je grimace et entre en le bousculant. Il referme la porte et je m’avance jusqu’au salon. Je ne tiens pas en place et j’essaye de reprendre mon souffle pour aligner deux mots.

    — Ça va ? il demande en s’asseyant calmement sur le canapé.

    Je souris en hochant la tête, ça va plus que bien, je prends un shoot d’adrénaline en plein cœur et c’est bon.

    — Il faut que je te parle.

    — OK, mais calme toi d’abord, t’es flippante.

    Je ris et viens m’installer à côté de lui, je jette un œil au dossier que je tiens dans mes mains en me demandant par quoi commencer.

    — Qu’est ce qu’il y a ?

    Je lève les yeux sur lui, mon sourire s’agrandit alors qu’il fronce ses sourcils toujours trop beaux.

    — Je ne sais pas par où commencer, je reprends, mais je dois te le dire et j’ignore comment, ce qui est très con.

    Je devrais surement commencer par me calmer, parce que tout mon corps tremble. Le silence s’installe alors que je tente de reprendre une respiration normale. Je jette un coup d’œil à Harrison, il semble nerveux à son tour et je me rends compte que je n’ai même pas songé à ce qu’il en penserait. J’ai envisagé seulement qu’il serait soulagé, mais pas qu’il pourrait m’en vouloir de m’être appropriée l’histoire de sa sœur. Peut-être qu’il va me détester pour avoir réveillé les vieux démons qu’il a l’air d’avoir enfouis profondément dans son cœur. S’il ne parle jamais d’elle ce n’est pas pour rien.

    — Je vais peut-être commencer par m’excuser en fait, parce que je n’ai pas réfléchi en venant t’annoncer ça et peut être que…

    — Il y a quelqu’un d’autre ? il me coupe.

    — Quoi ? je demande abasourdie.

    Il soupire, son regard gris bleu ancré profondément dans le mien.

    — C’est ce que tu es venue m’annoncer, qu’il y a un autre homme dans ta vie ?

    Je suis tellement secouée par ce qu’il dit que je ne suis pas sûre de vraiment comprendre ce qu’il raconte.

    — Un autre homme ?

    Il se lève et entame une série de pas sur le parquet du grand salon.

    — Je n’ai pas envie de savoir avec qui tu couches Kalinka.

    Avec qui je couche…Il est totalement à côté de la plaque mais quelque chose me dit que cette conversation qui a refroidie mon euphorie va être instructive.

    — Parce que toi tu ne couches avec personne, peut être ? je demande.

    Il fait demi-tour pour m’observer. La douleur dans son regard ne passe inaperçue pour moi et je baisse les yeux pour ne pas avoir à la soutenir.

    — C’est ce que tu crois ? Que je suis incapable de me passer de sexe durant quelques mois ?

    — Je ne sais pas, je ne t’ai pas demandé de m’attendre après tout.

    Il s’approche rapidement et me surplombe de toute sa hauteur. Il est énervé et je me demande encore comment on en est arrivé là, alors qu’à la base j’avais résolue l’énigme de la mort de sa sœur.

    — C’est comme ça que t’essaye de résoudre tes problèmes, en couchant avec un mec que tu connais depuis deux jours ?

    Je me lève doucement en le fusillant du regard. Je suis en colère à mon tour à présent. Il sait pourtant le problème que j’ai avec le sexe et si je n’y arrive pas avec lui alors que jusque-là j’avais confiance en lui, je ne risque pas de le faire avec un inconnu.

    — C’est vraiment ce que tu crois ? Tu crois que je serais capable de le faire avec un inconnu et pas avec toi ?

    — Je ne sais pas, tu ne m’as pas demandé de t’attendre après tout.

    — Et j’ai surement bien fait !

    Harrison passe les mains dans ses cheveux, la tension entre nous est palpable, elle n’a rien de sexuelle ou d’agréable elle est pesante et notre colère n’est retenue que par un simple fil qui ne va pas tarder à couper. Je préfère m’en aller avant d’entendre d’autres choses que je serais incapable de supporter.

    — J’étais venue pour ça, dis-je en laissant tomber le dossier sur le canapé. Pas pour t’annoncer qu’il y avait quelqu’un d’autre dans ma vie, mais pour te parler d’une affaire qui te touche personnellement. Voilà, fais-en ce que tu veux maintenant.

    Je me retourne et regagne la porte en l’écoutant jurer dans mon dos. Je ne comprends pas ce qu’il vient de se passer, pourquoi il a réagi comme ça et pourquoi il ne comprend pas que s’est lui que j’aime et personne d’autre. Que j’ai simplement besoin de temps, mais comme il dit, je ne lui ai pas demandé de m’attendre.

     

    [1] Boris Franz Becker, né à Leimen (Bade-Wurtemberg) le 22 novembre 1967, est un joueur de tennis allemand professionnel. Il a remporté six tournois du Grand Chelem dans les années 80-90.

     

    Maryrhage

  • Velvet Love - Chapitre 24


     

    J’observe Marc, il me parle, il sourit, il détourne le regard et si je n’écoute pas un traitre mot de ce qui sort de sa bouche, je ne peux m’empêcher de me demander ce que j’ai raté. Comment j’ai pu passer à côté de ce secret ? Comment j’ai fait pour ne rien voir ? C’est si évident maintenant. Le comportement de Christine vis-à-vis de moi, cette haine qu’elle me voue je la comprends à présent, tout comme je comprends le dégout de ma mère quand elle me regarde. La seule chose qu’elle voit en moi, c’est la trahison qu’elle a fait à sa meilleure amie. Tout semble couler de source une fois les faits établis. Marc est mon père. Ce mec un peu perdu, amoureux d’une femme qui n’est pas capable de voir qu’elle fait souffrir tout le monde à jouer l’autruche, est mon père. Je n’imaginais pas ce que ça me ferait de le connaitre, de savoir qui il est. Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais, mais pas à cet étrange soulagement qui envahie ma poitrine. Comme si une pierre y avait été délogé. Comme si un poids énorme avait disparu. C’est étrange, mais agréable.

    — Tu es d’accord ? me questionne Marc.

    — Quoi ?

    Je n’ai rien écouté de ce qu’il disait. Mais si je suis soulagée de savoir que c’est lui, que c’est quelqu’un que je connais qui n’est pas un étranger, notre relation n’a rien de celle qui existe entre père et une fille.

    — Tu aurais dû me le dire, je le coupe avant qu’il reprenne, tu n’aurais pas dû l’écouter et me le dire.

    — Je sais et je m’en veux Kalinka, je m’en veux énormément pour tout ce temps perdu.

    Je me lève, les sentiments deviennent un peu trop fort pour moi qui ne suis habituée à rien ressentir. De l’amour, de la haine, des regrets, de la colère, tout devient réel dans mon esprit et je ne veux pas me laisser déborder par tout ça.

    — Tu as tout à fait le droit de nous en vouloir à ta mère et moi, on a…

    Il ne finit pas et je vois son corps relâcher la pression, ses épaules secouées par les larmes qu’il retient le visage baissé. Je ne sais pas quoi faire et je reste plantée là à regarder mon père s’en vouloir.

    — Je ne pourrais jamais m’excuser assez pour ce qu’on a fait et rien ne rattrapera ce temps perdu tout comme le manque qu’on a eu l’un de l’autre. Mais on peut construire quelque chose maintenant, il n’est pas trop tard Kalinka et j’en ai envie si tu veux bien.

    Je détourne le regard, les émotions aux bords des lèvres, la colère qui a envie de sortir tout comme le débordement d’amour.

    — Je t’ai attendue pendant des années, je reprends, chaque week-end qu’Holly passait avec son père, j’attendais que tu viennes pour moi aussi passer du temps avec toi, pour me sentir aimer par quelqu’un.

    Mon regard se pose sur le sien, je sais que je remue le couteau dans la plaie que j’expose clairement ce que l’on sait tous dans cette maison, mais qui jusqu’à aujourd’hui demeurait un sujet tabou. J’étais malheureuse, triste et seule. Absente dans le meilleur des cas et prise à partie dans le pire pas ma mère. Alors qu’il était en bas de la route et même parfois chez moi, qu’il assistait à cette détresse et il n’a rien fait. Il jouait avec moi de temps en temps, il m’offrait des cadeaux à noël et à mon anniversaire, mais ces choses il les faisait avec Holly aussi. Il n’y avait rien qui me différenciait de ma sœur dans ses actions, rien qui m’aurait révélé qui il était réellement. Même si une fois adulte, à chaque rencontre, c’était le seul qui me demandait commet j’allais, comment se passait mon travail et ma vie. Voilà à quoi était réduit son rôle de père, des questions bateau qu’on pose à chaque personne qu’on n’a pas vue depuis un moment.

    — Oui, je soupire, on ne pourra jamais rattraper tout ça, toutes ces années où j’ai eu besoin de toi, mais on peut essayer de construire quelque chose aujourd’hui.

    Marc me sourit et s’avance pour me prendre dans ses bars. On va de câlins en câlins aujourd’hui et s’il n’a jamais hésité à me prendre dans ses bras auparavant, à présent je savoure différemment ce débordement d’émotions.

    Je me dégage de son étreinte après quelques minutes durant lesquelles je me suis répétée constamment que c’est mon père. L’idée fait son chemin, aussi étrange et surréaliste qu’elle est, elle s’implante dans mon esprit et me montre petit à petit ce qu’on pourrait être tous les deux et je suis plus que tentée par cette perspective.

    — Tu devrais aller voir ta mère, dit-il.

    Oui, je devrais. Lui dire ce que je pense de son comportement, lui hurler dessus et lui reprocher d’avoir tout gâché.

    — Et toi, ta femme.

    Marc rit en reculant.

    — Oui, il est temps d’arrêter de se cacher.

    J’acquiesce et nous sortons du salon à la recherche du reste de la famille. J’entre dans la cuisine d’où proviens un bruit de vaisselle. Marc part en direction de l’extérieur. Je retrouve ma sœur occupée à ranger, ce qu’elle fait toujours quad elle est énervée. Elle me jette un regard qui tue avant de se retourner en direction de l’évier pour continuer son grand nettoyage.

    — Tu savais ? je demande en m’adossant contre le plan de travail.

    Elle ne répond pas, occupée à frotter le contour de l’évier pour qu’il brille. Je n’ai pas besoin de sa réponse, je la connais déjà.

    — Comment t’as pu ne rien me dire ?

    — Ce n’était pas à moi de le faire.

    — Tu es ma grande sœur !

    — Et alors ! cri-t-elle en se retournant, ça me donnait le droit d’aller à l’encontre de ce que maman voulait ?!

    — Oui !

    Elle ricane et retourne à son nettoyage. Je m’approche, agacée de la voir elle aussi faire comme si c’était normal de me cacher l’existence de mon père. Je sais qu’on n’est pas les sœurs les plus proches qui existent, mais on est censé s’aider dans une fratrie, on est censé faire les conneries ensemble, se couvrir mutuellement et révéler les secrets.

    J’attrape son bras et la retourne pour qu’elle arrête son manège. Son regard brille à l’éclats de ses larmes et les reproches que j’allais lui hurler à la figure meurent dans ma gorge.

    — Je suis désolée Kalinka, dit-elle en fondant en larmes.

    Je relâche son bras, choquée de la voir pleurer et s’excuser. Ce sont deux choses qu’Holly n’a jamais fait devant moi ou pour moi. Jamais.

    — Je ne pouvais pas, elle reprend en reniflant, je l’aurais perdue.

    — Quoi ?

    Ma sœur sèche ses larmes rapidement avec un torchon, elle renifle encore et encore en regardant par la fenêtre qui donne sur le jardin où ses enfants jouent avec leurs pères. Je ne comprends rien de ce qu’elle raconte.

    — Maman, je l’aurais perdue si je t’avais dit la vérité.

    Elle parle plus calmement mais elle fuit mon regard et je sens parfaitement qu’elle a honte, encore une première venant d’elle.

    — Comment ça tu l’aurais perdue ?

    — Elle aurait cessé de m’aimer, elle m’aurait traitée comme toi et je ne pouvais pas Kalinka, je ne peux toujours pas d’ailleurs.

    Elle se tourne vers moi, son beau visage maculé de traces de mascara.

    — Tu crois que je fais tout ça pour quoi ? Tu crois que je me comporte comme la fille parfaite pour quoi ? Pour qu’elle m’aime, pour qu’elle ne me traite pas comme toi, pour qu’elle ne me rejette pas. Toute ma vie, chaque décision que j’ai prise c’est en fonction d‘elle, de son avis, de son éventuel jugement, mon mari, ma maison, mes enfants, tout.

    J’en reste bouche bée. Qu’est ce que je pourrais répondre à ça ? A part que c’est stupide, que ce n’est pas à elle de s’adapter à notre mère mais bien l’inverse.

    — Mais tu n’as pas à faire ça, je reprends, c’est…bon dieu Holly, elle t’aimera même si demain tu divorces !

    Ma sœur ricane en me tendant un regard dépité.

    — Et c’est toi qui dit ça alors que t’as passé toute ta vie à être rejetée parce que tu n’étais pas comme elle voulait.

    Je me tais, parce qu’elle a raison. Je croyais ma sœur heureuse, fière d’être ce qu’elle est, elle, sa vie parfaite et son statut de fille préférée, mais je me rends compte qu’elle n’est finalement pas mieux lotie que moi. Elle se sacrifie pour l’amour de notre mère et moi je ne l’ai pas parce que je ne suis pas capable de ces sacrifices.

    — Je suis désolée, je lance timidement, je n’avais jamais remarqué que tu faisais tout ça pour elle. Je croyais que t’étais heureuse comme ça, de faire ce qu’il faut pour rester la fille parfaite.

    — Oh oui, j’ai toujours rêvé de m’enterrer en campagne, de me marier avant mes trente ans et de m’occuper de mes trois ingrats d’enfants.

    On se jette un regard avant d’éclater de rire. Finalement sa petite vie parfaite ne l’est pas tant que ça et je vois ma sœur différemment, sous un œil nouveau. Je ne vois plus la gamine égoïste qui ne pense qu’à elle, je vois la petite fille qui se bat comme elle peut pour garder l’amour de sa mère. Comment on peut en arriver là ? Comment on peut vouloir se mettre de côté pour réaliser le rêve de famille parfaite que ma mère n’a jamais eu ?

    — Je t’envie ce courage Kalinka, vivre ta vie et tant pis si elle n’est pas d’accord, j’en suis incapable.

    — Ouais, crois-moi ça n’a rien de génial de se sentir comme le vilain petit canard qui ne fait jamais rien de bien.

    — Mais tu es libre.

    — Mais elle ne m’aime pas.

    Holly me sourit, désolée. Au final on a toutes les deux dû sacrifier quelque chose à cause de notre mère. Elle sa liberté et moi son amour. On n’est pas plus à plaindre l’une que l’autre, nos choix ont été dictés par notre relation avec notre mère.

    — Et Yvan ? je demande en regardant par la fenêtre.

    — Quoi Yvan ?

    — Tu l’aimes vraiment ?

    — Bien sûr que je l’aime ! C’est mon mari et même si j’aurais fait les choses différemment si j’avais pu, je les aurais faites avec lui.

    La porte de la cuisine s’ouvre et notre mère fait son entrée. Je vois ma sœur réajuster sa robe, se recoiffer rapidement et essuyer de nouveau son visage. Je l’arrête dans ses gestes complétement fou, c’est dingue comme elle est conditionnée, s’en est flippant maintenant que je comprends ses motivations.

    Ma mère récupère un verre et la bouteille de vin sur le plan de travail pour s’en servir un qu’elle sirote rapidement.

    — Laisse nous Holly, elle lance en se resservant.

    Je retiens ma sœur qui s’apprêtait à sortir.

    — Non, elle reste, ça la concerne aussi.

    Ma mère soupire puis enfile son verre.

    — Comment t‘as pu me faire ça ? je demande, Comment t’as pu me mentir à ce point, seulement pour te protéger du jugement des autres ?

    — C’est ma meilleure amie, je ne voulais pas la faire souffrir.

    — Mais ta fille oui ?

    — Tu n’étais pas malheureuse Kalinka.

    Je m’approche, agacée de l’entendre radoter les mêmes conneries qu’elle doit se répéter sans cesse pour en faire des vérités.

    — Regarde-moi, je lance.

    Elle lève son regard bleu semblable au mien pour le poser sur moi avec dédains.

    — Pourquoi tu m’as gardé alors que t’es à peine capable de me regarder sans avoir honte ?

    On se défie du regard, au fond je sais pourquoi elle m’a gardé, parce qu’elle a aimé Marc, ce que je ne comprends pas c’est pourquoi rejeter cette culpabilité sur moi. Je n’y suis pour rien, j’ai rien demandé à part qu’on m’aime.

    — Cesse ces enfantillages, veux-tu. Tu es adulte à présent, tout ça n’a plus d’importance.

    Je me retiens de hurler devant son manque de considération, devant se dénie constant qu’elle comble avec l’alcool. Je n’ai même pas envie d’essayer de comprendre, je crois que je n’ai même plus envie d’essayer quoi que ce soit. Elle atteint les limites de sa propre connerie et si elle n’est pas capable de le remarquer alors que tout a éclaté aujourd’hui, elle ne le comprendra jamais. Tant pis, j’ai passé ma vie à être exclue, je peux continuer comme ça, au moins aujourd’hui j’en connais les raisons. Je ne vais pas me battre pour une mère qui ne veut pas reconnaitre ses torts au risque de finir comme ma sœur.

     

    ***

     

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    Je frappe à la porte et attend patiemment qu’on vienne m’ouvrir. Je ferme les yeux en priant pour que ce soit petit con et pas Yann à moitié à poil qui déverrouille la serrure. La porte s’ouvre doucement et la tête sortit du lit de Harrison apparait.

    — Kalinka ? Mais il est…

    Deux heures du matin. Je sais qu’il est tard, mais après cette journée épuisante et une soirée à tourner en rond chez moi en me demandant si je pouvais venir le voir sans paraitre pathétique, je me suis décidée. Certes un peu tard, mais vaut mieux tard que jamais comme on dit et je suis sûre qu’Harrison une fois les yeux ouverts sera d’accord avec moi.

    — Tard, je sais, désolée.

    Je ne le suis pas vraiment en fait. Même si demain il a cours et qu’il va certainement s’écrouler sur son bureau, j’ai besoin de lui.

    Je le bouscule pour entrer, il ferme la porte en baillant exagérément et je remarque qu’il est en caleçon. Mes yeux divaguent sur son torse musclé parfaitement, finement sans exagération. Petit con à ce qu’il faut où il faut. Je remarque son tatouage et aujourd’hui je comprends parfaitement sa signification, il est pour sa sœur.

    — T’es venue pour me mater, ou il y a autre chose ?

    Je grimace et rougis par la même occasion. Harrison est parfaitement réveillé même si un de ses yeux reste à demi clos. Je soupire et me dirige dans sa chambre. Le lit est défait j’ai envie de m‘y vautrer de me jeter dans cette chaleur qu’il viendra parfaire en me prenant dans ses bras.

    Harrison arrive à son tour, il tire la couette de son lit et me fait signe de le suivre. Je m’exécute en me demandant où il compte déménager comme ça. La réponse arrive vite, dans le salon. Il baille, étale la couette sur le canapé, éteins la lumière du plafond pour ne laisser qu’une petite lampe dans le coin de la pièce allumée.

    — Tu fais quoi là ? je demande.

    — Je me couche.

    Ce qu’il fait contre le dossier du canapé. Son œil ouvert me regarde avec impatience.

    — Viens.

    Le son de sa voix, ce ton que j’aime entendre, que mon corps adore plus que tout me fait frissonner et je ne rechigne pas, j’en ai trop envie pour ça. Je me couche à ses côtés, ses bras se referment autour de moi et son souffle vient se perdre sur ma nuque. Je soupire de bien être, je suis tellement bien comme ça, avec lui, en sécurité. J’ignorais être en manque de ça, de cette sensation d’être à ma place dans ses bras.

    — Vas y, je t’écoute.

    Je souris, je crois que si je commence à lui parler il va s’endormir comme un enfant à qui on raconte une histoire. Toutefois j’ai tellement de colère que parler vient naturellement. Je raconte à petit con qui écoute peut-être, Marc, ma mère et même ma sœur.

    Suite à notre discussion dans la cuisine je suis partie, je n’avais plus rien à dire, plus rien à espérer venant d’elle. Holly a dû rester et écouter ses reproches pour ma part, elle reste ma mère cependant le fossé entre nous est devenue trop grand à présent. Peut-être qu’un jour je lui pardonnerai mais ce n’est pas pour tout de suite. Etrangement je suis plus clémente avec Marc qui est aussi fautif qu’elle, néanmoins lui ne me rejette pas. On a convenu ensemble de se revoir rapidement et c’est encore étrange de se dire que je vais voir mon père.

    Je finis de raconter ma journée étrange à Harrison qui ne s’est même pas endormie.

    — Tu passes de sacré dimanche toi, dit-il contre ma nuque. Marc, alors ? C’est plutôt bien non ?

    — Oui, je suppose mais…

    Je me retourne pour lui faire face.

    — C’est Marc, je l’aime bien mais ce n’est pas l’idée que j’avais de mon père. Tout du moins, pas un mec qui se laisse marcher dessus par ma mère.

    Harrison rit en se frottant le visage. Ensuite sa main revient sur ma hanche et commence à me caresser à travers mon pyjama pilou-pilou. Celui qu’il adore.

    — Je ne connais pas vraiment Marc, mais de ce que j’en ai vue je ne dirais pas que ce soit pour cette raison qu’il s’est effacé.

    J’hausse les sourcils d’incompréhension,

    — Si ce n’est pour ça, pour quoi alors ?

    — Par amour, pour toi.

    La main d’Harrison remonte sur ma taille puis mon bras avant de se poser sur ma joue. Je frissonne sous la caresse douce de sa paume rugueuse. Son regard sombre plongé dans le mien il reprend :

    — Il a sacrifié son bonheur d’être père en pensant que c’était ce qu’il y avait de mieux pour toi. Ce n’est pas de la faiblesse Kalinka au contraire, imagine ce que ça a dû lui couter toutes ces années de voir sa fille et de ne même pas pouvoir faire partie de sa vie autant qu’il en avait envie.

    — Il aurait pu…je murmure en posant ma main sur la sienne.

    — Ne commence pas avec des « si », t’en feras jamais le tour et ça ne servira à rien. T’as gagné un père aujourd’hui, ce n’est pas génial ça ?

    Je souris et pose ma tête sur son torse. Je ne réfléchis pas et Harrison m’accueil sur son corps comme si tout était normal entre nous alors qu’il n’y a rien de sain à dormir avec son ex. Petit con est mon ex. J’ai un ex et un père. C’est définitivement le temps du changement.

     

  • Velvet Love - Chapitre 23


     

     

    Tout le monde m’observe comme s’ils venaient de vivre une rencontre du troisième type. Je ricane en les voyants si choqués par ma présence. Personne ne bouge autour de la table et je me sens subitement exclue. Ces gens sont ma famille, ils mangent tous ensemble, tous les dimanches et je ne fais pas parti de leur petite réunion dominicale. Ce n’est pas de leurs fautes, encore que, ils n’insistent pas pour que je vienne, mais je ne fais pas d’effort non plus. Sauf aujourd’hui. Je suis là parce que j’ai décidé d’arrêter de faire l’autruche concernant ma famille. Après mes interminables discussions avec ma psy, j’ai compris que pour avoir un avenir il faut un passé, des racines, savoir d’où l’on vient nous permet de savoir qui on est. Pour l’instant je suis la fille de ma mère et d’un père inconnu. Je suis le fruit de l’union d’une femme et d’un homme qui ne sait peut-être même pas que j’existe. Et c’est injuste, autant pour lui que pour moi. Je veux savoir pourquoi lui, qui il est, à quoi il ressemble et peut être que ça me suffira. Peut-être que je voudrais plus d’explications, mais je pourrais décider par moi-même si c’est le cas. Jusqu’ici, c’est ma mère qui a décidé pour moi, elle m’a condamné à être la fille de personne et si l’image que j’ai de moi n’est pas bonne c’est en partie sa faute. Je pensais avoir passé une enfance heureuse, mais à force de décortiquer mes sentiments en thérapie, j’ai compris que ce n’était pas le cas. Ma sœur avait la chance d’avoir un père, moi je n’avais rien. J’ai commencé ma vie en étant rejetée, inconsciemment probablement, par celui qui m’a conçu. Quant à ma mère, elle n’a rien fait pour contribuer à mon épanouissement. Ce manque d’amour, d’attention c’est la nourriture qui l’a comblé. Je mangeais pour le réconfort que ça m’apportait, et je le fais toujours. Vingt ans d’habitude ne s’enlève pas du jour au lendemain, mais à présent je sais d’où vient ce besoin maladif d’engloutir à s’en écœurer. Il comble, il protège, il m’empêche de me sentir rejetée, il est mon armure contre le monde.

    Si j’ai mis plusieurs semaines à répondre à la question de Clara c’est parce que la réponse me faisait peur. Le chercher, le trouver, découvrir que peut être cet homme qui a eu une histoire avec ma mère n’est pas ce que j’ai pu imaginer me fait peur. Il pourrait être tellement de choses qu’il y a de grandes chances qu’il ne soit pas le preux chevalier que j’ai imaginé enfant. Mais il est quelqu’un et si c’est terrifiant, ne pas savoir est obsédant.

    — Surprise ! je lance en souriant.

    — Mais qu’est ce que tu fais là ?

    Eh bien, je ne m’attendais pas à ce qu’on célèbre mon arrivé, mais pas non plus à me sentir une étrangère qui n’est pas la bienvenue.

    — Bonjour maman, moi aussi je suis contente de te voir.

    Ma mère se lève de table pour venir m’embrasser. Je remarque très bien son petit soupir devant ma tenue des plus basiques : jean, sweat et basket.

    — Ce n’est pas ce que je voulais dire, Kalinka, mais avoue que c’est inhabituel de te voir un dimanche qui n’est pas un Noël.

    Je lui accorde, mais elle aurait pu la prendre avec plaisir ma surprise pas avec appréhension comme se j’étais porteuse de mauvaises nouvelles.

    On s’avance jusqu’à la table, je salue le reste de ma famille ainsi que Marc et Christine. Cette dernière prend le même air que ma mère pour me montrer qu’elle désapprouve ma venue théâtrale.

    — Holly, ma chérie, rajoute un couvert pour ta sœur s’il te plait.

    — Pour quoi faire ? On sait très bien qu’elle ne va pas manger de toute façon.

    Je m’installe en face de ma chère sœur, à côté d’Yvan qui, avec ses enfants, sont surement les seuls heureux de me voir.

    — Tu m’as tellement manqué sœurette, je lance en souriant exagérément.

    Son mari lui tend un regard noir et ma sœur s’exécute en montrant son désaccord avec cette décision à coup de grincements de chaises et de jurons marmonnés dans sa barbe.

    Le repas reprend, on fait comme si l’intermède Kalinka n’avait plus d’importance. Ce qui est une bonne chose, même si je ne me sens pas intégrée c’est un pas en avant. Ma sœur a eu raison, je ne touche à rien de ce qu’il y a dans mon assiette, je joue avec les pommes de terre, et hache menue le morceau de poulet qui sent agréablement bon.

    — Est-ce que tu vois encore ton père ? je demande à Holly.

    Sa fourchette qui s’apprêtait à rencontrer sa bouche ouverte retombe en claquant dans son assiette. Ses yeux me lancent des éclairs avant de se tourner vers ma mère. Cette dernière vide son verre de vin avant d’en prendre un autre et ne prête aucune attention à la discussion entre ma sœur et moi. Par contre, le reste de la tablée attend une réponse.

    — Qu’est ce qui te prend ?

    Je range mes jambes sous ma chaise en m’attendant à prendre un coup de talons sur les tibias.

    — Rien. Je me demandais seulement si vous étiez toujours en contact. Tu n’en parles jamais.

    — Tu sais très bien pourquoi je n’en parle pas, dit-elle les dents serrées en me montrant notre mère d’un coup de tête.

    — Tu le vois toujours, alors.

    Holly semble perdue et j’arrive même avoir de la peine pour elle en la voyant chercher le regard de ma mère pour savoir ce qu’elle a le droit de dire ou non.

    — Ne t’inquiète pas, je reprends, tu resteras quand même la fille préférée. Le tiens, même s’il lui a brisé le cœur elle l’a aimé. Le mien, on ne sait même pas qui c’est.

    Le silence s’abat sur la table, plus de bruits de couverts, pas même de la part des enfants, jusqu’à ce que ma mère se mette à rire.

    — C’est pour ça que tu es venue ? elle me demande en reprenant son sérieux.

    — Oui. Je veux savoir qui c’est. J’ai le droit de savoir maman.

    — Qu’est ce que ça changera ? demande Christine de l’autre côté de la table.

    Je me tourne vers elle, je ne l’ai jamais vue avec une telle haine sur le visage. Je crois qu’elle pourrait, elle se lèverait pour me tuer.

    — Christine à raison, reprend ma mère, qu’est-ce que ça va t’apporter de savoir qui est ton père ? Rien. Tu devrais continuer à faire comme s’il n’existait pas.

    J’en reste estomaquée un moment.

    — Mais il existe ! Et moi aussi ! J’ai besoin de savoir maman, besoin de comprendre pourquoi tu me détestes à cause d’un mec que je ne connais même pas !

    — Où va tu chercher de telles bêtises, je ne te déteste pas voyons !

    Je sens la main d’Yvan saisir la mienne qui tremble. Il me sourit tendrement pour m’encourager.

    — Peut-être, mais tu ne m’aimes pas comme tu aimes Holly. Je ne fais jamais rien de bien pour toi. Jamais tu ne m’as dit que tu m’aimais, ou que tu étais fier de moi. Jamais tu ne m‘appel pour prendre de mes nouvelles, tu ne t’intéresse pas à ma vie comme à celle de ma sœur.

    Je dégage les larmes de mes joues d’un mouvement de rage, ma mère n’a même pas le courage de me regarder alors que je déballe ce que je retiens depuis bien trop longtemps. Si je fuis cette famille, c’est parce qu’elle ne fait rien pour que je m’y sente à ma place et aimé, et ça commence par ma propre mère. Incapable de ressentir quoi que ce soit d’autre pour moi que de la rancœur face à l’homme qui l’a mis enceinte de moi. Mais je n’y suis pour rien, je n’ai pas demandé à venir au monde et encore moins à subir sa colère cachée.

    — Et toi, est ce que tu prends de mes nouvelles ? Non mademoiselle l’égoïste qui ne pense qu’à elle ! La seule fois où tu viens déjeuner avec nous c’est pour nous faire des reproches ! Tu as été élevé comme ta sœur, avec autant d’amour, je ne vous ai jamais différencié, alors ça suffit Kalinka !

    Elle reprend son verre de vin qu’elle termine d’une main tremblante. Je reste calme en regardant celle qui m’a mis au monde et qui au final, à part pour l’essentiel vital ne s’est jamais conduit comme une mère avec moi. Les câlins, l’amour, l’attention c’était pour ma sœur, pas pour moi.

    — Elle, dis-je en parlant de Holly, elle a eu un père, pas moi. Elle a eu le droit à « tu es belle ma chéri » et moi à « arrête de manger Kalinka », « tu ne peux pas faire un effort de temps en temps, regarde ta tenue ». Toute ma vie tu ne m’as fait que des remarques, jamais quelque chose de positif qui aurait pu m’encourager. Non, moi c’est seulement les reproches qu’on me fait. Holly quoi qu’elle fasse, elle est parfaite.

    Ma sœur ricane. Elle secoue la tête en me regardant de haut comme toujours.

    — Tu ne sais rien Kalinka, ne me mêle pas à ça.

    Elle rameute ses enfants et quitte la pièce avec eux sous le regard médusé des autres. Mais elle a raison, je ne sais rien d’elle, de ce qu’elle ressent face à notre mère, à son comportement avec nous, mais pour le moment ce n’est pas ce qui m’intéresse.

    — T’es contente ? me demande Christine.

    — Ça ne te regardes pas.

    Elle allait ouvrir la bouche mais ma mère la coupe. La tension est palpable autour de la table, chacun a l’air de se demander ce qu’il peut dire ou ne pas dire. Pour ma part c’est le moment de tout déballer. Ça a trop duré, je veux des réponses. Je me rends compte que vouloir savoir qui est mon père devient vital et que c’est surement la raison pour laquelle jusqu’ici je n’ai rien demandé. Pour ne pas être déçue. Pour ne pas me faire rejeter de nouveau par un autre parent. Néanmoins, aujourd’hui peut m’importe s’il ne veut pas de moi dans sa vie, je veux des réponses à tous mes pourquoi.

    — Ça suffit maintenant, Kalinka, tu vas arrêter ton petit numéro.

    — Mon petit numéro ? Bon dieu mais j’ai quand même le droit de savoir qui est mon père ! Je ne suis plus une enfant maman, je suis adulte à présent et je suis capable de comprendre beaucoup de choses.

    — Je ne crois pas non.

    Elle s’apprête à se lever mais je la retiens par le poignet.

    — J’en ai besoin maman, je tente de l’amadouer, j’en ai vraiment besoin. Je dois savoir d’où je viens, pour comprendre qui je suis.

    Elle ferme les yeux, je me dis qu’elle va craquer, que même si c’est douloureux pour elle de m’en parler elle va le faire, parce que comme elle dit, elle m’aime et que comme une mère normale, elle ne veut pas voir son enfant souffrir.

    Je me trompe une nouvelle fois, parce qu’elle murmure un « je ne peux pas » puis se lève et s’apprête à quitter la pièce.

    — Dis-lui, l’interrompt Marc dans sa fuite, ou c’est moi qui le fait.

     

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    Il se lève pour la rejoindre. Ma mère éclate en sanglots pendant qu’avec Yvan on se jette un coup d’œil d’incompréhension. Marc prend ma mère dans ses bras où elle pleure et je me sens soudainement minable d’exiger des réponses douloureuses pour elle.

    — Tu es vraiment une garce ! me balance Christine en se levant.

    Sa haine contre moi qui a toujours été présente atteint son paroxysme aujourd’hui. Je ne comprends plus rien, les idées qui me viennent en tête n’ont ni queue ni tête, mais si j’additionne les réactions de tout le monde, il n’y a qu’une conclusion possible.

    — C’est…c’est…

    Je déglutis, relâche la main de Yvan et retiens la nausée qui me gagne. Ce n’est pas possible.

    — C’est moi ton père, finit par dire Marc.

    J’en reste bouche bée à regarder ma mère fuir mon regard, à se blottir dans les bras de son amant d’au moins une nuit et surement plus, alors que c’est le mari de sa meilleure amie. C’est encore pire que ce que je croyais.

    Ma mère finit par se décoller des bras de Marc et contre toute attente elle sort de la pièce accompagnée par Christine. Comment elle peut la soutenir alors qu’elle a couché avec son mari ? Je trouve cette situation surréaliste.

    — Tu veux que je reste ? me demande Yvan.

    Je regarde mon beau-frère, je ne sais pas de quoi il parle. A vrai dire je suis trop choquée pour comprendre quoi que ce soit.

    — Ça va aller Yvan, lui répond Marc.

    Toutefois il attend une réaction de ma part, j’hoche la tête pour confirmer que tout va bien. Mais rien ne vas. Marc est mon père.

    Yvan s’en va et je reste seule à dévisager celui qui m’a conçu. Il vient prendre la place vide à mes côtés. Ses mains prennent les miennes, je n’arrive à rien, à part le dévisager tellement je suis encore sous le choc. Cet homme qui a toujours fait partie de ma vie est mon père. Lui qui a toujours été là, comme une ombre dont on est incapable de se défaire est mon père. Je n’en reviens pas. Il a toujours été sympa avec moi mais jamais je n’ai imaginé que ça pouvait être lui.

    — Comment c’est possible ? je demande.

    Il me sourit indulgemment et je secoue la tête.

    — Je dois vraiment t’expliquer à ton âge comment on fait les bébés ?

    — Ce n’est pas ce que je veux dire et tu le sais.

    Il acquiesce, son regard se baisse sur nos mains jointes. Je repense à toutes ses années avec lui en fond. Je me demande s’il m’a voulue ou si ma mère ne lui a pas laissé le choix.

    — Il faut que tu m’expliques.

    — Oui, on aurait dû te le dire depuis longtemps, mais ta mère pensait que tu ne le supporterais pas. Que c’était mieux que tu penses que c’est un étranger qu’elle n’a connue qu’une nuit plutôt que moi.

    — Pourquoi toi, tu ne l’as pas fait ?

    — C’est ta mère dit-il en soupirant, c’est elle qui savait ce qui était bon pour toi.

    Je ricane en levant les yeux au ciel, elle n’a jamais su ce qui était bon pour moi. Si elle a fait ça, c’est pour se protéger elle du jugement de tout le monde sur sa relation avec le mari de sa meilleure amie. Certainement pas pour moi.

    — Qu’est ce qui s’est passé entre vous ? je reprends en l’observant.

    Peut-être la couleur de cheveux, la forme du visage, mais sinon il n’y a aucune ressemblance entre lui et moi.

    — Avant tout, il commence, je veux que tu saches que tu n’es pas une erreur pour moi. J’ai aimé ta mère et quand elle m’a dit qu’elle était enceinte, j’étais heureux.

    Son regard se voile d’une lueur de tristesse pourtant, et je serre ses mains un peu plus fort pour l’inciter à continuer.

    — J’ai pensé tant de fois à ce moment, à chercher les mots pour t’expliquer ce qu’il s’est passé et aujourd’hui j’ai du mal à aligner deux phrases.

    Je souris, Marc est quelqu’un de bon et de gentil et je ne doute pas de sa sincérité. Je ne doute pas du fait que pour lui aussi c’est un grand moment et qu’il veut faire les choses bien, mais je suis adulte et comme je le disais, capable de comprendre plus facilement qu’une enfant.

    — Quand le père de ta sœur a quitté ta mère, elle était anéantie. Je n’ai jamais vue quelqu’un souffrir autant par amour avant que ça ne m’arrive aussi. Elle a commencé à adopter un comportement autodestructeur, elle buvait beaucoup, elle se droguait et ne s’occupait pas d’Holly. C’est Christine qui le faisait pendant que je tentais de remettre ta mère sur pieds.

    Il se redresse et passe une main sur son visage en tentant de refréner les souvenirs.

    — Elle était vraiment mal, je ne savais pas quoi faire de plus à part la surveiller, l’empêcher de sombrer encore plus et être là, lui montrait qu’elle n’était pas seule malgré ce qu’elle pensait. Et puis il y avait Holly, ce bébé avait besoin de sa mère. Petit à petit on s’est rapproché, ta mère allait un peu mieux et recommençait à vivre, à s’occuper de sa fille avec notre aide et je suis tombé amoureux d’elle.

    Il sourit en me regardant dans les yeux, je me sens gênée de l’entendre dire ça, je trouve ça malsain et pourtant, quand je le regarde parler de son amour pour ma mère, je sais qu’il est sincère.

    — J’étais marié à Christine, ce que je ressentais pour ta mère n’avait pas le droit d’exister. Je devais seulement être son ami comme on l’a toujours été. Mais elle aussi est tombé amoureuse de moi et je n’ai pas su lutter. Je voulais quitter ma femme, faire ma vie avec elle, mais elle n’a pas voulu. Christine et Sacha sont amis depuis l’enfance, elle ne voulait pas la blesser en lui prenant son mari. Cette situation a duré des années. On a vécu comme ça, dans une sorte de ménage à trois qui ne convenait à personne. Ma femme n’était pas dupe, elle savait qu’entre ta mère et moi ce n’était pas seulement de l’amitié. Je l’ai vu changer, tenter de devenir Sacha, vouloir lui ressembler pour me retenir et je culpabilisais encore plus. Je vivais avec deux femmes dont une pour qui, à part de la tendresse et du respect, je n’éprouvais plus rien. On a détruit Christine en pensant la protéger et je n’en pouvais plus. J’ai dit à ta mère que soit je la quittais, soit elle et moi c’était fini. Je brulais avec elle, je l’aimais comme un dingue, Kalinka, je voulais arrêter cette mascarade et épargner Christine. Je pensais qu’elle allait me choisir, qu’elle allait comprendre qu’on allait trop loin et que ce n’était plus vivable, mais elle m’a quitté.

    Il détourne le regard en fermant les yeux pour retenir les sentiments qu’il revit comme s’ils étaient encore présent. Je reste suspendue à ses lèvres à écouter cette histoire qui a conduit à ma naissance.

    — J’étais anéantie, elle disait qu’elle m’aimait, mais elle ne voulait pas vivre cet amour au grand jour avec moi. Christine était là et c’est elle qui m’a réconforté. Je me dégoutais un peu plus, je pensais même à divorcer et partir ailleurs loin d’elles, parce que voir Sacha tous les jours, ne pas la toucher et savoir qu’elle ne serait plus à moi me faisait trop mal. Ma femme ne méritait pas un mari qui se morfond pour une autre. Et puis, elle m’a dit qu’elle était enceinte. J’étais heureux, je voulais qu’on forme une famille, toi, Holly, ta mère et moi. Elle ne voulait pas. Pour Christine. Elle t’a gardé, elle aurait pu avorter, mais elle t’a gardé. Une trace de notre amour qui ne serait jamais révélé puisqu’il n’avait pas le droit de vivre. Mais toi tu étais là, je voulais être ton père, elle m’en a empêché. Pour toi. Parce que c’était déjà compliqué pour Holly de faire face aux moqueries concernant son père et les injures sur sa mère. J’ai accepté de rester dans l’ombre, de ne pas intervenir dans ta vie à part comme l’ami de la famille que je suis. Ta naissance m’a redonné de l’espoir, je sentais tout cet amour pour toi qui ne demandais qu’à sortir, mais que je ne pouvais pas exprimer sans faire plus de mal que j’en avais déjà fait.

    J’essuie mes joues pleines de larmes. Il fouille dans la poche arrière de son jean et en sort son portefeuille. A l’intérieur, il déniche une photo de lui plus jeune, avec son cuir dont je me rappelle encore l’odeur et un bébé dans ses bras qu’il regarde comme la huitième merveille du monde.

    — Je t’ai aimé à la minute où elle m’a dit qu’elle était enceinte. Je sais aujourd’hui en te voyant, en comprenant comme tu en as souffert, que j’aurais dû te le dire plus tôt. Je suis désolée Kalinka.

    Je ne sais pas quoi dire, pourtant j’ai dix milles questions au bord des lèvres et autant de reproches à lui faire. Il était là tout ce temps et tout aurait été plus simple si ce secret n’en était pas demeuré un. Cependant, ce n’est pas ce qui me trouble le plus. C’est mon père et il m’aime. Et quand je me jette dans ses bras c’est tout ce que je retiens, le reste viendra plus tard.

     

    Maryrhage